« Je n’ai qu’un seul ami, Écho ; et pourquoi est-il mon ami ? Parce que j’aime ma tristesse et qu’il ne me l’enlève pas. Je n’ai qu’un seul confident, le silence de la nuit ; et pourquoi est- il mon confident ? Parce qu’il se tait. »
Søren Kierkegaard
La Villa Empain a, pour le moment, de drôles d’humeurs. Ce palais Art déco, édifié dans les années 1930 pour l’héritier d’une immense fortune industrielle belge, cultive depuis sa restauration un goût prononcé pour le faste et le clinquant. La Fondation Boghossian a su trouver en ce lieu l’endroit parfait pour organiser des expositions qui épousent volontiers, même un peu trop, les raffinements de la demeure. Ainsi, la précédente, Diary of Happiness, consacrée à Jean-Michel Othoniel, en donnait une illustration appuyée. Les perles de verre y côtoyaient des sculptures étincelantes en une mise en scène débordante du « bonheur en vitrine » que le curateur voulait faire ressentir envers et contre toute sobriété. En a résulté une débauche de préciosité très discutable dont le caractère sur-décoratif finissait par confiner à la faute de goût par excès.
Avec Soleil Noir, ce péché d’orgueil est mis à mal par la viscéralité et les ténèbres qui se dégagent de la figure centrale du peintre mise en avant. En guise de rédemption, la Fondation s’est ainsi entichée de Léon Spilliaert. Elle rassemble autour de l’Ostendais plusieurs générations d’artistes belges travaillés par la mélancolie et l’étrangeté. De cette réunion accouche dès lors une exposition remarquablement belle, d’une gravité inattendue dans ces salons où le luxe continue de s’afficher avec une assurance imperturbable. Dans un climat de restrictions culturelles et de tensions sociales, cette bourgeoisie qui s’était si longtemps complue dans le clinquant semble peut-être éprouver l’envie inconsciente de fréquenter des images plus inquiétantes qui s’éloignent du besoin de stabilité et d’opulence propre à sa classe. Comme si elle commençait enfin, quelque part, à pressentir, derrière ses marbres impeccables, les premiers symptômes de sa propre décadence.
Les fantômes de la maison
Dès le hall d’entrée, une dantesque tenture descend des galeries supérieures. Jusqu’à ce que la nuit te dise (2026), de Justine de Moriamé et Erika Schillebeeckx, du duo Krjst Studio, expose ses étoffes aux motifs tourmentés dans l’ordonnance luxueuse de la Villa Empain. Des bleus tentaculaires tentent de corrompre les figures indécises et les noirs épais. L’ouvrage conserve quelque chose des anciennes tapisseries dont les histoires sont racontées dans les salons. Ici, les motifs ont perdu leur sagesse décorative. Ils semblent se multiplier tel un champignon dans les plis du tissu. C’est une intrusion qui, dans ce temple du marbre et de la géométrie bourgeoise, donne le ton. Le luxe s’en accommode fort bien.
Puis, à droite, lorsque l’on fait face à l’ostentatoire piscine, les paysages hivernaux de Valerius De Saedeleer prolongent cette première impression de désolation chic. Des arbres nus trônent au sein d’étendues silencieuses et totalement désertes. Une thématique, d’ailleurs, que ne renierait pas le peintre contemporain Charles-Henry Sommelette, qui reprend, dans son style, cette inclination pour les paysages désolés. Il y a donc dans cette peinture du Nord quelque chose d’une mélancolie ancienne, typique des artistes belges, que l’exposition érige quelque part en tempérament. Ceci est très appréciable.
Puis, en passant à gauche, une perversion sophistiquée accroche notre regard avec la grande toile de Michaël Borremans, instillant un malaise raffiné dans l’ensemble du salon. Coloured Cones II (2020) présente cinq formes coniques enveloppées d’étoffes précieuses. La maîtrise technique impressionne et magnifie cette sensation de pourrissement d’un tissu haut de gamme. Au-delà de la chatoyance qui perce de prime abord, c’est l’allure sinistre des couleurs malades qui propulse le tableau dans ce décalage qui représente bien l’esprit de Soleil Noir. Au niveau de la représentation, impossible d’identifier si ce sont des cagoules cérémoniales vieillissantes ou des coussins bourgeois que l’on n’aurait jamais lavés. Après l’indécision, reste dans la tête du visiteur une sensation d’élégance malade qui donne à ces objets une autorité qu’ils n’ont peut- être pas.

