Avant même d’ouvrir ses portes, Le vent pue avait déjà été jugée. Une partie des réseaux sociaux avait prononcé sa sentence, certains responsables politiques distribuaient les blâmes et plusieurs médias rédigeaient le scénario sans avoir vu le décor. Les œuvres n’étaient plus que quelques captures d’écran livrées à l’économie de l’indignation permanente. Le cirque contemporain suivait son déroulé habituel et, comme attendu, chacun y projetait ses obsessions : liberté d’expression, censure, argent public, récupération politique ou provocation. Le procès était donc instruit. Restait à savoir s’il s’était simplement emballé de lui- même ou si quelqu’un avait entretenu le feu.
À entendre certains commentaires, Wodek Majewski ne dirigerait plus un centre d’art mais une officine chargée de corrompre les bonnes mœurs aux frais du contribuable. Encore fallait-il confronter cette légende au réel. Depuis près d’un demi-siècle, l’Atelier 34zero traîne une réputation sulfureuse qui nourrit autant les fantasmes de ses adversaires que la fascination de ses fidèles. À force d’être raconté, le lieu semblait avoir cessé d’exister, comme si sa disparition avait commencé bien avant que sa survie ne devienne une véritable question (j’y viendrai).
Pourtant, quelques heures passées dans les salles et dans le grand jardin, au fil de conversations aussi libres qu’agréables, suffisaient à dissiper ce brouillard. Très vite,
ENCQ, Wodek Majewski et Daniil dessinaient une réalité infiniment moins confortable que les certitudes fabriquées par les algorithmes, mais aussi plus trouble. Indéniablement, les œuvres assument la frontalité. Les discours, eux, préfèrent la poésie et les chemins de traverse de l’esquive. Peu à peu, une autre ligne de fracture apparaît. Les conversations évoquent des relations humaines parfois difficiles, des désaccords persistants et une forme de lassitude. Malgré un parfum libertaire revendiqué, un fossé semble se creuser entre l’idéal affiché et le fonctionnement quotidien du lieu. Ce décalage dépasse largement la polémique. Il éclaire peut-être autant les difficultés auxquelles l’Atelier 34zero se trouve aujourd’hui confronté que l’exposition elle-même.
Une polémique qui s’arrête à la porte
J’arrivais à l’Atelier 34zero en début d’après-midi, au moment du vernissage. Les jours précédents avaient laissé croire à un événement sous haute tension. J’imaginais un centre d’art entouré de manifestants, de pancartes, de slogans et d’élus venus dénoncer l’exposition. Tout semblait annoncer que les réseaux sociaux allaient enfin se matérialiser dans le concret.
Mais le spectacle était tout autre.
Quelques visiteurs, majoritairement âgés, déambulaient lentement dans les salles. Des conversations calmes naissaient devant les œuvres avant de se poursuivre autour d’un verre, dans le jardin ou au bar. Ce public semblait appartenir à une génération qui avait fait de la liberté de création une conquête culturelle plutôt qu’un sujet de discorde. L’atmosphère paraissait paisible, bien loin du soufre dont Internet avait, peut-être, trop généreusement parfumé l’événement.
Dans le jardin, des familles discutaient tandis que des enfants jouaient dans le bac à sable, à l’ombre des immenses reproductions des œuvres d’ENCQ devenues, quelques jours plus tôt, l’objet d’une indignation virale démesurée. Les vacances d’été avaient manifestement eu raison de leurs procureurs sans grande peine.
ENCQ, l’« artiste criminel » des réseaux, m’accueille avec une grande disponibilité. Il est charmant. Dans un français impeccable, il répond longuement aux questions, plaisante volontiers et accepte la discussion sans jamais chercher à imposer une lecture de son travail.
Daniil éclaire quant à lui le fonctionnement du lieu. Plusieurs affirmations entendues les jours précédents demandent à être mises en perspective. Il revient notamment sur les 30 000 euros évoqués par l’échevine MR de Jette, Anna Hovsepyan.
