Au-dessus du sans fond

Pierre Liebaert

Fraîchement inaugurée, la BIP 2026 (Biennale de l’Image Possible) a pour thème Miroir Miroir.       Véritable régal pour les yeux, elle ouvre le public à la sensibilité poétique et à l’esprit critique, avec l’attractif parcours dans son lieu phare, le centre culturel « Les Chiroux » à Liège.      A chaque édition, cette importante Biennale se ramifiant dans toute la ville, questionne avec insistance notre rapport au monde, à soi et à l’autre.   Cette année, dans le réseau des différentes galeries une exposition s’impose à moi.

Se regarder longuement dans un miroir, se regarder dans ses propres yeux peut se révéler angoissant voire vertigineux dans cette perception abyssale d’un autre monde en soi. A la galerie « Les Drapiers », regarder les photographies de Pierre Liebaert invite à cette plongée en étrangeté. D’emblée, dès l’entrée, le noir et le sang d’une béance géante happe. Pupille immense et gluante d’où sourd une coulée de matières organiques, ténébreux magma originaire où toute vie prend forme. De ce trou noir, de cet orifice mandorle, proviennent, quel que soit le règne, l’humain et l’animal. Plus loin, à l’intérieur de l’opaque, là où l’oeil ne sait aller, mais là où l’œil soupçonne et devine, il y aurait un autre monde, de l’ordre du néant, un lieu et un temps de l’avant naissance. Ainsi d’emblée, avec cette corne d’abondance placentaire, avec cette photographie imposante de 100x150cm, intitulée Mundus, Pierre Liebaert nous confronte à l’effroi du sans fond. Avec cette singulière première cène, il nous sidère, nous secoue et nous confronte au mystère sacré de la vie et de la mort.

Mâchure © J.Kazmierczak

Un peu plus loin dans la galerie, dans la petite salle, caverne aux murs peints en noir, une photographie intitulée Mâchure impressionne autrement. L’immense portrait, visage aux yeux clos se maculant de sombre, témoigne d’un abandon total à l’œuvre au noir en cours. S’y lit une pleine acceptation d’un rite incluant le passage au noir. Sereine préparation pour le carnaval. La cérémonie du carnaval fascine depuis toujours l’artiste. S’y jouent les reliques d’une liturgie ancienne, s’y cache un territoire fertile en questions essentielles, s’y déroulent des gestes réponses ne réclamant aucune explication superflue.

Depuis une dizaine d’années, Pierre Liebaert parcourant l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, la Suisse, la Slovénie dit ne plus voir l’hiver, le repli, la monotonie et la maladie. Des portes de la Toussaint à l’arrivée du printemps, il se met en route vers les célébrations des grands feux, vers les fêtes de St Nicolas, les fêtes d’origine celte, les fêtes de fumigations… Il arrive quelques jours avant les célébrations. Il se présente en tant qu’étranger photographe. Il vit au rythme des autochtones s’accordant à leurs gestes, à leur vitalité et à leur folie. Il ne réclame aucune mise en scène, s’inscrivant dans un registre de respect des rites, tel un documentariste non menaçant. Il accueille le sauvage, la beauté et l’obscène avec candeur. Il laisse infuser en lui les effets des rituels le menant en lente et légère métamorphose. Dans un rapport d’offrande, à mille lieues de tout désir de prédation, il glane alors des instants suspendus qu’il ramène dans sa besace. Moments où à l’acmé de la liesse collective advient sur les visages des êtres en rite une expression de profonde gravité. Egarement soudain. Perte de connexion à tous repères. Fugace et troublante descente en soi. Enstase.

Nuit, neige, feu et sang captivent Pierre Liebaert. Se soumettant aux éléments, tel un mage, tel un maître il révèle la pellicule qui couvre le monde. Amoureux du clair-obscur, il choisit les impressions jet d’encre. Avec le tireur, il va ciseler chaque photo pour la faire exister au monde tel qu’il la conçoit. Il ne se soucie pas du temps nécessaire pour ourler de juste intensité. Cela peut parfois prendre deux mois.

Au fond de la cour des Drapiers, un feu flamboie. Bouquet de flammes, introduisant le passage vers le blanc avec des photos de déguisements en blanc et des objets anciens qu’il a choisi d’installer en écho de ses œuvres liées au carnaval. Les objets de petite dimension appartiennent au musée d’art wallon sis non loin de la galerie. Curieux de ce folklore, durant trois jours, Pierre Liebaert a passé en revue des milliers d’objets susceptibles de dialoguer avec son univers photographique. Il a sélectionné des figurines, des têtes de pipes, des talismans, des pierres de sorcières et des peintures miniatures. Ces petites œuvres étaient pour la plupart destinées à protéger, guérir et conjurer les peurs. Micro visages de démons, de diables, de satyres, ou d’humains grimaçants rejoignent en miroir la galerie des masqués et des fardés présents dans ses photos. Il m’a raconté l’intérêt d’insérer le portrait mortuaire de Mathieu Lambert. Tel un pierrot, l’être lunaire faussement endormi dans l’éternité de son petit cadre de bois, évoque avec son bonnet et sa chemise de nuit, la couleur de la mort et du squelette. Il rapproche l’homme peint aux dormeurs inquiétants du carnaval, ceux sortis du lit, en état de veille entre la vie et la mort, déjà habillés de leur futur linceul et paradant de manière incongrue dans la rue… Dans ce même esprit de mort incontournable, Velum, la grande photo avec des traces de mains laissées sur une paroi neigeuse me glace, évoquant telle une ancienne affiche de film l’horreur d’un impossible retour à la vie après le passage dans l’au-delà. Ultime agrippement. La photo mitoyenne avec le couple d’hommes en blanc intitulée Ta Lepi dégage par contre un puissant élan fraternel, même si un seul étreint l’autre. En slovène, Ta Lepi signifie Le clan des Beaux, personnages costumés passant de maison en maison pour apporter de la chance et de la joie aux habitants.

Frau Perchta © J.Kazmierczak

La photographie du personnage mi-diable, mi-mariée m’intrigue et l’artiste me la décrit.  Le personnage double figure diverses dualités à dépasser : hiver/printemps, vie/mort, ombre/lumière, noir/blanc, péché/pureté, avant/après. Et chaque part de binôme est plus complexe qu’il n’y parait. Par exemple, le blanc n’est pas que pureté mais aussi potentiel de future salissure. Les deux versants de ce même déguisement désire l’union de leurs apparentes oppositions. Le personnage tournoie dans la neige pour favoriser les épousailles de ses contraires mais aussi pour entamer une danse cosmique reliant le jour et la nuit. Parfois, il  tourne avec un miroir pour contempler ses deux faces. La symbolique du miroir invite aussi ceux qui regardent à s’identifier au personnage en quête de non-dualité, à dépasser tout péché d’orgueil et de vanité, et enfin dans les croyances populaires le miroir sert à chasser le démon effrayé par son propre reflet de laideur.

Sillonnant tant de carnavals, Pierre Liebaert serait-il un pèlerin, un derviche voyageur en quête d’images mystiques à capter par le miroir de son appareil photographique, pour éclairer la communauté, comme cela se pratiquait par le passé ?

Judith Kazmierczak

Exposition Au-dessus du sans fond,  Photographies de Pierre Liebaert,  Galerie Les Drapiers à Liège, du 17/10/2026 au 12/12/2026.

Talk Talk 7/11 à 16h et visites avec l’artiste le 28/11

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