Du dédale des correspondances au flux sinueux de l’écriture dessinée : l’envoûtement des “Lettres à Blue Bird” de Pig

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par Annabelle Dupret

“Lettres à Blue Bird” de Pig Paddle Mannimarco se présente comme une bande dessinée épistolaire à plusieurs étages (cf. couverture) avec la nuance qu’aucune réponse ne vient jamais du destinataire à la narratrice, une petite oiselle à lunettes, consciencieuse, qui lui écrit chaque jour, pour lui dépeindre les événements de sa vie et ses fugues en collectivité. Ce correspondant, c’est Blue Bird.

Plutôt que de guider la narratrice dans ses choix de vie et ses voyages, il semble que cette correspondance soit pour la narratrice une façon de se raconter a posteriori les événements du jour et de se rassurer en leur insufflant un goût d’aventure et d’expériences hors du commun, toujours difficiles à trouver dans l’étendue fragile des moments isolés, d’une vie en marge de la norme et de son lot quotidien de doutes, de surprises et de déceptions.

Cet album est avant tout une troublante bande dessinée parue aux éditions Frémok en avril 2025 qui invente des formes et des façons de raconter. Quand la pulsion d’enfance et la soif de narrer les souvenirs-fiction se font jour, on aime suivre le même fiel que l’auteur et se faire des récits de vie dans un mode DIY, entre réalité et fiction en parcourant ces dessins au feutre alcool, toujours fouillés, qui couvrent une infinité de cases avec la même constance et avec une profusion de détails et de couleurs irrisées comme s’ils étaient racontés. Tout ça ne manque pas de dérider notre propre imaginaire sur ces modes de vie pas si éloignés de ceux qu’on aurait aimé rencontrer un jour.

On peut comparer cet album au récit d’un enfant qui raconterait une histoire en multipliant de plus en plus d’images au fur et à mesure qu’il avance dans le développement, car il y a une vraie fluidité qui guide l’auteur. Et il s’explique à ce propos :

Oui, cette fluidité est liée au choix du récit en voix off. Avec la mise en place de ce dispositif, l’image peut alors successivement différer, au fil des planches et des pages, de ce que la voix décrit. Ce processus me plaisait beaucoup car je pouvais avancer plutôt sur le dessin, et ensuite y ajouter un texte que je composais a posteriori. A cela s’ajoutait ma facilité et celle de l’éditeur à modifier ultérieurement ce qu’on plaçait dans l’espace réservé aux textes, grâce à la postproduction.*

L’auteur a débuté cette écriture dans un moment charnière pour lui, c’est-à-dire la passage de la vie d’étudiant-artiste en bande dessinée à Angoulême, et le saut (plein d’incertitude) de la vie d’après. C’est donc la génération qui le précédait, m’a-t-il confié, qui l’a inspiré pour ce récit-fiction qui décrit l’effervescence et les faiblesses de la vie alternative et collective :

Et bien, j’ai commencé à dessiner cette fiction pendant ma dernière année à Angoulème, c’est-à-dire pendant cette année d’entre-deux, propre aux étudiants en art par exemple. C’était pour moi à la fois la question de l’après et de ce qui s’était passé pour les personnes qui étaient déjà passées par là avant moi. A ce moment-là, je me suis posé la question du vide qui suivait la dernière année, et de tout ce qu’on peut imaginer comme mode de vie ensuite, c’est-à-dire tous les aspects positifs et aventureux, mais aussi les points faibles de la vie en collectivité ou autonome. Il faut bien dire que tout ce que je propose est imaginaire. Si j’ai dessiné tout ça, c’est parce que j’avais besoin de me repérer par rapport aux personnes que je situais avant moi. J’avais besoin d’imaginer ce qu’elles avaient pu vivre, en bien comme en mal, mais surtout, de laisser place à l’imagination.

Tout comme il nous est propre d’adresser des noms aux lieux qu’on visite, l’écriture consignée en bas de chaque case tracée à l’aide d’un sous-bock de carton permet à la narratrice de se situer dans le paysage relationnel et dans les lieux où elle se trouve, avec tous ces étranges oiseaux insolites refaisant le monde. Mais beaucoup de choses y relèvent encore de l’indicible…