« Le chiffre est exact, mais il est sorti de son contexte », précise-t-il.
En réalité, cette somme correspond au subside annuel de fonctionnement de l’Atelier 34zero, et non au financement de la seule exposition. Elle couvre l’ensemble des activités du lieu (en moyenne, 4 expositions par an) , ainsi que ses charges et ses salaires.
Wodek Majewski, lui, offre une présence plus rugueuse. Il circule, fatigué et nerveux, contrôle les billets d’entrée, répond parfois sèchement (avec moi, il reste parfaitement courtois) et règle les multiples détails qu’impose un vernissage. Les contraintes très ordinaires d’un centre d’art semblent occuper davantage son esprit que les tempêtes numériques qui agitent désormais l’Atelier 34zero.

Vue d’ensemble de la grande salle
À mesure que les conversations se multiplient, je réalise combien les débats qui avaient embrasé Internet ont occulté les œuvres. Ils opposent des principes, des indignations et des symboles, mais passent largement à côté du travail des créateurs. La présence de Pierre Radisic (le deuxième exposant) et les choix du commissariat ont été complètement effacés par deux images devenues virales : Theo Francken absorbé par une croix gammée et Georges- Louis Bouchez devant un drapeau mêlant les États-Unis et Israël.
Aussi, à plusieurs reprises, je tente de ramener la conversation sur ce terrain politique. Le titre de l’exposition, les figures représentées et les rapprochements iconographiques invitent naturellement à cette lecture. Les réponses, elles, et malgré mon insistance, prennent une autre direction.
Il faut dire que je m’attendais à rencontrer des artistes revendiquant clairement une appartenance idéologique. Les réseaux sociaux avaient fini par fabriquer, dans mon esprit, le portrait d’une gauche militante venue provoquer une droite ultra-libérale aux tendances fascisantes. Mes entretiens dessinent une réalité beaucoup moins caricaturale.
ENCQ refuse obstinément les catégories. Là où je cherche une intention, il parle d’intuition. Là où j’insiste sur un message, il évoque le surgissement de ses images. Lorsqu’il explique commencer une peinture sans savoir où elle le conduira, cette réponse ne ressemble guère à une esquive. À une pirouette, tout au plus.
Une anecdote que m’a racontée plus tard Xavier Mary, présent ce jour-là, éclaire cette manière d’être. Pendant le montage de l’exposition, ENCQ voulait commander une pizza et se la faire livrer sur la terrasse du restaurant de Wodek. Tous savaient que celui-ci s’y opposerait. Lui ne voyait même pas où se situait le problème. « Fais-le », répétait-il à Xavier. Comme si la règle, l’autorité ou leurs conséquences n’avaient aucune raison de déterminer un geste aussi banal.
La scène ne se réclamait ni de la provocation ni de la revendication, mais d’une disposition plus profonde : considérer instinctivement que le monde n’a pas à dicter chacun de nos actes. Beaucoup voient chez ENCQ un militant. J’ai surtout rencontré un artiste qui ressemble davantage à un libertaire instinctif qu’à un idéologue.
L’artiste oublié
La première victime du scandale n’est peut-être ni la liberté d’expression ni l’argent public. C’est beaucoup plus simplement Pierre Radisic. À force de réduire Le vent pue à quelques images virales, une grande partie des commentaires a fini par oublier qu’un autre artiste occupait simultanément les lieux. Et l’oubli est regrettable, car il signe, sans doute, les œuvres les plus abouties si l’on se place sur le strict terrain de l’art contemporain.
Au fond, Pierre Radisic est partout… sauf dans les débats. Non parce que son travail manque d’intérêt, mais parce que rien, dans l’accrochage, ne cherche à le faire interagir avec celui d’ENCQ.
Wodek Majewski assume d’ailleurs ce choix. Les deux démarches coexistent sans se répondre ; elles partagent malheureusement d’avantage un lieu qu’une exposition.
