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La fondation Blachère a pour mission de révéler et diffuser l’art africain contemporain. Son exploration l’a menée dans les contrées du bleu, territoire pictural dévolu à une multiplicité de nuances, porteur d’une symbolique plurielle. Sa fabrication exigeant souvent un savoir local hérité des temps d’avant les colonisations, cette teinte est considérée comme une concrétisation visuelle de la durée. Son usage, appliqué au noir corporel initial d’une majorité d’Africains, est aussi un moyen artistique qui « perturbe les automatismes perceptifs hérités de l’histoire coloniale et picturale » confirme la commissaire de l’expo, Joana Danimbe.
Métissages culturels
Un portrait signé Moufouli Bello accueille les visiteurs. Cette entrée en matière accumule les symboles, notamment ceux qui rapprochent deux cultures, la judéo-chrétienne et celle constituée par les traditions de la spiritualité africaine. Le ton est donné : l’œuvre a des allures de madone très occidentale. Elle insère le visage dans une ovalité où le bleu de la thématique d’ensemble prend l’espace pour nimber la peau d’une luminosité intérieure. La tonalité dominante n’est pas monochromie mais une surface composée comme la géographie du territoire corporel de la personnalité que nous regardons et qui nous regarde simultanément. Une sorte d’échange tacite entre qui elle est et qui nous sommes. Cette iconisation est rehaussée par la présence d’une auréole sanctificatrice, elle-même couronnée, en guise de coiffure, par une présence végétale.
Lorsqu’on pénètre dans une première salle, l’omniprésence du bleu s’impose comme l’air qu’on respire. L’atmosphère distille des atténuations lumineuses. Le silence paraît une nécessité. Comme s’il s’agissait d’un endroit sacré qui se nourrirait du temps qui a passé.
Une autre madone, sur un panneau latéral, rappelle une posture à la Michel-Ange. Mais celle-ci, peinte par Jean David Nkot, ne veille pas comme celle qui bercerait un enfant dieu. Celle-ci a recueilli des martyrs exploités du travail mal payé ou dangereux en terre nationale ou en pays de l’exil. Ces gisants bleuis sont des dépouilles dont la chair attesterait de la nocivité du cobalt. Le fait pour l’artiste d’ajouter à son œuvre une oblitération postale rapproche cette scène du fait divers à diffuser. En filigrane, à l’arrière plan, s’accumulent des séquences floues de photos en noir et blanc évocatrices d’une violence évoquée à travers des l’évocation d’un travail forcené ou à des rebellions mouvementées.
Avec « Forgotten days » de Stacey Gillian Abe : voici un corps anonyme (sa tête est hors champ) s’étale, indigo, sur aplat uni. Sa coloration contemporaine s’allie à une présence en relief de broderies aux significations coutumières. Dualité toujours à travers les portraits doubles signés Bruce Clarke évocateurs de souffrance, les touches blanches qui zèbrent les corps accentuent une crispation palpable.
D’ Abdoulaye Konaté, un paysage monumental imposant, quasi conceptuel avec son accumulation répétitive de bandes de tissus bleutés juxtaposées, revient au figuratif par la présence centrale d’une pleine lune censée se refléter dans une absence d’eau ; il en devient dès lors œuvre symbolique à plusieurs niveaux de lecture. Dans ce cas, la dominante bleue est, comme l’écrit le catalogue, « indissociable de la nuit, du silence et de la spiritualité ».
Le « Portrait de Picasso » du marocain Tamsir Dia fait évidemment référence à la période bleue du peintre tout autant qu’à la vogue d’emprunts aux arts nègres au début du XXe siècle tandis que Romual Hazoumé détourne un bidon de plastiquele transformant grâce à un calot militaire enironique et caustique portrait d’Eyodéma, dictateur togolais durant près de quatre décennies ; économie de moyens pour un maximum d’allusions au politico-économique.
