Anubis

Morandi avait ses bouteilles. Et ses maisons dressées sur le flanc d’une colline. Il ne lui fallait guère plus pour dire tant. Dans un groupe de vulnérables bouteilles, accôtées les unes aux autres sur une table de bois, bouteilles comme dilatées par la lumière et la chaleur, on pouvait ainsi lire un village. Un village italien, campé au sommet d’une colline, ébouillanté.

Nous sommes des années plus tard. Tout et rien n’a changé. L’Italie est une terre d’éternité. Nous voilà sur le même territoire. Au moins en pensées. Giorgio Morandi fut de Bologne. Il disparut en 1964. Nausica Barletta naît en 1991. La Calabre est son coin. Ce qu’elle partage avec le maître est une même porte d’entrée. Son monde passe par le chas d’une maison. Sa maison sera sa bouteille. C’est avec elle qu’elle va dire tant. Sa maison est plus proche de celle de Morandi que de celle de Fausto Melotti. Ce dernier cependant n’est pas loin ; il agit en voisin. Mais elle est dans l’espace de Morandi quand elle déploie un réalisme, là où Melotti verse dans l’onirisme. Les maisonnettes de Nausica Barletta sont faites de trois fois rien. Dans ce trois fois rien réside à la fois l’architecture vernaculaire italienne, ancienne, qui a poussé la simplicité dans ses retranchements et ce faisant a conquis une grâce. Il y a cette même architecture abandonnée qui dépérit lentement, s’entourant d’une aura d’usure. Mais il y a aussi cette architecture improvisée, inachevée, faite de matériaux de pauvre qualité, dressée quelque part entre les années 1960 et 1990, voire 2000. Une architecture de briques nues, de béton armé, de bâtiments n’exhibant au grand jour que leurs squelettes ; architecture inachevée ou bizarrement achevée que la Calabre connaît bien, surtout sur la côte et dans les centres urbains. Etat de fait qui résulte de divers facteurs culturels complexes. Ce que Nausica Barletta recueille, pour ainsi dire dans le creux d’une main, comme on va prendre de l’eau à la rivière, c’est l’âme des lieux, l’état actuel de cette âme et son état éternel. C’est dans la maison de Nausica, dans ce succédané de maison qu’une âme italienne se trouve. Ô, ce ne sont bien sûr que quelques gouttes. Il faut presser fort la maison, par essence désséchée, pour les faire sortir. Mais ce suc enserre tout un imaginaire, de longue mémoire. Il contient des espoirs chrétiens, tant la chrétienté s’est ancrée en ces territoires. Entendons-nous : ce n’est pas que l’artiste défend la moindre valeur chrétienne dans son oeuvre. C’est plutôt qu’elle fait entendre les échos d’une chrétienté qui s’est déposée là année après année, couche après couche, créant un terreau dont toute oeuvre porte la trace. Il contient des désespoirs humains -hommes et femmes qui auront tout essayé. Il contient des abandons, des silences. S’y trouvent aussi des moments où la vie reprend le dessus, spécialement quand on n’y prête plus attention. S’y condensent encore des existentialismes, ceux du matin, de la mi journée, du soir. On y trouve inévitablement un soleil qui écrase, incendie, même quand il n’y a pas une flamme. On y aperçoit des hommes et des femmes qui vivent loin des places fortes du pays, dans des régions démographiquement désertées. Des coins où l’économie s’est toujours faite plus lente, hésitante. Tout cela circule, tout cela est porté par le vent, puis recueilli, là, dans la maison.

Il nous faut maintenant aller plus avant. Nausica laisse Giorgio et Fausto derrière elle. Bientôt, leurs silhouettes auront disparu derrière la crête ombrée de la colline. Nous entrons dans ce qui fait la spécificité de sa maison à elle. Il y a là-dedans un rite qui ne serait pas si chrétien. Pour un peu, on parlerait de cannibalisme, voire de sacrifice humain. L’homme va manger sa propre maison. Et sa maison, c’est lui. Donc il se mange lui-même. Plusieurs des oeuvres de Nausica pointent vers ce geste sacrilège. Une anthropophagie par l’entremise de la maison. Une oeuvre nous montre une fourchette fichée dans une maison en mie de pain (Casa n.8, 2020). Une autre maison en mie de pain est dévorée par les fourmis, ce dont témoigne une vidéo tournée par l’artiste (DIECIALLASEDICESIMA, 2020). Bien sûr, le christianisme ici nous tend encore une main : l’eucharistie, somme toute, nous est présentée comme ce moment où l’on mange le corps du christ… Nous voilà donc avec un être à deux faces : l’une frappée de christianisme, l’autre de paganisme. Dans une autre oeuvre, on observe un geste de découpe, qui ne va pas sans évoquer une crucifixion : c’est une petite maison de mousse de polyuréthane qui est sur le point d’être tranchée par une ancienne paire de ciseau (Casa n.7, 2019). Quel est cet expressionisme ? Pour quelle raison la maison doit ainsi recueillir un geste violent, sacrificiel? On se trouve face à un paradoxe, tant la maison est associée au refuge et non au lieu du sacrifice.

