Première Biennale d’art contemporain en territoire rural
Il faut parfois quitter les centres, les musées et les espaces blancs pour vérifier si l’art contemporain sait encore se laisser surprendre par ce qui existe très bien sans lui.
À Molenbaix, quelque part entre Tournai et la frontière linguistique, la première Biennale BUTOR a fait du dehors et du convivial ses conditions de départ. Une vingtaine d’artistes, une cinquantaine d’œuvres, quelques kilomètres de chemins, une ferme, une église, un terrain de football, une buvette, des champs, une terrasse, des habitants et cette devise locale dont l’authenticité devient rapidement un programme esthétique : « À Molenbaix, y a rien qui va mal. » Rien ne va mal, peut-être. Mais rien n’est tout à fait à sa place non plus. Car depuis fin août, les œuvres essaiment dans la campagne, se confondent parfois avec ce qui les entourait avant elles et obligent à regarder ce paysage que l’habitude avait fini par rendre absent. BUTOR prend ainsi la ruralité pour espace d’exposition et accepte surtout de se laisser transformer par elle.
Quitter la route
J’ai pourtant bien failli ne jamais voir Molenbaix.
Une pluie torrentielle en venant de Liège, un accident aux environs de Mons et me voilà rejeté des grands axes vers les petites routes. Le détour aura au moins une vertu : l’autoroute disparaît, les villages se succèdent et cette Belgique rurale que l’on traverse généralement sans vraiment la regarder recommence à exister.
Sans le savoir encore, je suis déjà entré dans BUTOR. L’arrivée confirme le malentendu et annonce le curieux télescopage qui traversera toute ma visite : je me trompe de parking et débarque au milieu d’un mariage. Quelques minutes plus tard, je trouve enfin la Biennale et fais connaissance avec sa première œuvre avant même d’avoir commencé le parcours.
Sur le parking, Emmanuel Dundic a affublé une place sur deux de panneaux « RICHE » et « PAUVRE », détournant avec humour les codes les plus ordinaires de la signalétique pour transformer un banal stationnement en une géographie sociale grinçante.
L’inénarrable Xavier Mary, qui m’a invité, est encore là, attablé à la terrasse de l’hôtel avec quelques amis, dont Vincent Evrard, autour de verres de champagne vides. Charlotte Beaudry nous rejoint au bar et je fais sa connaissance en échangeant avec elle sur mon dernier podcast consacré au retour de la peinture figurative, auquel elle aurait aimé participer mais que le montage de ses œuvres et le vernissage de BUTOR l’ont finalement empêchée de rejoindre. Au cours de la discussion, elle me montre, amusée, le dépliant d’une autre manifestation où une trentaine d’artistes doivent cohabiter avec une armée de sponsors. « Bientôt un QR code », lâche-t-elle.
Malgré l’impressionnante quantité d’artistes, à BUTOR, l’argent privé se montre paradoxalement beaucoup moins que dans nombre de manifestations sponsorisées : il permet au projet d’exister sans réclamer à chaque page qu’on lui rende hommage. Mais l’intérêt est ailleurs. À peine le parcours commencé, la campagne cesse d’être le joli fond vert sur lequel on aurait planté quelques sculptures.
Petite sélection, forcément subjective, parmi la vingtaine d’artistes présents : Sous les mains de Diego D’Onofrio, un ancien marcheur à chevaux devient un dispositif fantôme tournant pour lui- même. Nourri par une histoire familiale ouvrière et sa propre expérience du travail en usine, l’artiste s’intéresse depuis plusieurs années aux gestes répétitifs, à la production en série et aux formes de la mécanisation.
Avec Le Marcheur, cette recherche trouve dans le paysage agricole un prolongement juste. La machine existe encore, son mouvement aussi, mais plus rien ne le justifie. Ce qui servait à canaliser et exploiter la force animale continue obstinément de tourner alors même que sa fonction a disparu. D’Onofrio conserve volontairement le geste de la machine après avoir supprimé sa raison d’être.

Diego D’Onofrio, Le Marcheur, 2026. Installation in situ.
