Kentridge à Bozar : l’atelier comme partition

Pour son premier « Grand Invité », Bozar accueille William Kentridge avec une exposition qui refuse la rétrospective. À la place : un atelier désordonné où les formes se contaminent et où l’artiste revendique de ne pas tout maîtriser.
Il n’y a pas de chronologie dans « I am not me, the horse is not mine ». Le commissaire Tarek Abou El Fetouh a conçu ce parcours de dix salles comme une partition musicale en plusieurs mouvements, dont les changements de rythme miment ceux des productions scéniques de Kentridge. Les œuvres, pour la plupart nées en marge de spectacles, se répondent d’une salle à l’autre : Ubu, Le Nez, Faustus in Africa!, SIBYL, The Refusal of Time, La Flûte enchantée.

Le fil, c’est l’atelier de Johannesburg. L’exposition s’ouvre sur une salle qui en fait un sas d’entrée, « extension de la tête » où maquettes (un motif qui revient d’ailleurs à plusieurs endroits de l’ exposition), carnets, toiles de fond et vidéos créent une archive et un réseau de pensées en mouvement. Elle se referme sur un « Parcours d’atelier », d’après le dessin de 2007 qui retrace les allers-retours de l’artiste autour de sa table de travail. Les journées y commencent par une « procrastination créative » : thé, rangement, liste de « moins bonnes idées » (citations extraites du texte de Tarek Abou El Fetouh). Pour l’artiste, la procrastination n’est pas d’un moment de paralysie ou d’oisiveté, mais une phase essentielle de collecte d’idées.

Le désordre de l’atelier est ici assumé, et même célébré. Lors de la conférence de presse, Kentridge a décrit l’atelier comme le lieu d’une forme de stupidité qu’il revendique : c’est la figure de l’artiste qui ne sait pas ce qu’il fait pendant qu’il le fait, mais sait reconnaître après coup ce qui vient de se produire et saisir l’occasion. C’est un artiste qui commence par le geste. À l’heure où l’intelligence artificielle promet de tout optimiser, il en fait presque un contre-programme. Dans l’interview ci-contre, ses réponses sur l’IA restent nuancées : ni terreur ni indifférence, mais une ambivalence assumée face à quelque chose dont il est l’antithèse incarnée, et la certitude que l’émotion suppose un corps. Paradoxalement, la chair affame l’algorithme (cf Starve the Algorithm Starve the algorithm | Kentridge.studio )

L’exposition conserve les faux pas et les imperfections. Les non-sequitur ne sont pas gommés, et les dessins et esquisses débordent sur les murs, comme dans un atelier où l’on sait que nombre d’essais et d’esquisses disparaîtront, au profit d’autres traits, d’autres œuvres. Le geste rappelle la méthode de Kentridge : les idées circulent de la gravure au théâtre, du théâtre au dessin, puis reviennent au théâtre ou vont ailleurs. Travailler sur une pièce de théâtre fait surgir des idées graphiques qu’un dessin pur n’aurait pas engendrées. Cette contamination des formes produit des œuvres qui en savent plus que leur auteur, ou du moins qui échappent à son contrôle. Lui-même parle d’un « dessin en quatre dimensions ».

Cela tient aussi à la manière de travailler. Le dessin reste une activité solitaire, mais tout le reste est collectif : acteurs, musiciens, chanteurs, techniciens de la vidéo et de l’animation. Kentridge y voit l’héritage du théâtre d’atelier des années 1980 en Afrique du Sud, où la création partagée offrait, le temps de quelques heures, une « utopie provisoire », comme la qualifiait l’artiste. Le Centre for the Less Good Idea, qu’il a cofondé en 2016 avec Bronwyn Lace à Johannesburg, prolonge cet esprit tout au long de la saison à Bozar et de la programmation étendue de films, représentations théâtrales, etc.
Reste le dernier geste, malicieux : l’exposition s’achève sur une maquette en carton de l’exposition elle-même. Un travail préparatoire exposé comme œuvre, qui boucle le parcours là où tout commence, dans le brouillon. C’est la meilleure définition de cette exposition : un atelier qui se donne à voir, en train de se chercher.

Florent Delval

Informations pratiques : Bozar, rue Ravenstein 23, 1000 Bruxelles, du 18 septembre 2026 au 7 mars 2027. Du mardi au dimanche, 10h-18h. 20 €/14 €, gratuit pour les moins de 18 ans, 30 % de réduction pour les moins de 26 ans.