Ensuite, se distinguent des oeuvres (des maisons) où l’on note un phénomène d’engloutissement ou d’enfouissement. Ce qui nous fait comprendre en quoi la dite maison se mue en mausolée. La maisonnette devient tombe. L’oeuvre de Nausica Barletta a des airs de nécropole. Dans le sud de l’Italie, on en compte de nombreuses. Elles sont parfois si anciennes, qu’on ne sait plus guère à quelle civilisation elles remontent. La maison/tombe de Nausica est chargée de cette réalité historique. Un cimetière, somme toute, c’est un village en miniature. Notre maison est ramenée aux dimensions de notre corps. L’éternité se passe des pièces surnuméraires. On est ramené au nombre un, à l’unité d’une seule alcôve. Une performance de 2017 voit l’artiste en plein centre de Reggio Calabria s’enfermer progressivement dans une maisonnette-mausolée (Casa nei luoghi, 2017). Vêtue de noir, le regard absent, le menton haut, elle est à la fois la défunte qu’on descend au tombeau et Anubis qui l’y conduit. La maison refermée, nous sommes devant un minimalisme. Mais ce minimalisme ne renvoie nullement à l’industrie ou aux grattes-ciels, comme c’est le cas pour les allemands et les américains. Le minimalisme ici est définitivement hanté. Il y a quelqu’un, quelque chose dans l’unité maison. Cela bruisse d’une présence. La Calabre semble battre au rythme de cette équivoque sur la présence et l’absence, voire sur une superstition s’y alimentant. Il s’agit ici d’un minimalisme à suspense. La vie n’est pas loin. Il doit bien y avoir dans ce paysage désertique, une source. On ne la trouve pourtant jamais. Mais on la pressent, en continu.

Voici maintenant une autre fonction de la maison de Barletta, qui rebat les cartes. L’énergie n’est plus celle de la terre, de la mise en terre. Cette fois, c’est une énergie céleste. L’artiste a coutume de placer ses maisonnettes sur de hauts socles. Dans cet étirement, on pourrait presque retrouver Giacometti. Néanmoins, il faut se concentrer sur le fait que ce socle semble avoir valeur de mobilier. Et ce mobilier doit être pris au sérieux, quand bien même il semble dans un premier temps fonctionnel, ou est réduit à son expression la plus essentielle, ascétique, nue. C’est ici qu’on pourrait songer à une artiste finalement proche de Nausica Barletta qui est Haris Epaminonda (née en 1980 à Nicosie), que l’on aura pu voir autant à Kassel qu’à Venise ces dernières années. Epaminonda vient de Chypre. On se rapproche donc de l’espace d’influence qui sourd là derrière le travail de Barletta. Dans l’oeuvre d’Epaminonda, il y a une opération délicate autour du socle, également réduit à sa plus simple expression et inclus dans un espace semblant à la fois sacré et domestique. Quand vous visitez Pompéï, vous notez en quoi le sacré et le domestique cohabitent naturellement dans les édifices privés de ces temps romains anciens. Quand vous regardez des fresques égyptiennes, vous notez la présence annexe, discrète, de guéridons, de tables, d’éléments de mobiliers variés. Même quand il s’agit de la pesée de l’âme. Les socles étroits de Barletta semblent imprimer un mouvement d’élévation, sinon de propulsion, contrebalançant les autres forces en présence, terriennes, d’ancrage. Quoi de plus ancré qu’une tombe, qu’une maison ?

Et puis, par ailleurs, il existe diverses oeuvres ou la maison se fait prisme. La maison, dans ce cas-là, est espace de passage entre deux mondes. La survenue du médium vidéo dans le travail de Barletta, signale la propension de sa maison à transmuter la matière. La caméra-maison étant déjà en soi cette petite boîte traversée d’un rayon. Dans certaines oeuvres (comme par exemple Casa n. 6, 2018) la maison est soudain construite en verre et une lampe vient l’éclairer, voire la transpercer de son rayon. En 2021, l’installation Soglia consiste en une vidéo diffusée sur un moniteur transmettant en temps réel l’activité d’une ruche, située hors de l’espace d’exposition. Le moniteur ici est la maison/prisme. Et la transmission en temps réel exprime le rayon qui traverse ce prisme et ce faisant transmute la matière, la portant d’un état à un autre. Les abeilles ont ceci d’intéressant qu’elles portent en elles communément les éléments terriens et célestes ; leur nid est associé aux cavités, aux tunnels. Tandis que leur vol les propulse dans l’air.

La dernière oeuvre en date de Nausica Barletta est présentée à Forte Marghera, au sein d’une exposition collective faisant suite à un concours. Elle est posée sur le sol d’un long bâtiment de briques, restauré, situé en cet ancien bastion protégeant l’accès à Venise. Casa n.10, 2026, est une oeuvre entièrement métallique. En elle on retrouve l’unité-maison, faite de tôles sommairement assemblées. Ensuite, cette unité se trouve violemment traversée par un axe : celui d’une antenne parabolique. L’antenne parabolique est un emblème du monde construit italien, remontant au temps où la télévision avait sur le peuple tant d’attrait, de pouvoir. Il n’y a guère une localité  italienne sans son paysage d’antennes décharnées, dressées vaille que vaille sur les toits de tuiles romaines qui définissent ces hauteurs. Avec cette maison traversée d’une antenne, Nausica dit tant. Dans la position de l’oeuvre, gisant sans socle, couchée sur le flanc, on retrouve l’expressionnisme précédemment décrit : l’oeuvre est le fruit d’un drame, d’une chute. Mais s’ajoute à cette chute une nouvelle dimension, recoupant la fonction de prisme, relevée plus haut : celle d’être une sorte de boussole. Finalement, la maison possède comme ça des arrêtes. Chacune de ces arrêtes indique une direction, propulse vers un point cardinal. La maison acte le fait qu’elle se trouve dans une position clé, apte à recueillir diverses énergies. Elle se trouve au carrefour de l’être et fait transiter le vivant, le mort et le mort-vivant. Dimensions si intrinsèquement liées.

Yoann Van Parys

Nausica Barletta in

Artefici del nostro tempo

VII. Edizione – Concorso per giovani artisti

20/06-27/09/2026

Forte Marghera – Casermetta 9

Mestre

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