Passer d’un rêve à l’autre

Directrice artistique de la Biennale d’art contemporain de Lyon depuis 2018 et pour la dernière fois cette année, Isabelle Bertolotti a invité Catherine Nichols, historienne de l’art, écrivaine et commissaire d’exposition australienne, a prendre les rennes de cette 18ème édition en s’immergeant dans les méandres de la ville et la vie quotidienne de ses usagers et usagères, comme elle l’avait précédemment fait pour Manifesta 14, à Pristina au Kosovo, en 2022. Dans le contexte de la métropole lyonnaise au sens large, la curatrice a souhaité aborder les enjeux collectifs et hautement actuels que sont la démocratie, l’économie et l’urgence climatique en convoquant, entre autres, une figure majeure de l’histoire de l’art en la personne de Robert Filliou (1926-1987), économiste de formation, pionnier de l’art expérimental et membre de la branche française de Fluxus, dont les Principes d’économie poétique (1980) sont, pour l’occasion, exposés dans l’entrée du macLYON — Musée d’art contemporain.

Pour cette nouvelle programmation qui fait la part belle aux créations in situ, 120 artistes de 42 nationalités différentes — comprenant 68% de femmes représentées — ont été sollicités à partir de leur pratique existante à venir déployer voire étoffer leur propos en résonance ou en dialogue avec les spécificités du territoire d’accueil. Cette biennale, intitulée Passer d’un rêve à l’autre, nous convie ainsi à la découverte des multiples récits et micro-récits qui jalonnent nos histoires individuelles, communautaires et locales. Ce faisant, elle porte notre attention sur les limites rencontrées, parfois invisibles mais toujours bien présentes, autant qu’elle cherche à révéler les potentialités du collectif et du vivre ensemble car, comme le dit si bien Catherine Nichols, « lorsque l’on parle d’économie et de finance, on ne parle pas seulement d’économie ou de finance mais de la gestion de notre « maison », du foyer dans lequel on veut vivre. Prenant la faillite comme point de départ, La Fête Permanente de Filliou répond à la crise personnelle avec la connexion, la convivialité et la créativité, posant la valeur comme relationnelle plutôt que financière. Elle se retire des systèmes de profit et de mesure pour ouvrir à toutes et tous une infrastructure de générosité et d’échange, de stupidité, d’échec, d’expérimentation et de jeu, renversant ainsi la logique économique qui étaye à la fois le capitalisme et le marché de l’art » ; un espace dédié que l’on peut aisément retrouver au sein des trois principaux sites d’accueil de la Biennale que sont le macLYON, les Grandes Locos et, pour la première fois, exceptionnellement, le Musée des Tissus et des Arts Décoratifs, fermé au public depuis 2020 pour cause de rénovation.

George Brecht, Robert Filliou, Poster pour Banqueroute, Poster for Banqueroute, La Cédille qui Sourit, Villefranche-sur-Mer, 1968, courtesy du macLyon © Succession de Robert Filliou

