Tatiana Bohm — L’Or des fous: L’or, le tocsin et le glas

Carcass, 2025–2026. Bois calciné sur papier Johannot, 50 × 65 cm chaque dessin. Ensemble de 18 œuvres.

Pour tout dire, j’ai rencontré Tatiana Bohm quelques jours avant de découvrir son exposition au moment du vernissage. Par un miracle insondable, Laurent Jacob, directeur artistique de l’Espace 251 Nord, m’avait envoyé personnellement le dossier de presse de L’Or des fous en me demandant si je souhaitais recevoir l’artiste dans mon émission radio Reg’Art.

Ainsi, quelques jours plus tard, nous enregistrions dans notre studio de fortune installé chez ma compagne et contre toute attente, l’entente fut immédiate. Il faut dire qu’avec Tatiana, nous partageons un anticolonialisme farouche, installé depuis des années chez l’un comme chez l’autre. Elle y est arrivée par la guerre et ses représentations, avec une question brutale qui revient dans son travail comme une antienne, celle de la violence qu’un homme peut exercer sur un autre. Les soldats l’ont menée aux images de torture et depuis 2008, elle travaille avec la poudre à canon, utilisée directement comme matériau plastique. Puis il y eut les images anciennes et, beaucoup plus récemment, deux ans et demi passés dans les archives photographiques coloniales de l’AfricaMuseum de Tervuren. Sa formation en design textile lui avait déjà appris à fabriquer une matière et à chercher l’outil capable de la transformer.

J’arrivais donc à l’Espace 251 Nord avec de grandes attentes. Le dossier était pointu ; notre conversation avait encore accru mon envie de voir les œuvres. Je craignais un peu cette vieille maladie des dossiers de presse qui consiste à parer richement ce qui paraît ensuite maigre sur les murs. Mais ici, mes attentes furent largement dépassées…

L’OR

L’exposition emprunte son titre à la pyrite, cet or en toc dont la brillance trompait autrefois les prospecteurs pendant les ruées vers l’or.

Dans l’entretien accordé à Clémentine Davin, publié dans le dernier numéro de L’Art même, Tatiana rattache cette histoire à la découverte du Nouveau Monde et à l’extractivisme. Avec cette mécanique d’exploitation, l’individu déshumanisé finit lui aussi par entrer dans le circuit économique comme une marchandise.

Au rez-de-chaussée, l’or est partout. Une part importante de l’exposition s’inspire du travail de Théodore de Bry, graveur et éditeur liégeois du XVIe siècle que Bohm avait retrouvé à travers un projet initié par Laurent Jacob autour des soixante colonnes sculptées du Palais des Princes-Évêques de Liège. Certains motifs des chapiteaux avaient été rapprochés des gravures de De Bry. Le graveur racontait la conquête des Amériques sans y avoir mis les pieds et représentait avec une violence crue les sévices infligés aux populations autochtones par les conquistadors. Tatiana reprend vingt- quatre de ses planches et les grave sur verre à la pointe diamantée, parfois au micromoteur pour les grands formats. La sanguine à l’huile vient se loger dans les traits avant que la feuille d’or soit posée au revers selon la technique de l’églomisé, que Bohm travaille en autodidacte depuis 2022.

Là, c’est un or mauvais qu’elle nous donne à voir, un or qui nous attire et qui, lorsqu’on s’en approche, reflète un visage que l’on aimerait ne pas croiser.

Celui des massacres originels, de la culpabilité et de notre histoire occidentale, gravés sur ces plaques injectées de sang.

Le résultat est simultanément magnifique et atroce. Des hommes brûlent tandis que d’autres sont énucléés ou pendus, le tout servi dans ce métal splendide qui donne à ces supplices une flamboyance obscène. Le sang devient de la sanguine et l’on s’approche parce que ça brille. En regardant le verre de près, pour y suivre les détails des œuvres, notre propre visage apparaît au milieu de ces scènes épouvantables. Reste à savoir si nous sommes les bourreaux ou les futures victimes. Certainement un peu des deux…

Th de Bry, America, 2026. Ensemble de verres gravés rehaussés de peinture à l’huile sanguine et de feuille d’or 24 carats.