Cet album donne aussi aux paysages et aux lieux habités de denses descriptions imagées qu’aucun verbe ne pourrait recouvrir à lui seul. Des paysages islandais peuvent se déployer, l’étendue d’un crash aérien, des friches et des hangars réhabilités. Chaque événement est décrit avec autant de soin que les précédents. Comme un chant où chaque case détient la même constance graphique que la précédente, la même densité, c’est une mélopée qui nous accompagne tout au long d’un voyage dont on recule, jour après jour, la date d’arrivée, faute d’avoir choisi une destination. On apprécie d’autant plus de décrypter les lieux et  les espaces investis par ces tribus d’oiseaux alternatifs, ces lieux-mémoire que la narratrice parcourt, qu’ils sont dessinés avec un souci architectonique aigu. Cette approche spatiale est au coeur du processus d’écriture-dessinée de Pig Paddle Mannimarco. On y perçoit une alternance entre une pulsion d’enfance et un grand aboutissement, un soin du détail et des perspectives, des décors et des espaces qui ne laissent rien au hasard. Pig Paddle explique son aspiration à traduire ces espaces et ces perspectives ainsi que leur fonction narrative :

Oui. Ma pratique se fixe très spontanément autour des espaces. Avant de dessiner l’album, j’avais déjà en tête que c’était le dessin des sites, des intérieurs et des lieux qui guideraient ma narration. C’étaient en quelque sorte des véhicules pour l’album (ou pour le récit en voix off de la narratrice). C’est comme ça que j’avance et ça me plaît. Quand je dessine des sites, je combine des bouts d’espaces que j’ai réellement vus avec des topologies que j’invente de toute pièce.

A travers sa constance et sans tarir, sur près d’une centaine de pages, cette écriture-dessinée nous entraîne, au fil de la lecture, dans des voyages et des épisodes épiques que la narratrice foulera et racontera, jusqu’à son voyage en Islande qui sera brutalement interrompu, pour revenir à la vie plus classique, et même morne, de la ville de Glomar, lieu à partir d’où elle avait débuté sa correspondance.

“Lettres à Blue bird” est le récit d’une vie qui se perd et qui s’écoule entre les mains aussi vite ou lentement qu’on la dessine. A Glomar, ville de séjour isolé de la narratrice, même dans la marge, les jours (voire les mois et les années) donnent étrangement l’impression de se ressembler tous et la vie de se répéter comme un collier qui se délesterait de ses perles une à une.

Bien que Pig Paddle ait posé beaucoup de questions à ses proches pour identifier et scénariser les décors, le tournant de son récit, le moment de prise de conscience de la narratrice est le pur fruit de son imaginaire qui a pris forme au fil de l’écriture. L’auteur ne manque pas de le souligner :

Tout mon récit sur le voyage et le séjour en Islande, la décompensation de la narratrice pendant son périple est une complète recréation. J’avais questionné une amie qui avait fait le voyage et qui y avait vécu. C’est comme ça que j’ai pu imaginer des décors et des habitudes de vie, mais cet épisode est une pure fiction. Toute la dérive de ma narratrice là-bas est le fruit de mon imaginaire. Personne ne m’en a fait le récit ni de ce que ça pouvait impliquer dans la vie en collectivité par exemple.

Si la pulsion collective d’être en-dehors des normes guide la narratrice à rencontrer un à un les oiseaux hors du commun qui habitent son quotidien, le retour chez elle la mène à une nouvelle question. Ce sauvetage, ce retour à la ville morne de Glomar donne naissance à une  ferveur nouvelle chez la narratrice, celle de dessiner. Elle s’empare de ce médium qui perce alors chez elle. En effet, s’appliquer à une vie collective quotidienne révèle toutes ses faiblesses et ses possibilités bien partielles au final. Ces oiseaux, bien qu’ils se mobilisent pour être ensemble, peinent à créer une vie dégagée des normes auxquelles ils souhaitaient échapper. Si le récit semble répondre que la narratrice fait mieux de s’éloigner, une lueur se fait jour également : la possibilité de laisser entrer l’imaginaire dans son salon et sur des feuilles de papier. Dans l’album, ça se traduit par une échappée de dessins qui prennent la suite de la correspondance sans que plus aucun commentaire ne les accompagne. Place est donc faite à l’imaginaire et à l’écriture libre qu’il permet, sans qu’aucun repère écrit ne les commente désormais.

Avec ce livre, l’auteur et la narratrice tentent d’éclairer ce dilemme enfoui dans l’ombre des utopies et de l’idéal collectif  en démêlant un à un les fils qui nous lient à nos proches et à nos rêves, avec pour acquis un champ imaginaire très vaste où le singulier pourra toujours se loger avant, pendant ou après les épisodes les plus difficiles qui en font partie, sans espoir complet de résolution, mais avec au bout du compte un réel goût du voyage et des territoires inexplorés de l’imaginaire.

* Les propos de Pig Paddle présentés et reformulés ici proviennent d’un échange téléphonique avec Annabelle Dupret le 5 mai 2026.

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