Installations et transmutations de nos excès
La présence diffuse des remous écologiques qui hantent en croissance permanente la planète sont au rendez-vous d’œuvres témoins. C’est dans une baignoire que nous attend la « Lady mirror » de Beya Gille Gacha. C’est une femme à la peau de perles tissées à l’ancienne selon des coutumes immuables ; elle macère dans un liquide glauque comme une dégradation aux hydrocarbures, beauté et laideur en image arrêtée, issue peut-être des innombrables séquences cinématographiques de sirènes hollywoodiennes mais aussi allusion à la désastreuse dégradation océanique.
Alentour, une tapisserie crochetée, reprisée d’Isabelle D. Son titre, « Ecchymose », justifie le fond bleu, mise sur une prolifération organique de fibres végétales agencées, suturées, sorte de synthèse matiériste entre pansement et blessure, en accumulation comme les couches de peinture chez Eugène Leroy. Viyé Diba use et martyrise un tissuà usage des nouveau-nés et des adultes décédés, afin de reproduire des agressions temporelles naturelles, de visibiliser les traces du temps laissées par les intempéries. À la surface, proliférations multicolores, organiques, voire mutantes.
Ailleurs, une installation d’ Aboubakar Fofana plante des totems comme arbres en forêts. Elle prélude à celle d’ Arnold Fokam. Baptisée « Le chant de l’écoulement », celle-ci est réflexion complexe qui recompose une sorte d’écosystème dédié au passage du visible vers l’invisible, de la vie vers la mort, d’une disparition vers un renouveau.
L’association de matières polluantes et de techniques artisanales engendre des formes insolites et des matières hybrides. C’est le cas de William Kachinijika qui, avec des fils de nylon textile et des fils de lumière, met en suspension une vague, un lac en lévitation, un nuage pas encore averse. Celle-ci trouve écho avec ce que tresse Ifeoma U. Anyaeji, alternance de bleu et de jaune,d’opacité massive et de trouées béantes. Se servant de sacs cette fois recyclés et brodés de fil de soie bleu, Ghiziane Sahli évoque une flore sous-marine en perpétuelle mutation.
C’est dans des filets que Samuel Nnorom récupère des sphères de tissus et de mousse, comme les déchets vandales maritimes, comme les émigrés échoués sur des contrées impuissantes à les intégrer. Maquette d’une sculpture monumentale, l’œuvre de Retha Erasmus apparaît à l’instar d’entrailles d’un instrument musical inconnu, baignées de néon bleu. Étrangeté intemporelle, à la limite onirique.
Reste à gravir l’escalier menant à l’étage. À ne pas manquer. Wim Botha y est invité à investir un lieu clos dont les fenêtres laissent la lumière pénétrer. Au départ, un matériel purement fonctionnel de supports métalliques avec leur néon incorporé. L’endroit aurait quelque accointance avec un intérieur de clocher d’église villageoise au milieu de quelque part ; un lieu d’accueil pour une nichée d’anges en apesanteur de vol ininterrompu. Oubliée par la mémoire visuelle la banalité matérielle des supports de néon. Les voici assemblés, entrecroisés, envolés, dotés parfois de petites ailes mutantes, reflétés par un entrecroisement à géométrie superposé de plaques de verre bleutées déposées au sol afin d’y inventer un ciel d’antipode. Cela se nomme « Solipsis ». Une sorte de solitude qui a pour effet sur la personne qui est là de percevoir ce qu’elle perçoit pour elle seule. Restez-y aussi longtemps que vous le désirez. Pas trop quand même, ensuite, il faut retomber dans le réel.
Michel Voiturier
« Afroblue » à la Fondation Blachère,121 chemin de Coucourdon, Gare de Bonnieux (Fr), prolongation jusqu’ 31 octobre 2026. Infos : +33 (0) 432 520 615 ou www.fondationblachere.org
Catalogue : Joana Danimbe, « Afroblue », Bonnieux, Fondation Blachère, 2026, 88 p.
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