« Le produit, c’est la communauté. » Akwasi Bediako Afrane

L’entrée dans l’exposition présentée au sein du vaste complexe industriel désaffecté de la SNCF, Les Grandes Locos, est éloquente. On y est accueilli par une proposition visuelle et sonore imaginée par Laure Prouvost (°1978 à Croix-Lille, FR; vit et travaille à Bruxelles, BE) en 2022 et intitulée Hovering Caress Amère. À nos pieds, le sol est jonché de débris en tous genres et, au-dessus de nos têtes, un majestueux voilage « respire » comme pour nous inviter à pénétrer dans son antre. Mêlant dégoût, sensualité et poésie, cette saisissante entrée en matière nous permet de dérouler le premier fil rouge de cette proposition curatoriale qu’est le rebut, convoqué à maintes reprises et de manière sensiblement différentes par les artistes, que ce soit au travers, par exemple, de la transformation par le collectif raumlabor_berlin (fondé en 1999 à Berlin, DE) d’une centaine de tonnes de résidus de papiers utilisés par une entreprise de la région en un paysage allégorique à arpenter ou via l’activation, par le public, de l’installation labyrinthique Dance of Dialogue de Akwasi Bediako Afrane (°1990 à Kumasi (GH) où il vit et travaille) qui consiste en la mise en connexion complexe de divers appareils et composants électroniques destinés à être alimentés via l’énergie cinétique produite par le pédalage de plusieurs vélos mécaniques mis à disposition. En plus de rendre visible la pollution toujours grandissante du tout-numérique, cette oeuvre conçue de manière collective à partir d’ateliers participatifs de collecte, de démontage et de remontage d’appareils déclarés hors d’usage donne matériellement forme à l’alternative économique et écologique du réemploi, aujourd’hui plébiscitée de toute part pour contrer l’obsolescence programmée. Et tandis que certain.es travaillent à révéler la beauté lente et souterraine qui peut naître de matières altérées ou en décomposition — comme le démontre l’installation tout en finesse et en majesté L’image des choses et non les choses elles-mêmes, 2026, d’Edith Dekyndt (°1960 à Ypres, BE ; vit et travaille à Bruxelles, BE), qui prend place au sein de plusieurs vitrines du Musée des Tissus et des Arts Décoratifs vidées de leur collection et plongées dans une semi-obscurité —, d’autres s’attachent à mettent mettre en exergue ce qui, d’ordinaire, est relégué au second plan ou naturellement contenu, comme c’est le cas avec Lara Almarcegui (°1972 à Saragosse, ES ; vit et travaille à Rotterdam, NL) qui a, pour le coup, fait déverser, au sein de la grande halle des Grandes Locos, 260 mètres cubes de schiste rouge en provenance du terril Saint-Pierre — implanté dans la ville voisine de Saint-Étienne, héritier et témoin direct des années d’intense activité de l’industrie métallurgique sur le paysage —, dans le but d’étudier scientifiquement cette matière non valorisée, dont le statut juridique reste aujourd’hui encore indéterminé, ou Eva Barto (°1987 à Nantes, FR ; vit et travaille à Paris, FR) qui, dans sa vidéo The Making Of the Lure (« La fabrication du leurre ou de l’appât »), met à mal les mécanismes de production et de financement de l’industrie créative en révélant, avec un humour grinçant assumé et, somme toute, jubilatoire, l’envers du décor.

         Le deuxième fil rouge qui se dégage des oeuvres rassemblées au sein de cette édition est celui du relationnel au sens large, qu’il soit effectif ou non dans le processus de création comme dans sa matérialisation. À ce titre, le travail engagé de Mikhail Karikis (°1975 à Thessalonique, GR ; vit et travaille à Lisbonne, PT) et visible à de nombreux endroits de la Biennale, réuni l’ensemble des critères. À partir d’échanges menés à Lyon avec des enfants, adolescents et jeunes adultes sur les contextes de division, de solidarité et de résistance collectives qui peuvent alimenter leurs réalités et craintes présentes, autant que leurs espoirs pour le futur, l’artiste présente, dans l’une des salles du Musée des Tissus et des Arts Décoratifs, une version augmentée d’une installation audiovisuelle chorale réalisée pour la première fois au Portugal en 2024[i], dont plusieurs prolongements rassemblés sous le titre « We Are Together Because… » et « Together We Could… » sont disséminés dans l’espace public. En outre, un second travail vidéo de l’artiste, plus contextuel cette fois, est accueilli dans l’espace d’exposition temporaire du parking Saint-Antoine, partenaire de l’évènement. Dans cet espace souterrain plus confidentiel, Sounds from Beneath fait résonner les voix d’anciens mineurs du bassin houiller du Kent, rassemblés au sein du Snowdown Colliery Welfare Male Voice Choir. Pour ce projet, l’artiste a demandé au choeur d’hommes de reproduire vocalement les sons produits par les outils et machines qui servaient à l’extraction du charbon, dans le paysage même où ils s’exerçaient autrefois, opérant ainsi une singulière mise en abime historique qui fait écho au vécu de très nombreuses générations de travailleurs à travers l’Europe.

