Un été à l’IKOB : Le rose, la terre et le feu



Été comme hiver, l’IKOB confirme qu’il figure parmi les lieux de l’art contemporain qui comptent en Belgique. Pour sa programmation estivale, le musée d’Eupen réunit trois propositions qui explorent, chacune à leur manière, les liens subtils entre l’humain, la matière et la nature. Des tissages délicats de Céline Vahsen aux photographies conceptuelles de Barbara & Michael Leisgen, jusqu’au programme vidéo Soul Flashes, une même attention se porte sur les mutations silencieuses qui façonnent notre rapport à un réel qui se complexifie. Entre douceur chromatique, paysages bouleversés et puissances telluriques, ces trois propositions, unifiées par une scénographie d’une sobriété exemplaire et par une étonnante présence de la couleur rose, composent un ensemble d’une belle cohérence où l’exigence intellectuelle s’allie constamment au plaisir de la contemplation.

Tisser l’image et déconstruire la peinture
: Céline Vahsen

Dès l’entrée, on est mis en face de l’extrême retenue scénographique de cette première proposition. Les murs de béton brut de l’IKOB deviennent le contrepoint indispensable à ces vastes compositions textiles, permettant à celles-ci de diffuser toute leur délicatesse. Céline Vahsen travaille bien le fil, mais son œuvre déborde largement le domaine de la tapisserie. Elle s’échine à brouiller les frontières entre peinture et objet textile, jusqu’à rendre ces catégories inutiles. Aussi, l’intérêt réside moins dans le récit que l’artiste construit conceptuellement autour du temps, du geste ou de l’artisanat que dans le contact direct avec ses œuvres. Il est en effet bien plus gratifiant d’observer ces centaines de milliers de mailles qui fonctionnent comme du pointillisme abstrait et tissé. Les infimes variations d’ocre, de rose, de gris ou de terre produisent des vibrations et la couleur se construit par sédimentation, jusqu’à faire naître une profondeur géologique. Une lente formation d’un paysage plutôt que l’application d’une palette.

Laine et coton recyclés, teinture naturelle. Untitled 2025-2026

Loin d’effacer les traces de sa fabrication, l’œuvre les assume pleinement. On devine la densité des fibres, leur chaleur, leur épaisseur. Aucun effet de manche, ici : la richesse de l’œuvre se construit dans l’infime. 
C’est ainsi que l’accrochage, conçu spécialement pour les volumes de l’IKOB, rend les formats monumentaux immersifs, tandis que les pièces les plus modestes invitent à une observation rapprochée. Cette alternance de distances empêche une lecture fixe. Et c’est précisément dans la rencontre entre cette matière souple et l’austérité minérale du musée que la proposition trouve tout son intérêt. À la froideur du béton répond une douceur inattendue ; à sa brutalité, une élégance silencieuse. De cette tension naît une présence plastique d’une grande intensité, où l’économie devient la condition même de l’émotion esthétique. 

Barbara & Michael Leisgen : la mélancolie joyeuse de l’Homo festivus

Sterbendes Wasser 3, 1982/2026, je/chacun/each 50×70cm

Le changement de salle est aussi un changement de ton. Après la contemplation silencieuse des œuvres de Céline Vahsen, Barbara & Michael Leisgen déplacent le regard vers un registre plus narratif. Avec humour, leurs photographies réactivent le vieux dialogue entre nature et culture.
Un personnage vêtu de rose traverse les photographies. Il marche, flotte, s’allonge ou disparaît dans des paysages meurtris par l’activité industrielle. Tantôt échoué sur un rivage envahi d’algues, tantôt immobile au bord d’un cours d’eau pollué ou perdu dans une clairière dévastée, son corps devient une étrange mesure du paysage. Sa silhouette, volontairement fatiguée et minée, semble poursuivre une fête dont l’époque aurait déjà sonné la fin. Elle avance pourtant, dans ces décors naturalistes dévastés, comme si rien n’était tout à fait terminé. 

