Jusqu’au 18 octobre, le CACLB (Centre d’Art Contemporain du Luxembourg belge) réunit, sous le titre Adret, Jérôme Bouchard, Frédéric Fourdinier et Émilia Stéfani-Law, à Montauban-Buzenol. Un scanner laser posé dans les fougères, des semelles usées sur les sentiers alpins, un appareil photo tourné vers la roche : trois outils, trois langages pour interroger le paysage, et ce qui, en lui, se dérobe.
En géographie alpine, l’adret désigne le versant qui reçoit le soleil le plus longtemps. En face, l’ubac garde l’ombre et le froid, au point qu’un adret peut emmagasiner huit à dix fois plus de chaleur que lui. C’est là que montent les pins, que s’accrochent les villages et que la vie trouve à se loger. En choisissant ce terme, l’exposition du CACLB interroge la notion de paysage en induisant dès le départ la manière de l’appréhender. L’adret n’est ensoleillé que par rapport à un versant qui ne l’est pas. De même, le paysage n’existe qu’à partir d’un point de vue (spatial ou théorique).
Difficile, dans le cadre de cette exposition, de ne pas évoquer le site du CACLB. Après une dizaine d’années d’itinérance puis une étape à Jamoigne, l’institution s’est posée à Montauban-Buzenol en 2007, un site dédié à la création, à l’archéologie, au patrimoine et à la nature. L’« architecture-sculpture », nommée Espace René Greisch, composée de l’assemblage de conteneurs maritimes, est apparue en 2014 et a permis d’augmenter le type de formats proposés tout en respectant le cadre forestier et patrimonial environnant. Au fond d’un vallon boisé de Gaume, un promontoire fortifié a servi de refuge dès l’époque celtique, puis au haut Moyen Âge; on y a mis au jour des bas-reliefs gallo-romains, dont la fameuse moissonneuse des Trévires (l’une des rares images antiques d’une machine agricole). Du XVe au XIXe siècle, la vallée a vécu de la métallurgie : on y fondait le minerai pour en tirer du fer, et les scories, résidus de cette fonte, affleurent encore sous la mousse. Peu d’endroits en Belgique montrent aussi nettement combien un paysage dit naturel est d’abord une sédimentation d’usages, d’extractions et d’abandons. Le théoricien Raymond Williams parle de la campagne à partir des rapports sociaux et du paysage comme d’un concept qui efface le travail. « Une campagne où l’on travaille n’est presque jamais un paysage. L’idée même de paysage implique séparation et observation.» [1] Au CACLB, le labeur d’hier est resté dans le sol, et les trois artistes invité·es refusent, chacun·e à sa façon, la position confortable du spectateur à distance.
La sélection opérée par Célestin Pierret, directeur artistique du lieu, rapproche judicieusement des pratiques qui partagent un même objet sans parler la même langue. Tous trois arpentent. Les trois se frottent aux sciences de la terre et à la mesure. Tous trois admettent que le terrain déborde de ce qu’on en retient. L’un part du relevé, l’autre du récit et la troisième s’inscrit dans le silence. L’exposition trouve sa justesse dans les écarts. Elle rassemble des voix qui ne se neutralisent pas mais dialoguent.

Jérôme Bouchard, né au Québec en 1977, installé à Bruxelles et enseignant à l’ESA Saint-Luc de Liège, s’intéresse depuis plusieurs années aux outils scientifiques qui prétendent capter le réel, et à la manière dont leur exactitude oriente le regard. Au premier étage des conteneurs, il part d’un instrument qui promet l’exhaustivité. En avril 2025, il a scanné la vallée au lidar, un appareil qui mesure les distances par impulsions laser. Le résultat des vingt-neuf stations scannées est un nuage de points d’une densité vertigineuse. Et pourtant, rien du sol sous les fougères, rien de l’eau, rien du ciel, rien du terrain situé sous la machine elle-même. Là où l’ingénierie verrait des lacunes à corriger, l’artiste trouve son point de départ : il explique que ces données manquantes lui ont parlé autant que les données elles-mêmes. Plutôt que de combler les trous, il les traduit, au sens que Bruno Latour donnait à ce mot : déplacer, et transformer en déplaçant [2]. Papier calque, aluminium, toile de lin, encre pigmentée, écrans tactiles, brûlures au laser : autour de l’eau, du sec et du feu, la donnée redevient matière, et la vallée réapparaît par ce qu’elle a refusé de livrer. L’installation elle-même bouge, appelée à changer de forme à mi-parcours. La voix de Bouchard est celle d’un protocole qui bégaie et qui livre, avec une grande sensibilité, ses questionnements autant que ses propositions plastiques.