Au bar de la ferme, Xavier Mary me présente Denis Gielen, directeur du MACS au Grand-Hornu, et Jérôme André, responsable de ses expositions et collections. Ma présence comme journaliste de FluxNews fait naturellement bifurquer la conversation sur la Biennale vers le dernier numéro papier du magazine, vers le respecté Lino Polegato et quelques ramifications du petit monde de l’art belge.
Rien de très étonnant jusque-là : il suffit généralement de réunir cinq personnes du milieu culturel wallon autour de quelques bières pour découvrir qu’elles connaissent toutes la sixième.
Nous reprenons ensuite les voitures et, répartis en deux véhicules, gagnons le terrain de football près de l’église. Xavier Mary est toujours de la partie, tout comme Denis Gielen et Jérôme André.
À notre arrivée, les poussins disputent leur match sous le regard des familles massées autour du terrain. À la buvette, Xavier me présente enfin Julien Foucart, l’un des deux commissaires de BUTOR. En attendant nos verres, Denis me raconte avec humour et une passion intacte son passage à l’Atelier 34zéro auprès de Wodek Majewski, personnage atypique dont l’évocation suffit manifestement à faire remonter quelques souvenirs émus.
Cette scène révèle peut-être mieux que n’importe quel discours ce que BUTOR parvient à provoquer. Artistes, commissaires et gens de musée, vestons et conversations sur l’art, le milieu, la transcendance ou l’architecture se mêlent aux familles de Molenbaix, au match des enfants et aux cornets de pâtes de la buvette.
Et, surtout, personne ne semble trouver la situation incongrue.
Le tableau est presque cruel pour le petit monde de la culture. Car ce que les institutions tentent depuis vingt ans de provoquer à grands renforts de médiation, de décloisonnement et de discours sur « les publics » se produit ici autour d’un terrain de foot et de quelques godets.
Sans mode d’emploi didactique et sans table ronde.
Sans demander aux villageois de devenir un « public éloigné de la culture » ni aux artistes de jouer les missionnaires. Personne n’est sommé de rencontrer personne. Ils sont simplement là, ensemble.
C’est donc sur un banc de la buvette que j’interroge Julien Foucart. Il me donne la formule qui résume parfaitement l’entreprise : « Ce n’est pas une exposition à la campagne, c’est une interrogation sur la façon dont on regarde ce paysage. »
Les artistes ont été invités à travailler avec l’existant plutôt qu’à y déposer leurs œuvres. Foucart va même plus loin : l’idéal serait parfois de pouvoir passer devant une œuvre sans savoir exactement où elle commence et où le quotidien reprend. Eh bien : pari gagné.
Deux monts, deux mondes
À proximité, Charlotte Beaudry investit l’un des lieux les plus ordinaires du village : le mur de blocs qui longe le terrain de football. Deux joueuses presque identiques s’y font face autour d’un même ballon. Mais la symétrie détraque aussitôt l’image : la joueuse semble affronter, non pas une adversaire, mais elle- même.

Charlotte Beaudry, Sans titre (chaussures de foot 02), 2019.
Depuis vingt ans, Beaudry arrache ses figures à l’iconographie du quotidien pour les exposer frontalement, parfois jusqu’à en dérégler l’échelle. À Molenbaix, elle inverse le mouvement : la figure retourne sur le terrain tandis que le match prolonge directement ce qui est figuré. Le familier, sans prévenir, bascule avec délectation dans le singulier. Durant l’entretien, Julien Foucart m’a décrit Molenbaix comme une vaste étendue prise entre deux monts, l’un côté flamand, l’autre côté wallon : le mont Saint-Aubert.
Deux monts donc, mais aussi deux mondes qui se rencontrent, lui dis-je. « Exactement », me répond-il.
Pour les commissaires et les artistes, il ne s’agit pas d’effacer cette frontière mais d’observer ce qui arrive lorsqu’on la traverse.
Nous poussons enfin la porte de l’église, située juste à côté des installations sportives.
Dans l’axe du chœur est disposé On Balance de Maarten Vanden Eynde : un énorme tronc qui repose sur une ancienne balance de commerce. Le dispositif tient à peu de chose, du bois, un poids, une mesure, et c’est pourtant la pièce qui, durant notre passage, intrigue le plus les visiteurs.
