All Children Grow Up : la jeune création belge à la 22e édition d’ArtContest

@ BE CULTURE_Sebastian Vielma Fleischhacker 2

Après 22 ans d’existence, le prix ArtContest s’est imposé comme un rendez-vous incontournable de la jeune création belge. Comme son nom l’indique, c’est avant tout un concours : les artistes y sont sélectionné·es sur des critères d’âge, de lieu d’implantation et, bien sûr, de parcours et de qualité des œuvres. Mais cela suffit-il à faire exposition, voire à faire “statement” ? En dehors des remerciements institutionnels d’usage, la documentation propose de courtes présentations des travaux, mais aucun texte ne livre une vision d’ensemble. Dès le livrets, les œuvres semblent occuper l’espace de façon individuelle, en parallèle.

Comment, dès lors, imaginer une exposition cohérente à partir de ce postulat ? Pourtant, en offrant un instantané de l’art produit par une génération à un moment donné, l’exposition laisse apparaître des tendances assez nettes, qui dessinent une certaine vision de notre présent.

Quatre corpus puisent directement leur inspiration dans des contextes familiaux. Deux d’entre eux travaillent le deuil. Sem Roels s’y confronte par le biais d’un père qu’il n’a jamais connu, en recourant à une peinture de tendance grotesque et expressionniste ainsi qu’à la sculpture. Camille-Amandine Marino prend pour toile de fond la maison familiale de sa grand-mère défunte, bientôt mise en vente, dans des peintures et des vidéos à la lisière du réalisme et de l’onirisme. Kayin Luys, avec “The Nuclear Family”, reconstitue avec des acteurs une histoire familiale sans trace ni archive : il bâtit une fiction nostalgique à partir de ses seuls souvenirs. Eva Maria Bouillon propose pour sa part une saga familiale sous forme de fiction sociologique, qui pourrait ou non être autobiographique ; les interactions lors d’un mariage en Flandre forment la trame de ce ballet sans parole.

@ BE CULTURE_Sebastian Vielma Fleischhacker

On quitte le cadre familial sans sortir du registre de l’intime et du proche avec “All Children Grow Up”, projet photographique de Noé Znidarsic documentant la vie de son amie anorexique. Badi Rezzak, lui, fait varier l’échelle. Il part certes de lui-même, puisque les formes qu’il explore renvoient à son héritage culturel, mais le point de départ autobiographique compte moins que le résultat : une collection de formes et de signes qui met en scène une culture, donc un collectif étendu, un réseau de signes. Cela relève davantage de l’auto-ethnographie que de l’autobiographie. Il accumule des fragments venus d’Algérie, avec laquelle il entretient des liens familiaux, mais aussi de l’ensemble du bassin méditerranéen, à l’image de l’agave, plante importée du Mexique qui y prospère.

@ BE CULTURE_Sebastian Vielma

La peinture de Louiz Castilla, elle aussi revendiquée comme autobiographique, montre que le récit de soi gagne jusqu’aux médiums les plus traditionnels. Sebastian Vielma Fleischhacker pousse l’égocentrisme vers l’onirisme : son « trip » à la première personne se lit comme une réaction à une époque ultra-connectée, un repli dans un monde intérieur. 

Félix De Clercq occupe une position plus discrète. Ses sept gouaches de rues bruxelloises et d’intérieurs semblent se refuser à tout discours, et pourtant on y lit une déambulation, donc une écriture à la première personne. Le récit de soi passe ici par le regard plutôt que par l’aveu.

Ce panorama dessine une tendance nette : neuf projets sur dix entretiennent un lien, revendiqué ou non, avec l’autobiographie ou l’écriture à la première personne. Faut-il y voir le contrecoup d’une période de repli, la précarité d’une génération qui investit ce qu’elle a sous la main, ou l’héritage de l’autofiction ? Est ce une réaction aux nombreux projets inscrits dans le collectif que l’on a vu ces dernières années dans les grandes biennales (par exemple Ruangruppa à la documenta 15).

Le concours ne répond pas, mais il offre le matériau pour poser la question. Le proche n’est pas ici un refuge : il est le lieu où se jouent la perte, la maladie, la transmission.

@ BE CULTURE_Badi Rezzak

Ce qui relie ces travaux tient moins au thème qu’à leur rapport au réel. Kayin Luys reconstruit une histoire sans archive, là où Eva Maria Bouillon entretient volontairement le flou entre fiction et autobiographie. Noé Znidarsic choisit le registre documentaire, tandis que Badi Rezzak accumule des fragments sans les ordonner en récit. Chacun fixe à sa manière la distance entre ce qui a eu lieu et ce qui est montré, et c’est cette distance, plus que l’intime lui-même, qui fait le fil conducteur de l’exposition.

Seul Lennert Lefever sort franchement de cette logique. Son installation vidéo reconstitue l’histoire et la pratique d’un mouvement spirituel, voire sectaire, imaginaire, sur un ton proche du délire. Dans le contexte de l’exposition, ce geste dit sans détour l’absurdité du collectif et de la transmission, en l’occurrence celle d’une pratique rituelle. Il répond en négatif aux deuils et aux héritages familiaux des autres : là où ils cherchent à transmettre ou à retrouver, lui tourne la transmission en dérision.

Le palmarès ajoute une ironie. Badi Rezzak remporte le premier prix, Lennert Lefever le deuxième : les deux artistes les plus distingués comptent parmi ceux qui s’écartent le plus de la tendance générale. Tous deux travaillent la question du collectif, l’un pour mettre en scène une culture, l’autre pour en railler les rites.

F. Delval

Espace Atoma, en collaboration avec le Botanique 

Du 7 octobre au 22 novembre 2026. Elle est ouverte du mercredi au dimanche, de 12 h à 18 h.

Adresse : Atoma Art Center, Rue Pierre Decoster 110, 1190 Forest

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.