Pérennité de la révolte chez Verhaeren

"Découpez-les" de Nel Aerts
"Découpez-les" de Nel Aerts

Menacé de disparition par le raz-de-marée des économies budgétaires sur les inévitables éléments non ‘rentables’ du domaine culturel, le musée Verhaeren, implanté dans la commune natale Sint-Amands (Puurs) du poète, pas loin de son tombeau tourné vers l’Escaut, nous rappelle que les arts ont toujours milité contre les erreurs, les méconnaissances, les inégalités : la révolte est intemporelle, salutaire, bénéfique et les artistes la soutienne. C’est donc l’intitulé de l’exposition actuelle qui rassemble une impressionnante série d’œuvres et de documents témoins. Ceux-ci naviguent entre réalisme et symbolique, imagerie et mots.

Imagerie

Ce sont d’abord les évocations souvenirs des grèves d’autrefois, réprimées sans ménagements, illustrées par une eau-forte de 1895 signée Laermans, côté prolétaire, et une autre gravure, d’Ensor, côté répression. La première installe des manifestants arborant leur drapeau rouge sur fond de bâtiments industriels. La seconde dresse de goguenards gendarmes en uniforme autour du lit mortuaire de pêcheurs.

Plus loin, voici la transposition iconique par Brangwyn d’un poème de Verhaeren. Luce campe le geste de celui qui, torche à la main, nouveau Prométhée de l’ère capitaliste naissante, met le feu aux poudres. Chez Steinien, c’est une Marianne qui brandit la flamme à l’assaut du veau d’or emprunté à la bible pour incarner l’idole à abattre. Quant aux Démolisseurs de Signac, ils attestent qu’après avoir détruit, ils sont prêts à reconstruire tandis que la statuette Oskar de Walter Swennen n’est pas sans auto-dérision avec un bras ouvrier devenu bras d’honneur. Dieter Durinck se réapproprie ce geste en le visualisant dans la luminosité verdâtre des images diffusées lors de la guerre du Golfe, sous l’intitulé ironique de « L’escroquerie ».Cette dérision, il y en aura encore à travers cet ironique pastiche de baguette à la française que Benjamin Verdonck a sculpté sur bois à usage de massue plutôt que nourriture pour petit déjeuner, y ajoutant même le mode d’emploi en graffitis muraux.

Nel Aerts parodie Magritte : son Phantomas, gravé sur bois, est femme ; il/elle s’avance vers nous. Quels nantis va-t-elle/il dépouiller dans notre monde déboussolé ? Dennis Tyfus est un incorrigible provocateur qui bouscule toutes les conventions ; le voici dans une nature polychrome réincarné en chien entravé et abandonné tandis que Palatine Demoen métamorphose en flamme un faciès de femme dévoreuse, insatiable à l’instar des violences répandues autour de nous.

Denis Devos s’insère en affiche de recherche des membres de la bande à Baader ©Musée Verhaeren

Ecritures


Œuvre charnière entre l’iconographie et le scriptural, une affiche interpellante où Dany Devos se campe en sosies des membres jadis recherchés des militants de la bande à Baader. Similaire dérision aussi du côté des mots avec l’inévitable et allusive annonce de Broodthaers : « Musée d’art moderne à vendre pour cause de faillite ». Les vocables s’impriment dans des revues à connotations anarchistes comme Le Libertaire ou Résistance ouvrière. Issu du dadaïsme et du surréalisme, courants artistiques en révolte permanente, Paul van Ostaien typographie son iconoclaste Grand cirque du Saint Esprit.

Jacques Charlier, sur une plage ordinaire, n’expose pas ses fesses mais son cul. Ses gâteaux de sable sont flanqués de mots en dérive à propos de comportements politiques outranciers comme le gaspillage financier de gares pharaoniques (à Liège où gîte l’artiste ou à Mons). Sur une bannière accrochée en façade et sur papier au cœur du musée, Peter Morrens interroge Verhaeren : dans la situation actuelle de son musée est-il en colère ? est-il mort ? Pour le moment, la réponse ne peut que venir des pouvoirs politiques. Il faudrait sans doute avant tout s’assurer qu’ils ont un véritable intérêt envers un patrimoine culturel qui donne son identité à une région ou un pays…

Michel Voiturier

               « R é v oL t e jusqu’au 28 juin 2026 au musée Verhaeren, rue Emile Verhaeren 71 à Puurs-Sint-Amands. Infos : 052 33 08 05 ou www.emileverhaeren.be

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