Vanden Eynde pratique depuis plus de vingt ans une forme d’« archéologie du futur », remontant des objets aux matières, aux ressources et aux systèmes qui les ont produits. On Balance pousse cette logique jusqu’à l’épure : le même tronc est encore arbre à ses extrémités et déjà poutre en son centre. En le soumettant à la pesée, l’artiste condense en un seul geste le passage du vivant à la ressource, puis de la ressource à la valeur saturée.

Maarten Vanden Eynde, On Balance. Installation, sculpture.
Robin Legge, l’autre commissaire de BUTOR, résume ailleurs cette intention en quelques mots : il s’agissait avant tout d’éviter de « dominer le territoire ».
Après D’Onofrio et son manège, Beaudry sur son terrain de football et Vanden Eynde dans l’église, la formule devient très concrète. Chaque œuvre tire sa force de l’endroit précis où elle se trouve.
Nous repartons.
Le plan, lui, commence sérieusement à perdre de son autorité. Une indication manquée, un détour, une route prise pour une autre : peu à peu, la visite échappe à son itinéraire. Et c’est tant mieux. Nous roulons vers le temple de Xavier Mary lorsque Julien me demande soudain de m’arrêter. Devant sa maison, Pascal Dapprême, « le chtio de Molenbaix », est attablé en terrasse autour d’une bière avec son ami Nicolas. Julien les connaît. Nous descendons, les présentations se font et Pascal nous invite aussitôt à les rejoindre.
Quelques verres de l’amitié plus tard, l’arrêt qui n’existait sur aucun plan fait désormais pleinement partie de la visite.
Je repense alors à ce que Julien Foucart me disait quelques heures plus tôt : son idéal, passer devant une œuvre sans savoir où elle commence ni où le quotidien reprend.
Ainsi, à force de chercher les œuvres, c’est le village lui- même que nous avons commencé à vivre autrement.
Et depuis presque deux heures, nous ne savons plus très bien où s’arrête la Biennale et où commence Molenbaix.
Là où le plan s’arrête
Pascal, « le chtio », n’est d’ailleurs pas tout à fait un passant rencontré au hasard. Julien m’explique qu’il a largement contribué, à l’échelle locale, à l’existence de BUTOR. Derrière les œuvres se cache ainsi une autre architecture de la Biennale : un réseau d’habitants, de complicités et de soutiens auquel participe également Bernard Adins, passionné d’art et propriétaire de la Ferme d’Ecavée, dont l’engagement privé a largement porté cette première édition. Julien Foucart insiste d’ailleurs sur la dimension exclusivement philanthropique de l’entreprise : ici, le financement privé n’attend aucun retour commercial immédiat de son investissement. Mes échanges avec plusieurs artistes me l’ont confirmé à leur manière : de la mise en place des œuvres à leur prise en charge et jusqu’à leur rémunération, aucun ne m’a donné le sentiment d’avoir été considéré comme la variable d’ajustement du projet. Que du contraire.
Nous quittons Pascal et Nicolas et poursuivons vers le temple de Xavier Mary.
Nouvel arrêt, cette fois dans un pré.
Jérôme André m’indique presque l’endroit du doigt : sans lui, je serais probablement passé devant. Dans les herbes, Bissectrice de Claude Cattelain se distingue à peine. Cattelain travaille depuis longtemps à la frontière de la sculpture et de la performance, avec des matériaux pauvres et des assemblages précaires. Ici, l’indétermination est totale. Jérôme André s’en amuse : catapulte, morceau de mur, chantier interrompu, vestige ? Les poutres et les briques permettent simultanément toutes ces lectures.
Enfouie dans les herbes, Bissectrice pourrait aussi bien être là depuis quelques heures que depuis vingt ans.

Claude Cattelain, Bissectrice. Installation in situ.
Nous poursuivons enfin vers le temple. Xavier m’y entraîne seul et entreprend de m’en détailler la fabrication. Sous le vaste hangar ouvert, l’agriculture s’est convertie au bouddhisme. Au fronton, le logo chromé de la marque Hino prend des allures de signe sacré ; d’énormes pneus de tracteur devenus Chakras se chargent de lotus et de lumière, tandis qu’Oh My Buddha, dressé dans l’axe de la grange, achève la transfiguration. Tout près, un tracteur désaffecté veille encore : le sanctuaire sent la machine.
