Il y avait beaucoup trop de monde à La Boverie pour regarder correctement les œuvres, ce qui reste mauvais pour une exposition mais excellent pour un vernissage. Plus de monde, me semble-t-il, que lors des éditions précédentes. J’étais venu ce soir-là avec mes deux enfants, ce qui ne facilitait guère l’exercice. Étrange constat que cette affluence : l’art à Liège est supposé aller mal. Très mal.
Depuis quelques mois, le paysage artistique liégeois encaisse les restrictions budgétaires tandis que l’argent privé se fait plus rare et que le marché ralentit. Quelques jours avant En Piste !, Art au Centre annonçait la fin de ses activités faute de moyens suffisants. La Boverie elle-même vient de fêter ses dix ans dans un climat d’interrogation sur son avenir, sa politique d’acquisition et la place qu’elle entend occuper au sein d’une ville dont la richesse artistique contraste de plus en plus avec les moyens qui lui sont accordés.
C’est pourtant à ce moment qu’En Piste ! réunit à nouveau galeries, centres d’art et institutions. L’exercice aurait pu ressembler à un inventaire avant liquidation. Il n’en est rien. L’ensemble est inégal, parfois franchement, mais témoigne d’une scène liégeoise bien décidée à rester vivante.
PENDANT CE TEMPS, MADAME FRAIPONT PARLE
Au milieu de cette foule compacte, Élisabeth Fraipont, échevine de la Culture de la Ville de Liège, prend la parole devant une assemblée dont les conversations diminuent à peine. À mes côtés, mes deux enfants tentent encore d’écouter. Autour de nous, chacun continue de parler et le discours peine à traverser la Verrière.
Élisabeth Fraipont évoque la vitalité de l’art à Liège, les difficultés budgétaires et une situation internationale pour le moins inquiétante. Face à ce contexte mortifère, explique-t- elle en substance, l’art et la culture doivent demeurer vivants et éclatants. Mes enfants, eux, ont définitivement décroché. Une partie de la salle aussi.
Dans une ville où les moyens se contractent et où une structure jeune et dynamique vient précisément de jeter l’éponge, l’échevine appartient pourtant à un parti qui, aux différents niveaux de pouvoir où il gouverne, assume la réduction de la dépense culturelle. Dans le brouhaha, difficile de savoir ce qui relève de l’indifférence, de l’impatience ou d’un désaccord plus sourd. Une certitude : on célèbre la vitalité de l’art tout en serrant un peu plus la ceinture de ceux qui la fabriquent.
LES MEILLEURES, ET C’EST TOUT
Je compris assez vite qu’il serait impossible de regarder sérieusement En Piste ! ce soir-là. Une seule coupe dans toute la soirée : cette affluence eut au moins le mérite de me garder les idées plus claires qu’à l’ordinaire. Si je voulais en rendre compte correctement, il faudrait revenir…
Nous avancions comme nous pouvions entre les groupes, nous arrêtant davantage là où une trouée se présentait que devant ce que j’aurais réellement choisi de regarder. Quelques œuvres surnageaient pourtant dans la cohue. Dans la Verrière, le dernier Prix de la Création de la Ville de Liège en faisait partie. « Girl power ! », avait lancé Élisabeth Fraipont au micro : les cinq artistes retenues étaient des femmes. La formule était convenue. Le choix, beaucoup moins. Églantine Chaumont, Carole Louis, Anna Mancuso, Andrea Radermacher et Geneviève Van der Wielen étaient là parce que leurs propositions s’étaient imposées au jury. Il n’avait pas été question de parité. À mes yeux, les cinq meilleures propositions étaient simplement celles de cinq femmes.

Anna Mancuso, Nuée, 2025. Installation. Prix de la Création de la Ville de Liège.
Chez Anna Mancuso, deux ventilateurs agitent des marqueurs suspendus qui griffonnent lentement un cercle. Le dispositif pourrait sentir le gadget de fin d’études ; cette mécanique rudimentaire finit pourtant par faire du hasard un assez bon dessinateur. On la retrouve ailleurs dans En Piste !, chez Flux, avec la valise de Pigion, promenée en mai sur les places de Venise pendant la Biennale pour y faire dessiner les rats volants. Quelques jours avant La Boverie, Mancuso était encore à Marseille, présentée par la Galerie Nadja Vilenne à Paréidolie. Le hasard gouverne volontiers ses œuvres. Sa carrière semble, en revanche, ne rien lui devoir.
Carole Louis poursuit ses recherches autour du jeu et des rapports de pouvoir qu’il dissimule. C’est sans doute la proposition qui me retient le plus parmi les cinq. Sous leurs couleurs franches, ses installations ont quelque chose d’une fête triste. Le jeu promet le plaisir mais ses règles finissent par l’épuiser. Les échelles ne mènent nulle part. À force de promettre à chacun sa chance tout en lui imposant les règles, le jeu finit par ressembler étrangement au monde néolibéral dont Louis fait depuis longtemps la critique.

