Anita Molinero : Je ne brûle pas je chauffe …

Pour sa première rétrospective en Belgique, Molinaro choisit le BPS22 comme lieu de présentation de son parcours artistique. Un excellent choix ! Après le Palais de Tokyo, cet ancien bâtiment de style industriel convient à merveille pour celle que l’on voudrait taxer de sculptrice punk. 
Depuis les années 1980, l’artiste développe une oeuvre qui se définit autour de la récupération et transformation du mobilier urbain.  Elle aime rappeler qu’au début des années 2000 le jour ou elle débarqua à Marseille, un de ses premiers chocs artistiques fut la vision d’une poubelle brûlée lors d’une manifestation d’étudiants … «Jai vu la poubelle se transformer. Et j’ai tout de suite vu une oeuvre d’art par la forme, par sa transformation. La rencontre du geste et de la matérialité.» Cette pratique qui vise la collecte de matériaux est mise à l’honneur au sein de l’exposition, deux de ses oeuvres exposées proviennent de cette pratique.

Pour le visiteur qui débarque au BPS22 la découverte de la Salle Pierre Dupont est vécue comme un uppercut frontal, le grand mur baptisé Vlami-Maki est tapissé sur toute sa longueur par une fresque sculpturale rouge vif qui parle aux tripes. Cette immense installation constituée par le recouvrement d’un film adhésif rouge vif sur des matériaux issus d’une Ressourcerie de Charleroi fait référence à un décor Blockbuster destiné à un set de production.   

Dans La Grande Halle, l’artiste nous fait découvrir son vocabulaire de formes issues de la transformation par le feu de matériaux urbains, principalement du plastique qui se déforme par le contact du lance-flamme: les poubelles déformées deviendront ainsi sa marque de fabrique, puis viendront les plots de chantier et les cuves containers… L’artiste développe ainsi une pratique sculpturale singulière de type expressionniste qu’elle définit elle-même comme «matérialité» dans le sens ou le matériau prend la place centrale dans le processus de transformation, le geste de l’artiste tend à libérer le matériau plus qu’il ne le dirige. Dans ce sens elle est très proche de la définition que donne Deleuze de l’art: «L’art est une entreprise de libération des forces de la matière».  Comme pour se défendre d’un certain brutalisme elle avouera à Camille Gouget, commissaire de l’exposition «Je ne brûle pas, je chauffe». ( Extrait d’une série d’interviews à découvrir dans l’excellente petite édition de Tandem).

Cette rétrospective définie par la commissaire comme non chronologique est faite de pièces qui se parlent entre elles et qui dans un jeu relationnel fait d’accords s’équilibrent dans l’espoace. Du caractère anthropomorphique de certaines pièces: pots d’échappement en forme de pieuvre (La Louise), référence à Louise Bourgeois, à la poubelle verte éventrée en forme de cri, référence moins évidente à Munch? Ou clin d’oeil à l’art informel par le déploiement d’une chenille de tracteur aux allures de serpent cosmique, c’est tout un pan de l’histoire de l’art moderne et contemporain qui est revisité. Même le minimalisme américain en prend pour son grade avec un empilement de plaques de polystyrène. L’art n’est pas fait que pour les institutions muséales. En contrepoint à ces formes esthétiques abruptes Anita Molinero développe un art de l’élégance et du raffinement avec une série de sculptures de petits formats plus adaptés à une esthétique que l’on pourrait définir de salon et visuellement plus attractive. La découverte de ce nouveau pan de sa création artistique pourrait se laisser entrevoir comme un changement radical dans un processus de création pouvant se lire comme une petite concession au marché de l’art. 

Dans ces nouvelles séries, le geste semble plus directement impacté par l’idée que par le dictat du matériau qui se tord en dictant sa loi. Le dialogue entre geste et matérialité reprend une direction plus apaisée. Parfois, notamment dans la série dite des Maltaises la fragilité des formes ( filets d’oranges fondus) sont comparable à la préciosité de la dentelle. Cette série à l’honneur dans le Petit Musée est située face au mur des oeuvres disparues qui reprend la trace photographique d’une centaine d’oeuvres aujourd’hui perdues.