La proposition de Frédéric Fourdinier occupe l’ancien bureau des forges. Né en 1976, partagé entre le Pas-de-Calais, Bruxelles et les glaciers des Alpes suisses, il fait de la marche son premier outil de connaissance. Trois séries dialoguent ici. Massif to Massif (présentée à l‘étage) retrace une traversée collective de deux semaines, à l’été 2025, du Mont-Blanc aux Écrins par la Vanoise : stations de ski, zones pastorales, cols aménagés, tout ce que la montagne de carte postale laisse hors champ. Il en a tiré un leporello qui se déploie dans tout l’espace et auquel Sybille Cornet associe vingt-sept courts récits glanés auprès des marcheur·euses. Minéralythique, né d’une résidence en Ardèche, consigne onze itinérances ; à chacune correspond une pierre prélevée puis photographiée en studio, comme pour un inventaire de muséum d’histoire naturelle. Dark Gletscher, enfin, s’attache aux fronts glaciaires : dans A Part of Missing Mass, une surface noire occulte 70 % de chaque tirage argentique, en écho à l’énergie sombre qui accélère l’expansion de l’univers, alors que le glacier, lui, recule. Ce travail est particulièrement intéressant autant que frustrant puisque le regard est empêché malgré la grande qualité de la photographie. Le glacier devient en quelque sorte le cadre de la zone noire et met radicalement en évidence le rapport au paysage façonné par la culture. Chez Fourdinier également, les propositions plastiques sont nombreuses. Elles agrègent carnets, cartes, documents scientifiques, objets, paroles d’habitants et d’autres marcheurs. Elles font entrer dans la salle l’Anthropocène, que l’artiste nomme explicitement, et que les historiens Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz ont décrit comme un événement politique plutôt qu’une fatalité géologique [3].

Au deuxième étage de l’Espace Greisch, une proposition sans concession. Émilia Stéfani-Law, née à Paris en 1979, formée à la photographie à Bruxelles puis à la philosophie et à l’écriture, montre des reliefs rocheux d’où l’humain a presque disparu. Plis, strates, fissures, écailles, cavités : aucune ligne d’horizon, aucun repère d’échelle, et l’œil ne sait plus s’il contemple une paroi de trente mètres ou une surface de quelques centimètres. Parfois, un même affleurement revient, photographié d’un point de vue imperceptiblement déplacé, comme une phrase répétée qui change de sens. Le public s’approche, recule, cherche un appui que l’image lui refuse. Une fraction de seconde a suffi pour saisir ce que des millions d’années ont sculpté. Là où Bouchard et Fourdinier multiplient les voix, elle retire presque la sienne, et ce retrait est une position. A propos de sa série Rivages, l’écrivain et philosophe Jean-Christophe Bailly écrit : « Ce que l’on découvre, et qui donne au propos toute son épaisseur, c’est que nous sommes devant une échelle flottante, où les catégories du proche et du lointain, au lieu de se clarifier tranquillement comme devant un horizon qui les rendrait lisibles, superposent leurs effets » [4]. Les images de Stéfani-Law s’adressent à l’œil, mais semblent appeler la main : on voudrait suivre du doigt la fissure, éprouver le grain de la roche. À Bruxelles, Contretype l’accueillait l’automne dernier dans Paysage ultrasensible [5], sous le commissariat d’Olivier Grasser (directeur, depuis 2022, de ce lieu dédié à la photographie), en dialogue avec une vidéo d’Anatole Mélot. Ses strates de carrières comme ses étendues de mousse y brouillaient déjà la frontière entre document et abstraction. La proposition pour Montauban est tout autre mais prolonge ce travail en le confrontant à d’autres manières de faire parler la roche.
C’est bien la même chose que les trois artistes regardent. Selon Augustin Berque, le paysage est une manière de voir historiquement et culturellement située. Il insiste aussi sur le fait que le paysage exprime une relation entre les êtres et leur terre plutôt que de le voir comme un décor posé devant nous [6]. Adret met ces deux idées à l’épreuve de trois propositions plastiques. Bouchard part de la mesure et en exhibe les angles morts en travaillant l’instantanéité d’une machine. Fourdinier part du corps en marche et en tire un savoir collectif, documenté, engagé inscrit dans la durée d’une traversée. Stéfani-Law part du regard et le pousse jusqu’à l’égarement dans le temps immobile du minéral. Trois façons d’habiter l’écart entre le monde et ce que nous parvenons à en retenir.
On quitte Montauban avec le sentiment d’un endroit singulier où le paysage se refuse à la consommation comme à l’inventaire et ressemble davantage à une conversation qui ne se clôt pas, à un concept à ressentir autant qu’à questionner mais qu’on ne pourra jamais complètement saisir.
Nancy Casielles
[1] Traduction en français de « A working country is hardly ever a landscape. The very idea of landscape implies separation and observation », in: WILLIAMS,Raymond, The Country and the City, Londres, Chatto & Windus, 1973, p. 120.
[2] Sur la notion de traduction, voir CALLON, Michel, « Éléments pour une sociologie de la traduction », in : L’Année sociologique, vol. 36, 1986, et LATOUR, Bruno, Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991. Le texte qui accompagne l’installation convoque aussi Karl Popper et sa distinction entre «nuages» et «horloges» (Of Clouds and Clocks, 1965).
[3] BONNEUIL, Christophe, FRESSOZ, Jean-Baptiste, L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 2013.
[4] BAILLY, Jean-Christophe, « Le paysage ultrasensible », in : Émilia Stéfani-Law, Rivages, autoédition, coproduction Contretype et Galerie La Part du feu, Bruxelles, 2025.
[5] L’exposition Paysage ultrasensible s’est tenue à Contretype (Bruxelles) du 11.09 au 16.11 2025. L’artiste avait déjà exposée une série mêlant des paysages et des portraits de jeunes à Contretype en 2015 sous le titre La Mue.
[6] A ce sujet, voir : BERQUE, Augustin, Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000.
Poster un Commentaire