Interview

Florent Delval : Pour commencer, j’aimerais vous demander de décrire comment nous entrons dans cette exposition
William Kentridge : Par le dessin d’une danseuse qui s’appellait Dada Masilo. Elle apparaît également dans To Cross One More Sea. Elle participe à cette production.
Elle apparaît aussi dans certains dessins et elle sera également présente dans un des films du programme.
Dada Masilo était une danseuse et chorégraphe sud-africaine. J’ai travaillé avec elle sur différents projets. Elle a eu une très grande carrière comme chorégraphe et danseuse. Pendant environ dix ans, nous avons réalisé plusieurs projets ensemble.
Elle est morte très jeune, à l’âge de 39 ans, je crois. Elle était épuisée par son travail.
Je suis très heureux de l’avoir choisie comme figure introductrice de l’exposition. Elle était une collègue, mais aussi une collaboratrice, une véritable collaboratrice créative.
Elle est très présente dans l’installation The Refusal of Time. On peut la voir dans de nombreuses séquences. C’était notre première grande collaboration.

Lino Polegato : Diriez-vous que Dada est l’une des nombreuses figures fantomatiques qui traversent votre travail ?
WK : Oui, en quelque sorte. Il y a plusieurs personnes qui apparaissent ainsi dans mes œuvres. Quand je regarde les vidéos, je retrouve par exemple Edith, l’une des personnes qui apparaissaient dans la série de documentaires sur la vie du studio. Elle est morte quelques mois plus tard.

FD : Il y a donc beaucoup de fantômes dans cette exposition.
WK : Il y a également d’autres personnes avec lesquelles j’ai travaillé en Belgique, comme Frie Leysen, qui a été très importante pour moi et qui n’est plus là aujourd’hui.
L’exposition est donc aussi peuplée de toutes ces personnes qui ont été présentes dans mon travail et qui ne sont plus présentes physiquement.

LP : J’avais vu votre précédente exposition en France, au LAM. Il y avait une présence très forte de Pasolini, comme un hommage …, Vous faites la même chose ici en rendant hommage à Dada Masilo?

WK : Oui, ici c’est un peu la même chose. C’est aussi une forme d’hommage à Dada.
C’est aussi un jeu autour du monde de Dada. Dans cette histoire autour de Dada, il y a aussi une référence à la langue zouloue. En Zoulou Dada veut dire canard. (il mime la marche du canard)

LP : Quel serait votre animal intérieur ?
WK : Mon animal intérieur ? Je dirais un loup… mais plus probablement un labrador.

FD: Vous travaillez beaucoup avec la mémoire, avec les documents, avec les réseaux d’images et de références. Dans votre travail théâtral, il y a aussi un chapitre intitulé Starve The Algorithm. L’idée est de ne pas laisser la machine prendre complètement le contrôle. Pourtant, nous confions aujourd’hui de plus en plus de choses aux algorithmes.
Autrefois, nous avions des oracles, tels la SYBIL qui est présente dans l’exposition, qui nous donnaient des prédictions beaucoup plus incertaines. L’algorithme, lui, devient terriblement prédictif. Que pensez-vous de cette dimension presque apocalyptique de l’IA ?

WK : Personne ne sait vraiment s’il faut prendre l’IA au sérieux ou non.
Le problème, c’est qu’il y a tellement d’argent investi dans cette technologie et tellement d’intérêts économiques qui en dépendent que, chaque fois qu’une nouvelle annonce apparaît, il devient difficile de savoir s’il s’agit réellement d’une transformation fondamentale ou simplement d’un récit destiné à alimenter le développement du secteur.
Je me sens donc très ambivalent. D’un côté, ce serait ridicule de vivre dans la terreur de l’IA. De l’autre, ce serait tout aussi stupide de l’ignorer.
Et lorsque vous demandez leur avis aux experts, ils donnent des réponses très différentes.
Cela me rappelle un peu ce qui s’est passé avec le Covid : les prévisions étaient extrêmement diverses, certaines très alarmistes, d’autres beaucoup plus modérées. Nous avons vécu avec cette incertitude.
Je ne cherche donc pas à me débarrasser de l’idée d’être inquiet face à l’IA. Peut-être devrais-je l’être davantage, je n’en sais rien.

FD: Votre travail est pourtant profondément lié à la vie, au corps, à la présence physique. Si l’IA peut produire des photographies, des images, des animations, que reste-t-il à cette dimension corporelle ?