Vue de l’installation de Lara Almarcegui aux Grandes Locos

Relevant d’une démarche toute autre, la production textuelle de l’artiste Luz Broto (°1982 à Barcelone (ES) où elle vit et travaille) fonctionne elle aussi comme un point de repère dans la ville. Visibles dès l’entrée ou logés au sein de chacun des lieux identifiés du parcours, les instructions initient un déplacement — que l’on est libre de suivre, ou pas — destiné à nous extraire, pour un temps, de nos habitudes quotidiennes. Put Oneself in Place of the Other est un ensemble de protocoles rédigés par l’artiste entre 2014 et 2022 et réunis au sein d’une publication présentée mais non consultable au Musée des Tissus et des Arts Décoratifs. Cette potentialité de rencontre et d’échange se voit concrétisée dans une autre proposition, installée à la toute fin de l’exposition aux Grandes Locos, et présentée de telle sorte qu’il est tout à fait possible de passer devant sans la voir. Fort heureusement pour les plus distraits d’entre nous, deux membres de la Thyself Agency (son créateur, Luca De Veda, né en 1986 à Milan (IT) où il vit et travaille, et l’un de ses bénéficiaires) se relayent pour venir à la rencontre du public et faire la promotion de leurs services. Après une brève présentation, on est ainsi invité à choisir parmi trois expériences : échanger sa vie durant une semaine avec quelqu’un.e d’autre pour s’aventurer radicalement ailleurs, recalibrer son rythme de vie sur une semaine de 9 jours pour gagner en efficacité interne ou bien expérimenter le dispositif des Lunettes qui permet de se voir de l’extérieur et cultiver son égocentrisme. En contrepoint, Le Département de Filliousophie, installé au coeur même de l’espace de rencontre dédié des Grandes Locos, est une proposition d’activation élaborée par An Paenhuysen (°1978 à Diest, BE ; vit à Berlin, DE) qui, avec le concours de ses invités programmés et parfois impromptus, cherchera tout au long de la manifestation, à rendre tangibles et légitimes les Principes d’Économie Poétique élaborés par Robert Filliou en s’inspirant de sa célèbre maxime selon laquelle l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. Seule ou en collaboration, l’artiste y développe, de manière ponctuelle, diverses activités basées sur la relation, l’expérimentation et l’échange avec le tout venant.

« Un rêve que l’on abandonnera jamais. » Luke Willis Thompson

Le troisième fil rouge, et pas des moindres, est celui de la contestation, ou comment traduire et montrer ce sentiment d’injustice et de révolte qui continue de gronder, partout et différemment. Projeté dans l’un des nombreux containers disposés dans l’espace des Grandes Locos, It would be alright, le dernier film de Maxime Jean-Baptiste (°1993 en Seine-et-Marne, FR ; vit et travaille à Paris, FR et Bruxelles, BE), est un formidable pamphlet adressé aux productions cinématographiques — et pas seulement — qui visent à perpétuer une violence systémique et structurelle envers une communauté de personnes. À partir d’une expérience personnelle déstabilisante, vécue sur le tournage d’une reconstitution historique, le vidéaste réalise un long-métrage de fonction en trois actes qui, porté par le jeu résolument intense de ses interprètes, nous fait petit à petit basculer d’un sentiment d’inconfort voire de malaise vers un complet rejet de la figure du directeur de casting, dont les comportements et propos inappropriés sont directement induits par le profilage racial des figurants. L’importance autant du sujet abordé que de l’interprétation qui en résulte sont deux caractéristiques que l’on retrouve dans la trilogie Te Moana-nui-a-Kiwa (2024-2026) de Luke Willis Thompson (°1988 à Auckland, Aotearoa Nouvelle-Zélande où il vit et travaille), diffusée au deuxième étage du macLYON. Cette oeuvre donne à voir et à entendre trois discours de lutte pour l’indépendance et la reconnaissance de la souveraineté des terres autochtones ; une fiction qui met en exergue les conséquences durables de la colonisation sur les populations indigènes qui n’ont de cesse, depuis, de résister à la confiscation de leurs terres et à l’expansion du pouvoir dominateur. Tout à la fois climax et point d’orgue de cette édition, la projection sur deux écrans de Jelena Jureša (°1974 à Novi Sad, YU ; vit et travaille à Gand, BE), présentée au premier étage du macLYON et intitulée Don’t Take It Personally: We’re at War (2026)clôt de manière magistrale cette présentation subjective. S’appuyant sur les écrits de Dubravka Ugrešić, contrainte à l’exil pendant les guerres de Yougoslavie en raison de son opposition aux violences nationalistes, l’artiste examine la manière dont la violence se transmet à travers le langage, la mémoire et les institutions chargées de préserver l’histoire. Ce faisant, elle produit un haletant récit visuel et sonore,  entrecoupé de moments suspendus et rythmé par un réquisitoire cinglant contre les comportements humains et sociétaux en des temps d’instabilité façonnés par le capitalisme et la cupidité impérialiste, intensifié par une performeuse et interprète exceptionnelle.