Mary travaille ce télescopage depuis ses séjours au Cambodge et MX Temple, présenté au BPS22 dès 2019. Mais Molenbaix radicalise l’opération. Ici, le pneu de tracteur reste parfaitement reconnaissable au milieu d’un territoire qui connaît intimement cet objet. Seulement, sa roue accueille désormais le lotus et la lumière. Même devenu mandala, le pneu reste un pneu de tracteur.
Xavier poursuit la visite et me montre ses fameux « cierges de pétrole », puis m’explique qu’il aimerait voir de véritables séances de yoga se tenir devant son temple. Il ne plaisante pas. Lorsqu’il évoque l’industrialisation comme une forme de nouvelle religion, il est tout aussi sérieux. Le pneu, le pétrole, le métal ou la brillance ne sont pas chez lui les restes profanes d’un monde auquel il faudrait ajouter du Sacré. Ilsle portent déjà en eux. Mary ne cherche surtout pas la transcendance au-delà des choses, mais dans leur présence même et leur poids. Dans leur existence obstinée.

Xavier Mary, vue de l’installation à la Biennale BUTOR, Molenbaix, 2026.
Enfin, nous retrouvons Denis Gielen, Jérôme André et Julien Foucart chez Isa. Isa tient l’un de ces bars qui semblent avoir précédé le village et où tout Molenbaix finit tôt ou tard par passer. Impossible, manifestement, de faire BUTOR sans passer par elle. Sur la terrasse, quelques habitués prolongent un apéritif commencé vers treize heures. Nous les rejoignons.
Les conversations repartent aussitôt : l’Inde, le bouddhisme, les voyages de Xavier et de Denis, dont la femme enseigne le yoga. Denis évoque en plaisantant Very Bad Trip (The Hangover). La comparaison est assez juste pour que personne ne songe à la contester.
C’est au milieu de ce joyeux désordre que Xavier lâche pourtant la phrase qui restera : rien n’est peut-être plus métaphysique que l’existence même de la matière.
Elle pourrait presque servir d’épilogue à BUTOR. Car depuis le début, c’est bien de cela qu’il est question : de bois, de métal, de pneus, de machines, de terre, de corps et de paysages ; de tout ce qui est obstinément là et que l’art, plutôt que de recouvrir, nous oblige soudain à les voir coexister.
BUTOR réunit une vingtaine d’artistes et je n’en ai évoqué ici qu’une poignée. Il faut absolument aller voir les autres. Pour la qualité des œuvres, évidemment, mais surtout parce qu’il n’existe pas deux biennales comme celle-ci. Ici, l’art contemporain ne s’est pas installé à Molenbaix : il s’est laissé contaminer par l’environnement et l’esprit du coin, par ses usages, ses habitants et jusqu’à sa manière de perdre les visiteurs en chemin.
Ceux qui fréquentent les formes, les matières et les images finissent à la même table que ceux qui possèdent cette connaissance autrement plus ancienne d’un lieu : celle de ceux qui y vivent. Les esthètes de l’art rencontrent les esthètes de la vie. Et l’alchimie fonctionne.
La soirée s’étire doucement et l’idée que je dorme chez Isa finit même par devenir un sujet de plaisanterie ; Denis me charrie là-dessus. Finalement, Molenbaix semble avoir décidé de me garder.
Je finirai pourtant par lui échapper.
C’est désormais vérifié : à Molenbaix, rien ne va mal. Excepté les lieux communs et la méfiance envers l’inattendu : eux résistent assez mal au voyage.
Jean-Marc Reichart
BUTOR — Première Biennale d’art contemporain en territoire rural – 22 août — 4 octobre 2026, Molenbaix (Celles), Wallonie picarde. Commissariat : Julien Foucart & Robin Legge.
19 artistes, parcours d’environ 3,5 km.
Jeudi — dimanche, 10h30 — 18h.
10 € / 5 € tarif réduit / gratuit -12 ans.
butor-biennale.be �
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