Réunir des artistes dans un espace est un exercice délicat. Et trop souvent, les expositions collectives se contentent d’additionner des œuvres sans parvenir à produire une véritable vision d’ensemble. #GROINLAND échappe précisément à cet écueil. L’exposition fait le pari de la coexistence plutôt que de la juxtaposition. Michael Dans, François Curlet, Antonio Ortega et Michaela Sanson-Braun y conservent leur pleine autonomie tout en participant à une composition cohérente. Ici, les œuvres ne se concurrencent jamais. Elles se déplacent mutuellement et finissent par construire un paysage commun où chaque territoire affirme sa personnalité sans jamais effacer celle des autres.
La géographie des œuvres
La première qualité de #GROINLAND réside dans sa scénographie, pensée par François Curlet et Michael Dans. L’accrochage ne cherche pas à imposer un discours autoritaire ; il organise au contraire une succession de respirations où le vide devient aussi important que les œuvres elles-mêmes. La vue peut circuler naturellement entre les différentes propositions sans jamais éprouver la sensation d’une juxtaposition artificielle.
Cette intelligence trouve un allié inattendu dans l’architecture de la NEW SPACE. Ancien garage de la police judiciaire, le bâtiment a conservé ses murs patinés, ses inscriptions techniques, ses anciennes peintures industrielles et les cicatrices de ses usages successifs. Loin de neutraliser cette mémoire, les commissaires l’intègrent pleinement au parcours.

Michaela Sanson-Braun- Il faut que tu revoies ta copie – 2022
Ainsi, les immenses bouquets de Michaela Sanson-Braun gagnent en fragilité face à ces surfaces rugueuses. Les formes silencieuses d’Antonio Ortega semblent se fondre dans leurs régularités dissonantes ( mention spéciale à la pièce disposée en hauteur qu’il faudra déceler). Aussi, les sculptures de François Curlet prolongent avec humour le vocabulaire graphique déjà inscrit dans l’architecture, tandis que les figures de Michael Dans donnent parfois l’impression d’émerger directement de ces murs chargés d’histoire.
Cette mise en espace révèle surtout une qualité esthétique propre aux grands artistes : elle possède un rythme. Les œuvres monumentales succèdent aux propositions les plus discrètes, les couleurs éclatantes répondent aux zones de respiration et les surfaces foisonnantes alternent avec les compositions les plus dépouillées. Plus qu’une visite d’exposition ; on traverse un panorama, tout aussi sauvage que construit.
Le grotesque comme raffinement
Ce qui frappe ensuite, c’est la diversité des langages plastiques réunis ici. Pourtant, derrière cette apparente hétérogénéité, une même qualité relie les quatre artistes : leur capacité à interpréter ou à transformer le réel avec une élégance qui se dissimule souvent sous les apparences de l’humour et du grotesque.

François Curlet – MiLDO (avec bande son de Philippe Cam) -2016
Chez François Curlet, cette intelligence passe par une drôlerie discrète. Une immense main parcourue d’un plan de métro, une sculpture qui sacralise le hashtag ou une vraie harpe conçue avec l’enseigne d’un Mc Donald’s démontée par José Bové lui-même: chaque œuvre naît d’un léger déplacement du réel. Les objets demeurent immédiatement reconnaissables tout en reniant leur fonction première. Curlet travaille moins sur eux-mêmes que sur les certitudes avec lesquelles nous les abordons.

Francois curlet – Broken English – 2020
Michael Dans explore une toute autre voie, mais avec une finesse comparable. Ses immenses visages colorés et les centaines de personnages qui peuplent ses grands
panneaux pourraient sembler relever d’une imagerie volontairement outrancière à l’allure enfantine. Pourtant, cette première impression s’effondre rapidement. Derrière ce foisonnement se cache un travail d’une remarquable subtilité.
L’artiste explique que ces figures naissent dans cet instant particulier qui précède le sommeil. À demi conscient, il laisse surgir des formes qu’il griffonne spontanément avant de les reprendre entièrement à l’encre. Certaines deviennent ensuite ces grands formats aux pastels gras. Les quatre grands portraits réalisés au stick à l’huile, représentent quant à eux les quatre démons de l’enfer. Les immenses figures qui accueillent le visiteur ne sont donc pas des inventions isolées ; elles émergent d’un vaste réservoir d’images, comme si quelques créatures avaient été extraites d’une foule invisible.