Pas toujours perdues cependant, certains fragments de pièces anciennes constitués de blocs de polystyrènes gris viennent servir de socles pour une série Les petites Mignonnes que l’on retrouve dans la partie du 1er étage dite le Grenier. Ces présentoirs sculpturaux mettent en valeur une série d’objets de petite dimension : sacs en plastique, phares, boîtes Mc Donald’s qu’elle superposent. Cette déclinaison ludique se poursuit dans la Coursive avec une série dénommée non, sans humour, Les Bétons de la Petite ceinture. Sur des socles récupérés en béton, viennent s’empaler sur les fers a beton d’autres reliques déchues provenant de notre société de consommation. Tôt ou tard chez Anita Molinero tout se transforme et redevient actif dans l’art. Selon le vieil adage, rien ne se perd tout se transforme, le recyclage est permanent même avec ses propres oeuvres.

Quittant un court instant cet intermède coloré ponctué de douces rêveries contemplatives le visiteur se retrouve nez à nez en entrant dans la salle dite du Mirador devant un espèce de cul-de-sac. Sous nos yeux apparaît une installation tonitruante relevant du champ de bataille: un amoncellement de fauteuils roulants évoque un paysage de guerre, les plaques d’inox brûlées qui constituent leur recouvrement nous font penser à des corps en souffrance et nous renvoie à la dure réalité d’un présent anxiogène. Cet ensemble titré Handy/Mars est en soit une manière assez directe de nous sortir d’une illusion coupable. Ici plus de rapport à des objets retravaillés, la projection est frontale et ne nous laisse guère d’échappatoire… Pourtant, cette métaphore totalement maitrisée ne correspond en rien à l’artiste et pourrait nous diriger vers de fausses pistes. Molinero n’a pas de messages à faire passer. Ce qui l’intéresse avant tout c’est la sculpture.

Lino Polegato

BPS22. Sculpture is not dead, Anita Molinero

Jusqu’au 03/01/2027

Camille Gouget: Ce qui l’intéresse, c’est la sculpture.

Quelques questions à Camille Gouget, commissaire et scénographe de l’expo

Lino Polegato: Elle vous a fait confiance au niveau de la scénographie ?
Camille Gouget: On se connaît depuis 7, 8 ans maintenant. Je suis son assistante.
La scénographie n’est pas quelque chose qui la préoccupe. Ce qui l’intéresse, c’est vraiment de faire les sculptures. Et ensuite, elle dit que ce n’est pas son métier. Elle aime faire de la sculpture. Et puis, il y a cette idée qu’à un moment donné, le geste s’arrête. On parlait de gestes irréversibles. Mais elle a dit aussi qu’elle était, elle-même, un danger pour ses propres sculptures.
Dans le sens où si ça reste à l’atelier,elle les retravaille. Elle va reprendre des éléments qu’elle va intégrer à d’autres sculptures. Finalement, c’est nous à l’extérieur qui l’arrêtons.

L.P.: On peut dire que c’est une sculptrice classique. Elle est formaliste.
C.G: Tout à fait. Je pense qu’on peut en parler de manière classique. Puisqu’on retrouve les préoccupations classiques de la sculpture. Ce sont des préoccupations liées à la matière, à la manière dont elle va se tenir au socle, à comment on tourne autour.

L.P.: Finalement, le socle pourrait esthétiquement être la sculpture?
C.G: Oui, tout à fait.

L.P.: Qui sont ces artistes de prédilections?
C.G: Elle est plutôt inspirée par des artistes comme Franz West, Tony Cragg,…. C’est vraiment des sculpteurs de forme. Elle s’intéresse moins à une sculpture conceptuelle, une sculpture à messages, une sculpture figurative. C’est la matière qui l’intéresse.

L.P.: Ce qui m’intéresse aussi, c’est le mur avec tous les invendus qui sont détruits.
C.G: Pas invendus. Ils sont juste détruits.

L.P.: C’est le problème du stockage quand il y a trop de stock, on est obligé de sabrer dans le contenu.
C.G: Tout à fait.

L.P.: Pourquoi est-ce qu’on ne les donnerait pas à des gens qui sont dans le besoin ?
C.G: Si vous saviez à quel point elle a donné. Elle donne même des sculptures aux enfants.
C’est quelqu’un qui est d’une générosité immense. Elle est dans le don.
Elle a énormément, énormément donné. Que ce soit aux institutions, à ses amis, à ses enfants, à des enfants avec qui elle a travaillé, avec qui elle a fait des petites sculptures ou à qui elle a donné des ateliers.

L.P.: Elle n’est pas Punk…
C.G: Alors, non, c’est les gens qui l’ont qualifiée ainsi. Ce qui l’intéresse, c’est la sculpture.

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