Jelena Jureša, Don’t Take It Personally We’re at War (2026) © Jelena Jureša

En guise de conclusion, je me permets de reprendre les mots de Catherine Nichols, extrait d’un entretien avec la rédactrice en chef de l’art même, Christine Jamart : « Tout ordre économique repose sur des récits concernant le progrès, la valeur et le travail qui mérite d’être reconnu. Les artistes peuvent mettre en lumière et réinterpréter ces récits en portant à la connaissance du public des expériences et des formes de savoir différentes. Ces voix proviendront des artistes eux-mêmes ainsi que des personnes avec lesquelles ils travaillent et interagissent à Lyon et dans l’ensemble de la région. Il ne s’agit pas de remplacer un récit dominant par un autre, même s’il reste essentiel de reconnaître qui s’est vu refuser l’accès à la visibilité publique et dont les savoirs ont été dévalorisés. L’objectif est de créer un espace dans lequel une pluralité de voix, d’expériences et de positions puisse s’exprimer en relation les unes avec les autres. Aucun récit ne sera appelé à représenter la ville à lui seul, et aucune voix ne sera considérée comme neutre ou universelle. Ces récits situés peuvent se renforcer mutuellement, mais ils peuvent aussi rester en suspens, se contredire ou tirer dans des directions différentes. […] À Lyon, le récit ne peut donc être dissocié des conditions économiques dans lesquelles les histoires sont produites, transmises, valorisées ou ignorées. Une histoire relie une vie singulière à un champ politique, social et historique plus large, mais elle nous permet aussi de nous demander quelles structures matérielles et institutionnelles permettent à celle-ci d’entrer dans la vie publique. »[ii]

Clémentine Davin

18° BIENNALE DE LYON

Jusqu’au 13.12.26

www.labiennaledelyon.com


[i] « L’installation audiovisuelle présentée ici est née de Sounds of a Revolution (« Les sons d’une révolution »), un projet mené pendant deux ans par Mikhail Karikis en collaboration avec cinquante-deux adolescent·es de l’Artallis – Conservatório d’Artes, à Loures, près de Lisbonne. À l’occasion du cinquantième anniversaire de la Révolution des Œillets, le soulèvement pacifique de 1974 qui mit fin à près de cinq décennies de dictature au Portugal, le groupe s’est réuni pour réfléchir à ce qui rassemble les individus en période de crise et de division. » Extrait du cartel de l’oeuvre présentée au Musée des Tissus et des Arts Décoratifs.

[ii] Le principe d’économie poétique — 18ème Biennale de Lyon, entretien entre Catherine Nichols et Christine Jamart, in l’art même n°100, 3ème quadrimestre 2026, pp.17-19 (p.19).

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