WK : Elle peut faire beaucoup de choses. Je suis certain que des artistes qui travaillent avec l’animation ou avec des formes proches des miennes pourront produire des œuvres très convaincantes avec l’IA.
Je n’ai cependant pas encore vu quelque chose qui me fasse penser qu’il existe une forme d’agent indépendant de l’IA qui décide lui-même qu’il veut être un artiste et qui prend en charge cette position. Je n’ai pas encore vu un livre produit par une IA que je trouve magnifique. Je suis certain que cela arrivera. Donc, pour l’instant, je ne prends pas cette possibilité trop au sérieux comme une menace directe. Mais tout va changer.

LP : Et qu’en est-il des événements, du théâtre, de tout ce qui est physique ? Je pense à l’émotion, à la sensualité, à la présence du corps.
WK : Ces choses semblent pour le moment en dehors des avantages évidents de l’IA.
Il est très difficile de penser qu’une chose puisse avoir une émotion si elle n’a pas de corps.
Il ne s’agit pas seulement de sensation ou de sensualité. Il y a aussi le contact avec le monde.
Mais peut-être que c’est précisément ce que l’IA est en train de nous révéler.

LP : Ce matin, j’ai demandé à ChatGPT : « Dessine-moi un taureau comme Kentridge. »
Vous voulez le voir ?

WK : Oui.

LP : Qu’en pensez-vous ?
WK : C’est un peu choquant. C’est différent.

LP : Une autre vision ?
WK : Oui. Mais j’imagine que si je décidais moi-même de faire quelque chose comme cela, je mettrais une caméra. Ici, on dirait qu’ils ont pris des fragments d’autres dessins et qu’ils les ont assemblés. Je ne le reconnais pas. Cela appartient à une autre logique.
Si cela était apparu dans une vente aux enchères, je pourrais dire : « Non, ce n’est pas à moi. »

La Belgique, la mémoire coloniale et The Refusal of Time

FD: Depuis que vous travaillez en Belgique, comment vous positionnez-vous par rapport à son histoire ? Je pense notamment à cette référence à l’histoire belge, avec un drapeau tricolore et une main coupée.
WK : C’était simplement un petit fragment, mais j’ai de très bons amis et de très bons collègues avec lesquels je travaille ici. Lorsque je suis venu en Belgique il y a vingt ans, j’ai été frappé de voir à quel point le pays semblait encore peu interroger son histoire coloniale.
Je suis allé visiter le musée de Tervuren à cette époque et je me suis dit que c’était incroyable : tant de choses semblaient aller de soi, comme si elles n’étaient pas vraiment questionnées. Je pense qu’aujourd’hui, il est devenu beaucoup plus difficile d’ignorer Léopold II et l’histoire coloniale de la Belgique.

FD: Il existe encore énormément de rues et de statues en référence à Léopold II, aux colonies etc…
WK : Oui. Je pense que les choses ont changé par rapport à ce qu’elles étaient il y a vingt ans, mais je suis certain qu’une partie de cette histoire reste visible dans l’espace public.
C’est ce qui m’a surpris. La Belgique possède une histoire coloniale particulièrement lourde et complexe.

LP : Dans ce parcours quelle est la pièce emblématique de référence?
WK: Dans cette exposition, “The Refusal of Time” occupe une place particulièrement forte. Je ne l’avais pas vue depuis plusieurs années. C’est une installation très puissante dans cet espace, avec la machine respiratoire et toutes les projections.

Le studio après Kentridge

LP: Vos collaborateurs au sein du studio ne sont donc pas de simples exécutants . Après vous, qu’adviendra-t-il du studio ? Est-ce qu’il continuera comme lieu de création ?
WK : Non. Ce sera fini. Le studio ne continuera pas comme studio.
Le studio prendra fin. Il pourra peut-être rester des collections de travail, des archives, mais ce ne sera plus un studio.

LP : Les expositions se poursuivront ?
WK : Oui. Je pense que ce sera une question séparée.
Le travail existera. Il restera dans les archives. Quelqu’un ira le chercher.
Il y aura peut-être, ou peut-être pas, de nouvelles expositions. Si les institutions ou les personnes souhaitent le montrer, cela restera possible.
Mais le studio comme lieu de production artistique, non.

LP : Et pensez-vous déjà à quelqu’un qui pourrait reprendre cette fonction dans le futur ?
WK : Non. Pas encore .

Interview de William Kentridge menée par Florent Delval et Lino Polegato

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