Le Reliquaire des extractions enfonce le clou. Bohm a transformé un ancien secrétaire à battant dont la fonction administrative sied assez bien à cette besogne méthodique qu’est le pillage. Une mine actuelle au Brésil occupe l’un des panneaux, tandis qu’un esclave porte ailleurs une cloche destinée à empêcher sa fuite. Les tortures pratiquées dans les colonies françaises trouvent également leur place dans ce meuble décidément peu recommandable. Les couleurs elles-mêmes viennent des matières convoitées. Le cobalt côtoie l’or, le plomb voisine avec la malachite et d’autres métaux se remarquent dans les pièces. Les paysages d’excavation à ciel ouvert prolongent la besogne sur le verre. Soulignons que certains des sites choisis par Bohm sont toujours exploités aujourd’hui.

C’est d’ailleurs devant eux que j’ai pensé à Aguirre, la colère de Dieu. Chez Herzog, des conquistadors s’enfoncent dans l’Amérique du Sud à la recherche de l’Eldorado. La fièvre de la possession tourne à la démence et Aguirre finit halluciné sur un gigantesque radeau de fortune, parmi les cadavres et les singes. La Vanité reste la même, quelles que soient les époques.

Aussi, fixés aux murs de l’allée qui prolonge l’entrée figurent des portraits de personnalités d’aujourd’hui. La plasticienne les mêle aux illustrations de Jacob Gole d’après Cornelis Dusart, tirées du Renversement de la Morale chrétienne par les désordres du Monachisme. Ce pamphlet anonyme publié à Amsterdam autour de 1695 est toujours conservé au Musée Wittert de l’Université de Liège. On y trouvait déjà des moines véreux, des Tartuffes, des faussaires et tout un petit monde rongé jusqu’à l’os par l’avarice.

Dans ces visages connus, emmêlés avec ces figures ancestrales scélérates, j’ai pu reconnaître Donald Trump et Elon Musk. Benjamin Netanyahu est également présent, tout comme Georges-Louis Bouchez… Il faut croire que les vieilles tares restent toujours disponibles. Le jaune verdâtre qui salit les portraits vient davantage du billet américain que du doré. L’artiste l’a trouvé en travaillant sur des dessins préparatoires de pièces de monnaie.

Enfin, avant l’escalier qui mène au sous-sol, Instruments de l’esclavage, réalisé en 2024, m’arrête. Sur cette gravure sur verre, un homme courbé travaille avec tout un attirail destiné à l’entraver. Tatiana emploie aussi de l’oxyde de cobalt et du jaune de plomb, tandis que des feuilles d’argent sont églomisées au revers. Ses entraves empêchent toute fuite tout en préservant assez de force pour qu’il effectue son labeur. Après un temps d’arrêt, j’ai pris cette image comme un avertissement. Mais, en termes de prédiction funeste, je ne suis pas au bout de mes surprises. Ce sont des carillons imprécateurs qui m’éloignent de l’étage souterrain et me ramènent vers l’entrée…

Instruments de l’esclavage, 2024.
Verre gravé rehaussé de sanguine, d’oxyde de cobalt et de jaune de plomb, églomisé de feuilles d’argent. 92 × 76,5 cm.

LE TOCSIN

Ce sont donc des tintements qui me font revenir sur mes pas, tout droit vers la porte principale exceptionnellement obstruée pour l’occasion. Le hall d’entrée est occupé par une machine infernale suspendue au plafond. À gauche du dispositif, un petit panneau demande de rester en haut de l’escalier à cause de la fragilité de l’installation. De loin, elle pourrait passer pour une gigantesque horloge à poids, mais en s’approchant, on comprend très rapidement que ces poids sont des douilles d’obus.

Sonne le glas a été conçue avec l’ingénieur Guillaume Bernier. Des mécanismes d’horlogerie actionnent les marteaux à certains moments de la journée. Les douilles descendent à des vitesses différentes et leur remontée se fait à la force des bras. Bohm parle du « cœur battant » de son exposition. Leur tintement porte pour elle la mémoire des civils des guerres passées, présentes mais aussi futures. Cette étrange mécanique trouve également son origine dans un constat très local puisque la FN Herstal fabrique des armes et des munitions dans le bassin liégeois depuis 1889.