Certaines images évoquent furtivement l’Ophélie de Millais. Mais ici, aucun romantisme. Le corps ne se dissout plus dans une nature idéalisée ; il paraît absorbé par un monde déjà profondément transformé par l’homme. Les Leisgen ne cherchent pourtant jamais l’image spectaculaire. Ils préfèrent une photographie d’une grande simplicité où le décalage naît presque uniquement de cette présence rose, aussi absurde que fragile, qui traverse inlassablement les paysages.
On pense à l’Homo festivus de Philippe Muray. Cet être qui transforme le monde en spectacle paraît soudain bien fragile face à ces paysages qui n’ont malgré tout rien perdu de leur présence. Sans jamais appuyer son propos, le duo suggère alors que la nature n’est pas un simple décor pour nos mises en scène. Elle demeure cette réalité silencieuse à laquelle nous finissons toujours par nous heurter. 

Assurément, leur travail s’inscrit dans cette photographie conceptuelle des années 1970 et 1980 qui emprunte autant à la performance qu’au Land Art. Pourtant, leurs images échappent à toute démonstration théorique. Elles fonctionnent d’abord comme une fiction visuelle où le corps humain ne domine plus le paysage.
Mais les Leisgen évitent toute lourdeur démonstrative. Leur écologie ne passe jamais par le slogan. Ils préfèrent l’humour discret, le décalage et une étrange poésie dépressive. Ainsi, cette depression rose ressemble davantage à une fête mélancolique où l’humanité découvre enfin, avec une élégante ironie, qu’elle n’est peut-être pas tout à fait le centre du monde. 

Soul Flashes : lorsque la nature reprend la parole

La Black Box prolonge admirablement cette réflexion grâce à une sélection de films qui font enfin de la nature le personnage central. Impossible de ne pas être captivé par les paysages volcaniques, les incendies souterrains ou les phénomènes géologiques de Malena Szlam qui défilent à l’écran dans sa vidéo ALTIPLANO. Ici, la nature est représentée comme une force autonome, magnifique autant que dangereuse.

Soul Flashes: ALTIPLANO Malena Szlam, 2018, 35 mm, couleur, son

Cette idée trouve aussi un écho dans Darvaza d’Adrien Missika. Face à ce cratère de gaz en combustion qui embrase sans interruption le désert turkmène depuis plus d’un demi-siècle, la caméra refuse tout sensationnalisme. Les plans s’étirent et cette blessure rougeoyante finit par prendre des allures de paysage biblique. L’œuvre trouble précisément parce qu’elle montre un phénomène bien réel dont les dimensions semblent dépasser toute vraisemblance. On hésite constamment entre le documentaire et une vision d’Apocalypse. 

À l’inverse, Sonnenlinie de Barbara & Michael Leisgen réduit le cinéma à un geste d’une simplicité primitive. Une ligne de lumière traverse lentement l’image tandis que le tic-tac obstiné d’une horloge accompagne son déplacement. En quelques minutes, le film transforme un simple mouvement du soleil en expérience physique du temps. On y retrouve la même économie de moyens que dans leurs photographies : presque rien est montré, et pourtant tout est perceptible. 

Une mention particulière s’impose d’ailleurs pour ces œuvres où la puissance des images rejoint celle du son. Le spectateur oscille constamment entre le plaisir esthétique et une forme d’inquiétude. Ce qui est montré attire autant qu’il menace. Cette ambiguïté constitue sans doute la plus belle réussite du programme. La beauté n’efface jamais le danger et le danger ne détruit jamais la beauté. Les deux avancent ensemble, rappelant que notre intérêt pour le monde vivant naît précisément de cette coexistence permanente entre la grâce et la catastrophe. 

L’IKOB signe donc trois propositions estivales d’une remarquable cohérence. Trois expositions très différentes, mais traversées par une même conviction : celle d’un art contemporain qui agit sans tapage et laisse ses œuvres parler plus fort que les discours. 

Jean-Marc Reichart 

IKOB – Musée d’Art Contemporain
Rotenberg 12B
4700 Eupen – Belgique
Expositions d’été
Du 21 juin au 20 septembre 2026
Céline Vahsen
SHIFTINGS
Barbara & Michael Leisgen
Pink Depression
Soul Flashes – 3e cycle : Fire (Feu)
Avec des œuvres de :
• Adrien Missika – Darvaza (2011)
• Malena Szlam – ALTIPLANO (2018)
• Barbara & Michael Leisgen – Sonnenlinie (1976)

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