Cul par dessus tête

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Tandis que la biennale de Venise bat son plein, avec son cortège de projets en provenance de l’international, une exposition d’un artiste associé à la scène artistique locale s’ouvre au coeur de l’été dans un espace sur le point d’être rénové, sur la Fondamenta dei Ormesini. C’est Fabio De Meo qui surgit là, avec un projet entièrement réalisé dans les lieux. Il a en effet entrepris, au fil d’un mois de travail, de couvrir toutes les parois de cet espace de peintures à l’encre de chine, réalisées à même les murs, sans grand apprêt. Une fresque donc, mais qui semble avoir eu pour objectif d’emporter avec elle toute la fraîcheur du premier geste, outrepassant l’étape préparatoire pour être là, dans une immédiateté, dans une proximité avec les énergies de la main, ses adresses comme ses maladresses. Le résultat est tout à fait singulier et dépasse en intérêt bien des projets extérieurs importés dans la ville.

Fabio De Meo (1988) est un artiste qui a de fortes affinités avec le médium livre. Il est l’auteur de nombreuses publications qu’on associerait a priori au monde du fanzine : cet espace sauvage du livre où nombre d’expériences sont menées, souvent avec peu de moyens, dans l’ombre du cercle éditorial plus officiel tenu par ses impératifs commerciaux. On le trouve aussi actif dans le film d’animation. En ces deux autres médiums, c’est aussi l’encre de chine qui accompagne volontiers l’artiste, dont il tire des effets oscillant entre virtuosité et négligence. Le fait de poser cette incertitude en terme de maîtrise de son outil de travail, nous fait comprendre que l’enjeu n’est pas tant technique qu’énergique, que poétique. Ce qui est en soi une bonne nouvelle, car de nos jours, sous l’action notamment d’Instagram, un nouveau paradigme du « bien fait » semble dominer. Hors, il faudrait pouvoir se souvenir que le bien fait n’est pas forcément signe d’une puissance artistique, comme nous l’a démontré Robert Filliou en son temps. Ce qui semble fort peu compris de nos jours. Ceci étant dit, Fabio De Meo, en ses entrelacs, ses acrobaties, ses solutions de fortune, sait éblouir sur le plan technique. Mais vraiment, là n’est pas tant la question.

L’artiste ayant en ses bagages les médiums du film d’animation et du livre, projette ici dans l’espace d’exposition certains de leurs paramètres les plus évidents, à commencer par le principe de la découpe des surfaces à peindre en cases accôtées. Surgit donc un semblant de bande dessinée, mais avec plusieurs écarts par rapport aux conventions narratives. Il n’y a par exemple pas d’unité de temps et de sujet, on passe constamment du coq à l’âne. Il est aussi fait un usage abusif de l’ellipse. Tout ça pour nous mettre cul par dessus tête, pour nous forcer à nous creuser les méninges quant à ce qui se trame devant nos yeux. Cela tient de l’expérience primitive du montage, à la Méliès, à la Eisenstein. C’est tout un théâtre (de marionnettes), toute une sarabande. Il y a plusieurs époques mêlées et vient l’impression d’une mise en dialogue des temps et des récits, un peu comme si on était propulsé dans une salle où règnerait un grand brouhaha, fait de discussions animées entre des personnages issus du dix-huitième et du dix-neuvième siècle.

Ce qui ressort le plus nettement de ce travail est la question de l’énergie. La majeure partie des cases nous met en présence d’une action. Une grande part de la bande dessinée mise sur l’action, le manga notamment. Il faut qu’il se passe quelque chose, au risque d’ennuyer le lecteur. De Meo semble s’appuyer sur cette nécessité de l’action pour la transformer en une méditation plus métaphysique sur cette énergie qui nous anime en tant qu’être humain : nos soubressauts en tout genre, des plus nécessaires aux plus inutiles, en passant par les plus accidentels, les plus loufoques. Tout cela qui nous anime journalièrement, jusqu’à notre dernier souffle. Parmi ces soubressauts, il en est un qui retient particulièrement l’artiste, c’est celui de la sexualité. De nombreuses cases offrent des spectacles extatiques. Les bras et jambes qui nous constituent en tant qu’humains et que l’on agite en tous sens, se voient secoués ou donnés en prêt à d’autres êtres vivants ou inertes. Une fleur devient un humain-fleur et mime nos cabrioles. C’est un art de la pulsion et de la pulsation. Il y a une forme d’angoisse comme de joie à vivre, que signe précisément l’agitation de nos membres. On pourrait être dans une version du Kamasutra, ou mieux encore dans quelque livre érotique du provocateur renaissant Pietro Aretino dont Casanova, célèbre libertin vénitien, fait souvent mention dans ses mémoires.

Fabio De Meo caricature l’existence que nous menons. Il en donne une version rocambolesque, sans les temps morts qui la constitue et qui sont (hélas) nombreux. Il n’y a pas de temps morts chez cet artiste. Il y a assurément grande place pour la mort en tant que sujet, toujours voisine de la sexualité. Mais il n’y a pas de pause. C’est un artiste de la relance, du continu, de l’abondance, de l’excès. A ce titre, il est de la famille des Keith Haring et autre Matt Mullican qui assujetissent plusieurs iconographies à leur monde, les faisant jouer ensemble, en un vaste orchestre aussi harmonieux que dissonant. Il répond à l’hédonisme du premier, au mysticisme du second.

De antro est le titre latin de cette exposition. Elle désigne la grotte, la caverne. Les portes sont bien sûr grandes ouvertes pour aller tant vers Platon que vers Lascaux, tant sur le beaucoup que sur le peu. A un certain seuil d’abondance, on touche à l’ascèse. La meilleure façon de résister à un désir est d’y céder, nous disait Oscar Wilde. Il y a du reste une seconde pièce dans cette exposition, à l’arrière de la première qui devait jouer le rôle de réserve et qui est sombre et humide, comme souvent à Venise. Ici d’autres solutions sont trouvées, notamment des dessins sur des plastiques transparents prolongeant le all-over de la grande salle.

La façon dont Fabio De Meo s’adapte aux spécificités du lieu constitue également une source d’intérêt. L’espace était autrefois une quincaillerie. L’artiste rebondit sur les aspects un peu imparfaits du lieu, ne répondant pas (encore) aux critères d’un espace d’exposition classique. Et dans ces petits arrangements avec le réel, il trouve une nouvelle dimension physique et métaphysique qu’une page blanche de livre ou qu’un écran immaculé de projection ne saurait lui offrir. Sa caricature se frotte à un vécu, à des choix humains. Ô, bien peu de choses : un chambranle de porte peint en rouge par l’ancien propriétaire, une paroi mal dégrossie, tel obstacle électrique… Mais suffisament pour que le réel intervienne. Caricature et réel se frictionnent. Et l’énergie de l’artiste gagne le monde extérieur, ne nous laissant plus seul avec lui.

Yoann Van Parys

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