Pour ma part, j’y ai entendu un tocsin et vu une prophétie d’oracle. Les tensions géopolitiques se durcissent et la guerre a retrouvé une place plus que familière dans le paysage européen. Les crises économiques s’installent tandis que la crise climatique s’aggrave sans qu’aucune réaction réelle ne se manifeste. L’horloge descend tandis que le tic-tac se fait de plus en plus présent. Sonne le glas regarde pour moi vers l’avenir. Son mouvement a pris la forme d’un compte à rebours. Avant le glas, il y a le tocsin. Il reste désormais à descendre…

Sonne le glas, 1er prototype, 2026. Coréalisation avec Guillaume Bernier. Douilles d’obus, mécanismes d’horloges, structure en acier thermolaqué. 3 × 1 × 2 m.

LE GLAS

Le sous-sol d’Espace 251 Nord est voûté et ses murs de briques ont été blanchis à la chaux. L’artiste y a installé ses dessins au fusain, auxquels s’ajoutent des œuvres au bois calciné. Elle donne une raison très nette à cet enfouissement puisque sous les fondations de l’impérialisme et du capitalisme se trouvent les cadavres et les gisants.

Ils sont là, tous ces morts. Des montagnes de cadavres ordonnancés, des têtes décapitées dont les visages se défont, des chairs qui pourrissent sous des milliers de mouches. Certaines feuilles sont isolées sous la lumière tandis que d’autres s’alignent sur les murs. L’accrochage est très étudié avec un travail particulier sur l’éclairage. Ce sous- sol est devenu un lieu de pourrissement où Tatiana Bohm, telle une étrange thanatopractrice, s’applique à révéler la fonction morbide de ces parties de corps. Elle en expose la décomposition avec une froide minutie qui contraste avec la vermine qui se dandine.

J’ai surtout vu des cadavres qui pourrissent antérieurement. C’est le fumier sur lequel le capitalisme a fait fructifier son essor et notre lucre. C’est bel et bien l’Occident conquérant et dominateur qui a généré ces étendues momifiées pour y faire pousser les fleurs vénéneuses du néolibéralisme, cette végétation empoisonnée qui, comme toute espèce invasive, menace gravement ce qui l’entoure.

Et il y a ceux qui viendront encore rejoindre ce charnier. Les morts d’antan et ceux à venir se confondent désormais dans cette crypte de putréfaction. Je repense au tocsin entendu à l’entrée. L’horloge continue de tourner là-haut et les douilles descendent toujours. Ting, ting, ting… Les hostilités reprennent.

Tatiana Bohm, Ma mère aux mouches, 2024. Fusain sur papier Johannot, 57 × 45,5 cm.

Un ami, qui avait également visité l’exposition, me confiait récemment avoir été séduit par son esthétique, tout en trouvant son propos politique grossier, facile, voire un peu balourd. Des conquistadors tortionnaires, des puissants représentés en salauds, des cadavres sur lesquels prospère le capitalisme, les méchants blancs… Rien de neuf sous le soleil, me disait-il en substance. Et alors? Pour ma part, j’ai trouvé ce propos terriblement juste. Je crains même que les années à venir ne lui donnent une résonance autrement plus sinistre. Il y a d’ailleurs dans cette exposition une dimension métaphysique qui m’a poursuivi bien après en être sorti.

Alors, que l’on partage ou que l’on exècre les convictions de Tatiana Bohm, que l’on s’indigne même de leur supposée facilité, parfois jugée grossière ou caricaturale dans un monde polarisé… qu’importe. Qu’on se rende donc à l’Espace 251 Nord et qu’on aille contempler ce compost humain sur lequel a fleuri notre admirable civilisation. Par sa radicalité et sa finesse symbiotique, L’Or des fous compte, à mes yeux, parmi les plus belles expositions actuellement présentées à Liège. Le cœur du visiteur doit être bien accroché. Quant à la paix de l’âme, chacun se débrouillera…

Jean-Marc Reichart

Tatiana Bohm — L’Or des fous

Du 19 septembre au 21 novembre 2026

Espace 251 Nord — 251, rue Vivegnis, 4000 Liège Mercredi, vendredi et samedi, de 14 h à 18 h. Entrée gratuite — www.e2n.be

Quelques semaines avant le vernissage de L’Or des fous, Lino Polegato avait eu l’occasion de visiter l’atelier de Tatiana Bohm, accompagné de Jeanpascal Février et Judith Kazmierczak. Ce fut l’occasion de glaner quelques images. Ce petit film dévoilant le processus de création de l’artiste sera bientôt visible sur la chaîne youtube : https://www.youtube.com/user/fluxlino/videos

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