Michael Dans – Satan – Bélial – Leviathan – Lucifer – 2025
Aussi, la référence revendiquée à James Ensor éclaire davantage encore cette démarche. On retrouve le goût des masques, du grotesque et des visages déformés, mais débarrassé de toute citation pesante. Là où Ensor observait souvent la comédie humaine, Michael Dans semble davantage explorer les images produites par un imaginaire qui échappe momentanément au contrôle rationnel. Ses démons n’effraient pas vraiment, au fond. Ils intriguent, amusent parfois, dérangent peut-être, mais surtout ils révèlent combien le grotesque peut devenir une forme de poésie et de raffinement.
C’est sans doute là l’une des plus belles surprises de cette exposition. Chez Curlet comme chez Michael Dans, ce qui pourrait sembler volontairement lourd ou provocateur révèle progressivement une grande délicatesse intellectuelle. L’humour n’est jamais gratuit. Il ouvre simplement la porte à des œuvres infiniment plus complexes qu’elles n’y paraissent à première vue.
Face à cette énergie, Michaela Sanson-Braun développe une peinture d’une étonnante sensualité. Ses vastes compositions florales déplacent immédiatement la fleur hors du registre décoratif.
Elles montrent au contraire une peinture en train de se construire. Les couches de couleur se superposent, s’effacent puis réapparaissent. Chaque toile conserve la mémoire de sa fabrication et semble osciller entre apparition et disparition. Devant les murs industriels de la NEW SPACE, cette matière picturale acquiert une belle présence physique.
Antonio Ortega répond enfin à cette profusion par une retenue exemplaire. Quelques formes minérales suspendues dans l’espace suffisent à ralentir la visite. Ces petites peintures, placées face aux immenses fleurs de Sanson- Braun, instaurent un dialogue particulièrement réussi entre monumentalité et intimité, entre abondance et économie de moyens. Leur silence visuel devient une respiration indispensable au sein du parcours.
Des frontières sans séparation
Le titre #GROINLAND prend finalement tout son sens lorsque l’on comprend le principe qui structure l’ensemble de l’exposition.
Michael Dans expliquait avoir imaginé la scénographie autour de l’idée de territoire, en écho aux déclarations de Donald Trump sur une possible appropriation du Groenland. Cette référence politique n’est jamais illustrée littéralement mais elle est, au fond, le réel principe d’organisation.
En effet, chaque artiste occupe son propre espace. Aucun ne déborde sur celui de l’autre. Chacun développe son langage, son rythme, sa densité et son imaginaire. Les sculptures de Curlet, les fleurs de Sanson-Braun, les peintures d’Ortega et les figures foisonnantes de Michael Dans possèdent chacun leur espace, comme autant de pays voisins.

Antonio Ortega – Canard et lapin – 2026
Mais cette autonomie va à l’encontre de la fragmentation du parcours. Bien au contraire. Les frontières deviennent ici des lieux de jonction. Les contrastes renforcent les correspondances. On observe une diversité qui nourrit l’unité.
Ainsi dans une époque où les expositions collectives succombent parfois à la surenchère conceptuelle ou à l’accumulation spectaculaire, #GROINLAND choisit une voie beaucoup plus fine. Elle démontre qu’un territoire partagé ne suppose ni uniformité ni domination. Chaque artiste affirme pleinement son identité, mais accepte de la mettre en relation avec celle des autres.
C’est précisément cette intelligence du dialogue qui fait sans conteste de #GROINLAND une exposition particulièrement réussie. À la fois accueillante et d’une réelle densité intellectuelle, l’exposition ne sacrifie jamais la complexité au spectaculaire ni l’humour à la précision du propos. Elle rappelle naturellement qu’une scénographie pensée avec finesse peut produire autant de sens que les œuvres elles- mêmes. On en ressort avec l’impression d’avoir traversé un paysage où chaque voix demeure parfaitement distincte, tout en participant à une partition commune exempte de fausse note.
Jean-Marc Reichart
#GROINLAND
Avec Michael Dans, François Curlet, Antonio Ortega et Michaela Sanson-Braun.
New Space – Rue Vivegnis 234, 4000 Liège.
Du 4 juillet au 8 août 2026, puis du 3 au 19 septembre 2026.
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