Carole Louis, installation, 2025. Prix de la Création de la Ville de Liège.
Geneviève Van der Wielen aligne une dizaine de peintures dont la figuration volontairement désuète flirte avec un kitsch de bon aloi. Andrea Radermacher dérègle les objets familiers jusqu’à les rendre impropres à leur usage.
Au centre, Églantine Chaumont mérite son statut de lauréate. MEUSE fait entrer le fleuve dans la Verrière jusqu’à l’intégrer à l’œuvre. Une performance prévue le 6 septembre devait encore l’activer lors de ma visite, mais l’installation suffisait déjà à rappeler qu’un lieu peut servir à autre chose qu’à accrocher des œuvres.

Andrea Radermacher, installation. Prix de la Création de la Ville de Liège.
Mes enfants en avaient assez. Nous avons encore fait un tour, puis nous sommes rentrés. J’y retournerais seul le lendemain. Devant une centaine d’artistes, il faudrait choisir. Mon goût ferait le tri…
CEUX QUI TIENNENT DEBOUT
Le lendemain, je retournai seul à La Boverie. Sur la passerelle, je croisai par hasard Lino Polegato, qui me rapporta une remarque de Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS22, avec lequel il avait déjeuné : En Piste ! constitue un cas singulier en Belgique, puisqu’une institution y réunit tous les lieux d’art d’une même ville. Pratiquement tous : car Nadja Vilenne, fidèle à son goût du hors-piste, gardait sa galerie ouverte le temps du week-end. À Liège, les temps difficiles avaient resserré les rangs sans abolir les distances. Il restait les écarts de qualité esthétique et un bifteck financier devenu trop petit pour tout le monde. Je laissai Lino sur la passerelle. Il était temps de regarder les œuvres.

Élodie Antoine, Chaise turgescente, 2007. Bonnemaison.
Élodie Antoine fut la première à m’arrêter. Chez Bonnemaison, sa Chaise turgescente date de 2007 et conserve tout son mauvais caractère. Le meuble disparaît sous son capitonnage floral, comme si un salon bourgeois avait développé une tumeur. Antoine transforme depuis longtemps les arts domestiques en formes proliférantes et vaguement perverses. La douceur des travaux de dames finit ainsi par montrer les dents.
Sur le chemin vers L’Inventaire, la Galerie Liehrmann avait des airs de boutique-cadeaux culturels sur un marché de Noël. Mes enfants avaient trouvé ça « trop mignon ». Toute la critique était faite.
À L’Enseigne, Vincent Meessen fait avec peu. Sur le noir, quelques mots blancs. Il les traite assez rudement pour qu’on finisse par oublier qu’ils étaient là pour être lus. Cette sécheresse est plaisante. Emmanuel Dundic étonne avec une installation d’une grande sobriété, je l’avais découvert chez Bonnemaison, lors d’une exposition avec Florence Marchand. Il m’avait ensuite mené jusqu’au Brabant wallon chez Baudouin Oosterlynck, avant que je le retrouve à la Biennale BUTOR. Dundic a décidément le chic pour apparaître là où les choix sont bons.

Vincent Meessen, détail installation. L’Enseigne.
Chez Bolly-Charlier, Benjamin Monti avale comme toujours les images. Sur un pan de mur, ses petits cadres forment une encyclopédie qui aurait mal tourné. D’un cadre à l’autre, le dérèglement gagne les vieux imprimés. Max Ernst rôde forcément quelque part… Monti avait déjà utilisé ce long accrochage chez Nadja Vilenne ; ici encore, la série semble pouvoir se poursuivre indéfiniment.

Benjamin Monti, dessins. Bolly-Charlier.
C’est là que je tombai sur Stéphane Dado. Il me parla des vingt-trois pages de préface qu’il écrit pour un ouvrage consacré à Angel Beatove. La transition était presque trop parfaite : le travail de Beatove se trouvait justement quelques mètres plus loin avec L’Inventaire, le lieu qu’il a fondé. Beatove travaille à partir d’encyclopédies et de publications anciennes dont il prélève les images avant de les recomposer. Il en conserve la précision et le sérieux, mais refuse l’ordre qui les accompagnait. À force de découpes et de rapprochements, une autre logique se construit sans rien enlever à la rigueur de l’entreprise.

Angel Beatove, collages. L’Inventaire.
À la Galerie du Livre et de l’Étrange Théâtre, Stéphane Gerhards, tatoueur sous le nom de Sheko, se représente couché au graphite. La maîtrise technique est impressionnante et tombe à point nommé alors que le dessin figuratif revient en force dans l’art contemporain. Dommage que la brouette et les peaux au sol prolongent l’idée de l’artiste en construction par une métaphore beaucoup trop littérale. Le dessin avait déjà tout dit.
Juste en face, Benjamin del Castillo, autre tatoueur présenté par la Maison Arc-en-Ciel, travaille lui aussi le corps masculin, montré sous tous les angles.

