Aller Aux choses mêmes de Lucia Bru, ce serait aller dans un dédale organisé de formes aux équilibres fragiles.
Aller Aux choses mêmes, ce serait aller au bois, au sable, à la terre, à la porcelaine, au ciment, au carton mouillé, au miroir…
Aller Aux choses mêmes, ce serait aller cueillir la poésie des petites et des grandes choses exposées.
Aller Aux choses mêmes réclamerait de transgresser l’interdiction de toucher de la main pour respecter le toucher des yeux là où la main aurait envie de caresser une porcelaine, de se glisser dans une sculpture cage pour frôler le vide intérieur, de déplacer un objet posé sur un autre pour voir si cela tiendrait encore avec ce petit changement mais aussi là où le corps voudrait s’asseoir sur les tabourets de guingois pour sentir si les sièges supporteraient notre poids, se caler tout entier dans un cube géant pour sentir les parois contenir notre être dans sa globalité ou se coucher sur un amas de minuscules cubes pour voir si rien ne remuerait sous notre position ou découvrir si notre silhouette resterait marquée dans la dune de petits cubes.
Aller Aux choses mêmes ce serait comme Alice au pays des Merveilles, se retrouver confronté.e aux métamorphoses de l’échelle des choses, entre cubes minuscules ou gigantesques. Ce serait traverser le miroir déformant de la réalité, ce serait rencontrer le chat philosophe, ce serait perdre ses repères habituels et regarder autrement, ce serait quitter les amarres du rationnel, oser s’aventurer dans un monde sensoriel, dans un intense jeu avec les formes, les matières et les espaces, ce serait s’émerveiller d’un essai et puis d’un autre au grand jeu des cubes de la vie instable et changeante.

Lucia Bru dans son travail artistique présenté au Macs Grand-Hornu joue en effet avec les échelles de grandeurs et invite à se glisser dans des dimensions mouvantes. On y gagne en sensation et en lenteur. Tel le chat de l’immense vidéo, il importe de prendre le temps afin que le regard se pose, se faufile entre les structures, se love dans une pliure sans rien faire vaciller.
Dans la première salle, l’artiste a reproduit en plus grand les étagères de son atelier où elle dépose ses combinaisons, ses mises en relation de petites choses. Et longer les micros mondes posés sur les planches, ses familles d’objets comme elle les nomme, aux matières toujours contrebalancées par un vis-à-vis autre est fascinant : là un cube-pavé laisse l’empreinte de son poids et de sa forme dans un large papier mouillé, là une pile d’équerres en porcelaine de différentes taille repose, là le papier se courbe, là un autre se recroqueville, là un carreau argenté apparait, là le lisse et le crénelé se conjuguent, là deux formes se chevauchent en un léger déséquilibre, là une pierre rose irrégulière posée sur un support clair tranche avec l’ensemble des petites œuvres aux tons dégradés de greige, blanc cassé et doux bruns de terre, là un ensemble de 27 petits cubes se tiennent bien serrés par lignes de 3, là semble s’ouvrir une porte, là et là encore des jeux de rencontres entre formes et matériaux continuent de parler et perler les surfaces des étagères…
Dans cette première salle, en miroir aux éléments exposés, il s’agit de se courber, de se pencher pour chercher des yeux l’angle des œuvres. De même, les fines longues lignes de minuscules cubes accolés au sol demandent au corps de s’incliner pour contempler leur sillage de pas de souris. Et l’immense photographie noir et blanc d’un intérieur de boîte ayant subi un agrandissement oblige par contre de s’étirer pour mesurer du regard son amplitude. Ainsi nous meut Lucia Bru.
Il faudra descendre les escaliers pour aller vers la seconde pièce d’exposition. Il faudra descendre pour entrer dans le terrier du musée et comme dans celui imaginé par Lewis Caroll aller à la rencontre du chat Chesehire celui de Alice in wonderland avant de découvrir sur écran géant le chat tigré. Un chat calme, si calme. Un maître zen. Nonchalant. Dans le plaisir d’être et de se déplacer au sein des petites choses de Lucia Bru. Avec le regard franc. En anglais wonder signifie à la fois merveille et s’étonner/se demander. Avec son flegme hypnotisant, le chat philosophe pourrait nous inciter à revenir au diapason des choses simples, pour nous y déposer et faisant cela nous en émerveiller, dans une forme d’interrogation de leur valeur. Une réflexion souple et fluide comme un mouvement félin. Une présence immense sans remous. Un être vivant au sein des matières vivantes de Lucia Bru. Dans la recherche de l’essentiel, de la simplicité alliée à de la simplicité.

Sortir du terrier c’est aller vers les pièces immenses de l’artiste. C’est côtoyer un macro monde conviant le sensible. Ici une très grande et très fine pellicule rectangulaire de matière transparente fonctionne comme une protection vivante d’un autre rectangle frotté à même le mur au crayon noir. Doucement le film léger bouge et bruit au passage du public. Ondoiement lumineux. Danse au souffle subtil contrastant avec la force tranquille d’un énorme cube tronqué et évidé en son centre trônant non loin, ou avec le coulis de petits cubes de même taille mais de texture et de matière différentes miroitant sur le sol. Déambuler au sein de ces œuvres monumentales offre un tout autre vécu corporel que la traversée des petites œuvres de la première salle. Une sorte d’expansion se produit. Un afflux d’air semble s’autogénérer, certes dû à la dimension et à la disposition des pièces mais surtout à leur capacité d’ouvrir un espace interne chez le la visiteur.euse.

La dernière petite salle, sorte de chambre à mystères est la plus intrigante. Elle présente des pages de journaux que Lucia Bru a marouflées avant d’en recouvrir les textes de minuscules cubes à taille du lettrage. L’encre noire des colonnes de mots se mue en blanches mosaïques d’où ressortent alors les images non commentées. Par ce travail, à nouveau Lucia Bru balaie notre habituel recours occidental au besoin de saisir le sens par effort mental plutôt que par inclination intuitive. Et paradoxalement les photos des coupures de journaux viennent interpeler voire questionner profondément qui les regarde.
Aller Aux choses mêmes serait un jeu à ajuster l’œil, à ajuster le corps à ajuster l’esprit pour se rapprocher de leur essence. Expérience possible à tenter jusqu’au premier novembre 2026.
Judith Kazmierczak
MACS: Lucia Bru
Aux choses mêmes
14.06.26 > 01.11.26
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