Sans le vouloir, le salon bourgeois retrouve sa vraie nature avec cette œuvre. Et le confort, la bienséance, les belles étoffes et le marbre arrivent difficilement à cacher que, derrière les moulures et les portes closes, quelque chose de moins noble peut s’y jouer.
En voulant accéder à l’étage, je remarque que Rinus Van de Velde occupe la cage d’escalier avec un immense fusain sur toile, I finally resorted to an endless procrastination (2025).
Un homme en pyjama rayé demeure assis sur son lit, accablé par une fatigue qui confine à la résignation. L’artiste, coutumier des autobiographies inventées et des mises en scène de sa propre personne, se joue ici du spleen domestique et de la procrastination.
Mais l’emplacement de l’œuvre surprend. Dans cet escalier où les visiteurs montent et descendent, l’homme reste enfermé dans son interminable flemme. Une œuvre de cette ampleur aurait sans doute mérité une confrontation plus directe avec les autoportraits de Spilliaert. Alors que Van de Velde se fabrique des vies imaginaires, emprunte des identités et s’amuse de ses propres désastres réels ou fictifs, chez Spilliaert, l’angoisse avait élu domicile pour de bon. Peut-être que c’est pour cela que leur dialogue ne peut pas avoir directement lieu ici… ou peut-être est-ce tout simplement une question de taille de peinture.
Anatomie d’une nuit belge
À l’étage, Léon Spilliaert retrouve enfin ses quartiers. L’Ostendais, dont l’existence a été longtemps contrariée par une santé fragile et une disposition tenace à la solitude, occupe ici plusieurs salles. On y découvre avec plaisir une œuvre moins uniforme que sa réputation de peintre symboliste et solitaire pourrait le laisser croire. La couleur vient parfois, avec une franchise inattendue. Celle d’un bonheur obtenu après le mariage et la naissance d’un enfant. Mais aussi par et à travers la mer. Cette mer du Nord dont il semble avoir observé chaque variation, jusqu’à en faire une sorte d’espace mental tout à fait personnel.
Ainsi, dans la salle consacrée à Ostende, les jaunes et les mauves, dans un puissant contraste des complémentaires, viennent troubler les habituelles profondeurs nocturnes. Une photographie le montre d’ailleurs en compagnie de sa fille, qui a en partie déclenché chez le peintre cette explosion chromatique nouvelle. Mais malgré le bonheur, les plages restent désertes et les horizons démesurés. On reconnaît immédiatement cette géométrie des lieux très spéciale, spécifique à sa peinture. Cette métaphysique picturale du spleen dans laquelle Spilliaert semble avoir passé une bonne partie de sa vie à chercher une issue.
Plus loin, Petite chaise (1917) représente un meuble domestique avec une grande économie de moyens. Les niveaux de gris du dessin donnent à cette simple chaise une présence par le modelé. Le trait est vibrant malgré l’immobilité du sujet représenté. En quelques lignes, Spilliaert sait tirer d’un intérieur bourgeois tout le raffinement sévère qu’il contient. Et c’est au-delà de la maîtrise technique, par l’émotion, que ce type de petit dessin encadré montre sa vraie dimension. Tout le génie qui passe par l’anecdotique et l’intime.
Dans la salle consacrée aux extérieurs, les arbres dessinés ressemblent, eux, à des colonnes. Les œuvres de Tamar Kasparian, notamment Bord de mer – San Pedro IV et V (2017), prolongent cette inclination des silhouettes verticales vers l’abstraction. Juste à côté, Fabrice Souvereyns reprend dans Not erased, entangled (2025) des motifs de dentelle qu’il déstructure au crayon et par le collage. La délicatesse de l’ornement bourgeois subit ici un démantèlement tout aussi patient que la technique d’origine lors de sa confection. On perçoit également dans sa version déconstruite le goût du détail minutieux qui finit par dérégler la représentation.
Mais ce sont certainement, sans grande surprise, les autoportraits de Léon Spilliaert qui constituent le moment le plus intense de la visite. Ils raviront les amateurs du peintre tout comme les néophytes qui découvriront un panel impressionnant dans ce registre de l’auto-représentation. En effet, l’artiste s’y examine à l’image d’un homme incapable d’accepter une définition unique de son être. Il se déforme, se regarde vieillir avant l’âge et s’invente des visages de malade ou de revenant. Pourtant, un Autoportrait aux crayons de couleur, muni d’un fond noir et de tons clairs dans le visage, dégage une sérénité qui étonne lorsqu’on connaît les thématiques ainsi que l’atmosphère que veut générer Spilliaert dans ce registre. On pourrait même y reconnaître un homme ordinaire, fier et charismatique, débarrassé pour quelques instants de ses chimères.