Glass Stones constitue le sommet de son travail à l’Atelier 34zero. Quelques fragments de verre polis par la mer, numérisés puis agrandis jusqu’à devenir paysages, cartographies ou structures cellulaires suffisent à produire une élégance silencieuse. La matière demeure modeste. Les couleurs respirent. Et très simplement, l’œuvre rappelle qu’un déchet n’est jamais une catégorie définitive.

GLASS STONES, 2025 – 2026 Impression pigmentaire sur papier, 165 x 130 cm Tirage 1/5
La série souffre cependant d’un défaut fréquent : l’abondance. Une idée aussi forte gagne rarement à être répétée. Certaines variations approfondissent le propos ; d’autres ressemblent à des redites. La sculpture composée des véritables galets de verre (réalisée par Daniil) referme heureusement le parcours avec beaucoup d’intelligence. Puis, après l’abstraction, les choses retrouvent soudain leur poids. Et avec leur poids, aussi certaines lourdeurs.
Decisive Place et Univerres convainquent moins. La première alterne des photographies d’une grande justesse avec d’autres plus décoratives. La seconde repose sur une intuition séduisante (utiliser le verre pour déformer notre perception) sans toujours dépasser l’effet optique.

DECISIVE PLACE, 2014 – 2024 Impression pigmentaire sur papier Hahnemühle Ultra Smooth 90 x 90 cm Tirages 1/5
ENCQ procède exactement à l’inverse. Chez lui, tout commence par le choc. Carton brut, panneaux de MDF, pochoirs minutieusement découpés et bombe aérosol composent une langue volontairement pauvre, débarrassée de toute préciosité. Theo Francken, Georges-Louis Bouchez, Donald Trump ou Elon Musk surgissent parmi les croix gammées, les drapeaux, les entonnoirs et les emblèmes politiques. L’image vise l’impact immédiat en mobilisant une iconographie dont l’efficacité repose sur sa reconnaissance instantanée.

MALHAIZE, 2014 – 2026 Peinture aérosol et pochoir sur toile – 50 x 60 cm
La comparaison avec Banksy plane rapidement au-dessus des œuvres. Elle révèle pourtant vite ses limites. Là où l’artiste britannique construit des images dont le sens continue de se déployer après le premier impact, ENCQ privilégie une frontalité plus directe, parfois à la lisière du racolage. Son univers paraît finalement plus proche d’un Banksy passé par Philippe Vuillemin. Du premier, il retient le pochoir, la lisibilité et l’efficacité graphique ; du second, une brutalité assumée, le goût des rapprochements les plus inconfortables et cette manière de projeter les symboles politiques au visage du spectateur sans chercher à les tempérer, quitte à virer dans l’outrance, le grossier et la balourdise.
Les personnages publics liés au pouvoir cessent d’être des individus pour devenir des cibles. Les symboles, eux, deviennent des armes. À force de revenir, cette grammaire finit pourtant par dévoiler son propre mécanisme, et donc les ficelles d’un procédé simpliste: une figure publique, un emblème, une collision. La formule possède l’efficacité du slogan. Elle en partage surtout les limites.
Mais comme les entretiens l’ont montré plus haut, ENCQ parle moins d’engagement que d’intuition. Les œuvres demeurent souvent plus affirmatives que leur auteur. Reste alors la peinture. Une certitude existe: les pochoirs témoignent d’une maîtrise assurée et le carton, matériau pauvre, prive d’emblée les images de toute tentation de prestige. Au final, la singularité d’ENCQ réside peut-être moins dans ses symboles que dans ce support.
La posture ou le destin?
Voilà la question qui m’a accompagné tout au long de cette visite. Car, lors de mon entretien avec lui, le dernier de la journée, plus j’écoutais Wodek Majewski, plus une hésitation naissait. Assistais-je à l’expression d’une fidélité rare ou à la construction d’un personnage dont la polémique était devenue l’un des ressorts ? Les deux hypothèses se sont longtemps disputé le terrain en moi. Chez lui, depuis quarante-six ans, le même credo revient avec une constance désarmante : défendre les artistes avant leur consécration, privilégier les œuvres plutôt que leur cote, préserver coûte que coûte la liberté d’exposer. Rien, dans son discours, ne paraît improvisé. Il habite ses convictions avec une intensité qui inspire autant le respect que l’interrogation.