En arrière fond Stéphane Gerhards, dessin au graphite. Galerie du Livre et de l’Étrange Théâtre.
Garance Gasser, à Espace 251 Nord, m’arrêta de nouveau. Alsacienne, très attachée à la culture rhénane et à ses traditions mystiques, elle imagine dans Après la fin, la faim une humanité qui aurait survécu à sa propre catastrophe. Ses personnages continuent d’arborer médailles et signes de pouvoir, comme si les anciennes hiérarchies pouvaient encore servir à quelque chose.
Les grandes feuilles de recherches, autrefois intégrées aux expositions jusqu’à prendre parfois le pas sur sa peinture, ont disparu au profit d’un texte qui laisse enfin les tableaux occuper pleinement leur place. Son style s’éloigne aussi de l’influence de Michaël Borremans pour devenir plus expressionniste, renouant avec une tradition germanique qui lui va mieux. La satire y gagne en force. L’humanité a perdu son monde mais conserve ses hochets.

Garance Gasser, Après la fin, la faim, Espace 251 Nord.
Puis vint Jonas Locht chez Space Collection avec ses Cowboy Bananas. Deux bananes jaunes devenues personnages, dont l’une porte un chapeau de cowboy. La plaisanterie est moins innocente qu’elle n’en a l’air. Locht détourne depuis longtemps les objets familiers et les petites mythologies de la culture populaire avec un sérieux de collectionneur. Après tant de gravité, une banane coiffée possède la dignité d’un verre de blanc servi au milieu d’un séminaire de philosophie.

Jonas Locht, Cowboy Bananas, 2011. Space Collection.
La Châtaigneraie clôtura ma visite avec trois artistes que j’aime particulièrement. Chez Gabrielle Lerch, les corps continuent de chercher une porte de sortie. Ils glissent vers la larve, l’animal ou quelque organisme aquatique dont la céramique semble avoir conservé la consistance. Dans cet ensemble, rien ne veut rester tout à fait humain. Cette régression ressemble plutôt à une manière d’échapper à notre obsession de grandir, produire et progresser.
Ce corps qui déborde, mute ou refuse simplement de rester à sa place est devenu l’un des langages les plus féconds du féminisme contemporain. Julia Ducournau avec Titane, puis Coralie Fargeat avec The Substance, ont fait du body horror une manière de reprendre possession d’un corps féminin que l’on voudrait jeune, désirable, reproductif et surtout docile. Barbara Creed avait théorisé dès les années 1990 cette vieille peur du « féminin monstrueux » ; Donna Haraway brouillait déjà les frontières entre l’humain, l’animal et la machine. Une génération d’artistes semble aujourd’hui prendre ces monstres au mot : puisque le corps féminin inquiète dès qu’il échappe à la norme, autant le laisser muter.

Sophie Langohr, Paysage magdaléen (après Jan Brueghel I), 2023, et Gabrielle Lerch, céramiques, 2025. La Châtaigneraie.
Sarah Pietra A. Minutillo part elle aussi d’images existantes, mais choisit de ne rien leur épargner. Elle les pousse vers une précision presque excessive, jusqu’au moment où l’hyperréalisme cesse d’être une démonstration de virtuosité. À force de regarder l’image de trop près, quelque chose s’y fissure : un masque japonais en céramique, une violence, la référence à un manga connu, parfois simplement la possibilité de disparaître.

Sarah Pietra A. Minutillo, Masques bleus et Masque bleu, 2026. La Châtaigneraie.
Sophie Langohr acheva de compliquer les choses. Quelques mètres plus loin, son exposition Paysages sans figures permettait de comprendre pleinement ce qu’elle faisait là. Langohr est retournée vers des peintures anciennes conservées dans les réserves du musée et les a soumises à une restauration volontairement déviante : les personnages disparaissent, le paysage reste.
Le geste pourrait relever du truc conceptuel. Il produit exactement le contraire. Ces effacements sont magnifiques précisément parce qu’ils ne vident pas les tableaux. Car il suffit parfois d’enlever quelqu’un pour comprendre la place qu’il occupait.
La Châtaigneraie annonçait ainsi PRISMES, qui réunira en novembre six plasticiennes autour des représentations du corps. Après Lerch, Minutillo et Langohr, le sujet semblait déjà sérieusement entamé.
APRÈS LA PISTE…
En Piste ! aura au moins démontré une chose : à Liège, tout ce petit monde est encore capable de tenir sous le même toit. Dans un paysage où la place et les moyens se font plus rares, ce rassemblement prend forcément un autre sens.
Stéphane Dado et Yves Randaxhe appelaient récemment La Boverie à renouer avec les forces artistiques qui l’entourent. En Piste ! donne peut-être, à petite échelle, un aperçu de ce que cette ambition pourrait devenir.
Reste une question : que restera-t-il de cette idée une fois les portes de la Boverie refermées ?
Jean-Marc Reichart
INFOS PRATIQUES
En Piste ! — 12e édition
Du 4 au 13 septembre 2026
La Boverie — Parc de la Boverie, 4020 Liège
Entrée gratuite
Du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h. Fermé le lundi.
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