On a tous en nous un petit bout de Selçuk Mutlu. Une histoire, une anecdote, un témoignage… Je me contenterais dans ces quelques lignes de relater à chaud mon expérience personnelle partagée.
Lors de sa première expo a la galerie Flux il avait choisit comme image d’illustration pour le carton d’invitation une photo qu’il avait réalisée lui même le montrant de dos la nuque dégagée avec comme légende SM 1975-2004. Un semblant de carton funêbre qui en a dérouté plus d’un. Cette pose finement orchestrée le présentait de dos en victime expiatoire. Un rituel lithurgique digne des tragédies grecques. Il avait le sens de la mise en scène. Le verso du carton allait dans le même registre, sous une petite enveloppe de plastique un carré de papier enfoutré signé et daté 2004 témoignait de cette propension généreuse a l’offrande par la diffusion de ses liquides corporels. L’expo eu un certain succès, elle reçut même la visite improvisée de Harald Szeemann qui avait passé un long moment devant chacunes de ses oeuvres.

Chez Selçuk, le temps était compté et l’accident cérébral pouvait advenir a chaque instant, cette épée de Damoclès a été sa compagne de voyage qu’il a su dompté a travers l’art. Si le sang et le sperme était ses liquides de prédilections, pour tous ceux qui l’ont connu, la Voix était chez lui quelque chose de fondamental. Caverneuse, vibrante, il aimait en jouer comme d’un instrument de travail lors de ses nombreuses déclamations sous formes de lectures publiques comme ce fut le cas lors de la 51e Biennale de Venise avec la lecture de son texte emblématique Le Grand échalas dans les Giardini hors et In Pavillon International (dans la Rotonde) L’extrait vidéo qui vous est livré ici est l’archivage de cette performance. En contrepoint de cette lecture, une participation plus festive avec comme cadre le café Florian Place St Marc, chemise blanche et costume griffé de circonstance il entra comme dans un gant dans la pose du séducteur. Cette performance de drague improvisée qui se déroula au coeur de la sérénissime fut je pense une de ses plus belles passes d’armes, elle trouvera son épilogue dans une double page de la revue.

Le Grand échalas nous a quitté à jamais, mais il continue de bouger, il reste présent dans nos coeurs plus que jamais.
Je retiens que grâce à lui je me suis beaucoup amusé dans nos projets d’expos communs au sein de la galerie et dans des projets corsaires à la Biennale de Venise. J’aurais voulu le voir m’accompagner plus souvent dans les colonnes du journal, grâce à lui j’ai pu néanmoins avoir quelques perles comme cette page d’artiste dans le FluxNews N° 35, il collaborera de nombreuses fois avec des artistes et poètes, Lizène, Michael Dans, Michel François, Pascal Courcelles, Pablo Garcia, … en 2003, sa collaboration avec Izoard aura vu naître Les girafes du sud, récit à deux mains, Ed. La Différence.
1975-2026. SM n’est plus,
le Grand échalas nous a quitté à jamais, mais il continue de bouger, il reste présent dans nos coeurs plus que jamais.
Comment lui rendre hommage autrement qu’en publiant intégralement son texte le plus emblématique, celui qui définis le mieux la nature d’une angoisse existentielle face au danger d’une maladie qui le taraudait.
Je retiens que je me suis beaucoup amusé dans nos projets d’expos communs au sein de la galerie et dans des projets corsaires à la Biennale de Venise.
J’aurais voulu le voir m’accompagner plus souvent dans les colonnes du journal, sa prédisposition naturelle à faire la fête
Le Grand échalas bouge.
Comme il croit pouvoir bouger, il bouge.
Il vit depuis la nuit des temps.
Depuis la nuit des temps, il bouge en grand échalas qu’il est.
Ou plutôt qu’il croit être, qu’il croit pouvoir être.
Car il n’est pas simple d’être ou plutôt il ne suffit pas d’être pour être ou plutôt il
ne suffit pas de croire être pour être ou plutôt il ne suffit pas de croire pour pouvoir
être pour être, pour être un Grand échalas, un grand échalas depuis la nuit des
temps, il faut oser l’affirmer et cela donc depuis longtemps pour ne pas dire
depuis toujours ou depuis la nuit des temps.
Le Grand échalas a bougé un jour ou plutôt une nuit pour ne plus jamais
s’arrêter de bouger la nuit et le jour.
Pourquoi donc s’arrêter en si bon chemin ?
Le Grand échalas a pensé : pourquoi donc s’arrêter en si bon chemin ?
Il a pensé ou plutôt il a cru penser pourquoi donc s’arrêter en si bon chemin ?
Et depuis la nuit des temps la seule pensée du grand échalas est pourquoi donc
s’arrêter en si bon chemin ? pourquoi donc s’arrêter et il bouge, il bouge depuis
longtemps pour ne pas dire toujours pour ne pas dire depuis la nuit des temps et
cela dans le seul but de bouger ou plutôt de croire bouger, de croire pouvoir
bouger même in doigt ou un œil ou un cil qui tomberait par la seule force du
vent.
Le Grand échalas bouge.
Ou plutôt il remue, ou plutôt il croit remuer ou plutôt il croit pouvoir remuer.
Le Grand échalas est grand et croit pouvoir remuer et parfois même bouger,
bouger tout en pensant ou croyant penser pourquoi donc s’arrêter, s’arrêter en si
bon chemin, mais pourquoi donc ?
Il ne s’arrête donc pas, non, pas en si bon chemin.
Et c’est depuis toujours pour ne pas dire depuis la nuit des temps que le Grand
échalas n’arrête plus de penser pourquoi donc s’arrêter en si bon chemin ?
Le Grand échalas a pensé ou a cru pensé pourquoi donc s’arrêter en si bon
chemin ? oui, pourquoi donc ou plutôt pour qui ? pour qui donc s’arrêter en si
bon chemin, en si beau chemin ?
Peut-être pour les amis ou peut-être pour les amies ou peut-être pour les amis de
ses amis ou amies.
Pourquoi donc ou pour qui s’arrêter en si bon ou si beau chemin ? EST et
cela depuis longtemps pour ne pas dire depuis toujours ou depuis la nuit des temps la
seule question que se pose le Grand échalas puisqu’il pense ou croit penser qu’il
est ou croit être là pour ça.
Le Grand échalas vit et meurt mais pourquoi donc, mais pourquoi donc ?
S’est-il éveillé la nuit de sa naissance ? puisqu’il s’est un jour ou une nuit posé
cette question qu’il faut bien que quelqu’un ou quelque chose se pose ou alors il le
faudrait bien si aucun ni aucune bref personne ne s’interrogeait sur ce sujet ou
cette sujette, cette question primordiale s’il en est : mais pourquoi ou pour qui
donc s’arrêter en si bon ou si beau chemin ce matin, ce soir ou même cette nuit ?
ET CAETERA, oui et caetera.
Selçuk MUTLU
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