Pourtant, derrière cette figure de passeur se dessine une histoire moins consensuelle. Les conversations composent une cartographie de fidélités tenaces et de ruptures tout aussi franches. Collaborations difficiles, installations montées dans la débrouille, frais assumés personnellement, relations rompues… Depuis longtemps, Wodek laisse derrière lui autant d’alliés que d’adversaires.
Quelques heures plus tôt, au moment des discours, il avait pris la parole en dernier. Sans emphase, il avait annoncé que, faute de retrouver des subsides publics d’ici la fin de l’année, l’Atelier 34zero pourrait fermer ses portes après quarante-six années d’existence. L’entretien confirmera cette perspective : privé depuis quatorze ans de l’essentiel de ses financements, le centre ne survit plus que grâce à l’autofinancement et à l’engagement personnel de son fondateur. Cette annonce éclaire aussi l’exposition d’une lumière nouvelle. Wodek explique avoir lui-même retenu les œuvres les plus politiques d’ENCQ, les plus choquantes aussi. Agrandies dans le jardin, elles accueillent le visiteur avant même qu’il ne franchisse la porte. Difficile, dès lors, de ne pas relire cette scénographie à l’aune de ce qui se joue ici : un centre d’art qui se sait fragile et qui choisit pourtant de pousser jusqu’au bout la logique qui l’a construit pour tenter de survivre.
L’explication tient peut-être moins à son caractère qu’à son radicalisme. Cette intransigeance a construit l’Atelier 34zero. Elle explique aussi, sans doute, une partie de son isolement.
Pendant près d’un demi-siècle, Wodek a préféré perdre des soutiens plutôt que modifier sa trajectoire. Certains y verront une fidélité admirable. D’autres une incapacité à composer. À certains égards, il rappelle le Professeur Choron. Même si leurs idées divergent, une même intransigeance les rapproche : celle qui pousse un homme à rester lui-même lorsque tout l’invite à changer. Choron s’est consumé dans son propre radicalisme. Wodek donne parfois la même impression. À force de préférer le panache au compromis, il semble avoir accepté que son centre d’art puisse disparaître plutôt que de renoncer à une part de son identité.
Enfin, avant de nous quitter, Wodek et Daniil m’annoncent que Georges-Louis Bouchez viendra découvrir l’exposition quelques jours plus tard. Ils parlent de cette visite comme d’une évidence. Au moment où ces lignes sont écrites, cette annonce de rencontre n’a, à ma connaissance, donné lieu à aucune visite, ni communication publique… Cette absence laisse une étrange impression. Comme si, jusqu’au bout, l’Atelier 34zero oscillait entre le réel et le récit qu’il construit de lui-même.
Finalement, que cette exposition relève du calcul, d’une expression inconsciente ou d’une sincérité absolue importe finalement assez peu. Elle agit, dans notre contexte socio- politique, comme un bain révélateur. Elle aura eu cette étrange propriété des images les plus sensibles : révéler moins ce qu’elles montrent que ce qu’elles font apparaître. Ainsi, les mots de Theo Francken, appelant quelques jours plus tard à « tailler sévèrement » dans le statut d’artiste et les subsides culturels, auront peut-être simplement achevé de rendre visible une image qui se développait déjà sous nos yeux.
Jean-Marc Reichart
Le vent pue – ENCQ
En dialogue avec Pierre Radisic, On the Beach
Atelier 34zero Muzeum Rue Eugène Toussaint 62 1090 Jette (Bruxelles)
Du 25 juillet au 25 octobre 2026
Ouvert tous les jours, y compris les jours fériés, de 11 h à 19 h.
Tarifs
Adultes : 10 €
Enfants (6 à 12 ans) : 2 €
Groupes (minimum 10 personnes) : 7 €
Plus d’informations : Atelier 34zero Muzeum
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