Et puis, on est surpris de voir une petite salle consacrée aux nus tant le sujet ne colle historiquement pas à la peau de l’artiste. Baigneuse sur un rocher (1910) est particulièrement émouvante. Le corps féminin y est figuré avec retenue. Une simple silhouette au lavis, avec un cerne de contour, légèrement détaillée, dont la nudité échappe aux conventions académiques et qui est représentée avec une absence totale de complaisance érotique. C’est tellement rare.

Broyer du noir avec plaisir
Il reste encore à penser cette étrange volonté de réunir, sous les ors de la Villa Empain, plusieurs générations d’artistes belges autour d’une même disposition à la Mélancolie. Une sorte de chauvinisme des ténèbres. La Belgique possède, il est vrai, une tradition très remarquée dans l’art de cultiver ses propres inquiétudes. D’Ensor à Spilliaert, jusqu’aux raffinements pervers de Borremans, en passant par le romantisme contemporain de Luc Tuymans et l’autobiographie désabusée de Rinus Van de Velde, la filiation possède effectivement une certaine cohérence.

On finit même par se demander si ce vague à l’âme national (ou plutôt fédéral), si soigneusement mis en scène, ne devient pas lui-même un objet de distinction, voire de distraction.
La salle du Ténébreux en offre une belle illustration. Rythmes géologiques (1983), de Liliane Badin, étend ses courbes sombres dans l’épaisseur de la laine. Le travail des fils, les variations de la trame rappellent certaines ondulations de la digue chez Spilliaert. La tapisserie possède une gravité matérielle que les reproductions rendent mal. Voilà encore une œuvre qui trouve admirablement sa place dans cette demeure où les arts décoratifs ont toujours bénéficié d’une considération particulière.
Je dois enfin dire, au-delà du bon goût dont elle a fait preuve cette fois-ci en choisissant Spilliaert comme figure centrale, que la réussite incontestable de Soleil Noir tient à la qualité de ces rapprochements. La peinture de l’Ostendais y gagne des voisinages inattendus en surface, mais cohérents si l’on se place à un niveau de lecture moins immédiat. Aussi, grâce à cette mise en résonance, les artistes contemporains échappent pour un temps à la tyrannie de la nouveauté. Les encres de l’Ostendais, ses fameux autoportraits, ses paysages marins et ses intérieurs malades arrivent admirablement à tenir tête aux dimensions monumentales et au faste ostentatoire de la Villa.
Reste ce choix. Après les perles scintillantes de Jean-Michel Othoniel, voici les visages hallucinés, les chambres vides et les cagoules jaunies qui rendent volontairement le malaise. Dans les salons de Louis Empain, l’évolution du goût mérite qu’on s’y attarde. Cette bourgeoisie qui avait pris l’habitude de se rassurer à grands frais dans le décoratif voyant semble aujourd’hui trouver une volupté nouvelle à contempler la désolation. Et le spectacle de la détresse, dans ce cadre bien précis, devient un réel plaisir d’esthète.
Je l’évoquais en introduction: dehors, les restrictions budgétaires frappent. Et ces frappes n’ont rien d’aveugle. À l’intérieur, on célèbre avec beaucoup de soin une mélancolie devenue patrimoine national. La décadence bourgeoise, fascinée par ses propres symptômes, est décidément un phénomène intemporel. Les ténèbres ont acquis leurs lettres de noblesse. Elles sont enfin entrées au Salon.
Jean-Marc Reichart
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Soleil Noir : Léon Spilliaert et l’art belge Lieu : Fondation Boghossian – Villa Empain
Avenue Franklin Roosevelt 67, 1050 Bruxelles (Ixelles) Dates : Du 22 octobre 2026 au 19 mars 2027.
Horaires : Du mardi au dimanche, de 11 h à 18 h. Fermé le lundi.
Tarif : 15 € (plein tarif). Gratuit avec le pass musées. Site officiel : https://villaempain.com/
Téléphone : +32 2 627 52 30
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