La thématique de cette année est la Méditerranée. Elle s’invite en nos mémoires comme un écho lointain de l’expo « Sud » de 2015 et s’insére en nos rétines d’aujourd’hui grâce une carte muette en inox signée Jean Denant etdressée façon miroir dans la verdure d’une haie. Sujet porteur d’autres sujets que cette « mare nostrum » des Romains.
Au cœur du foisonnement d’œuvres diversifiées par l’origine, par l’âge des artistes, par les matières et les techniques, chacun trouvera de quoi alimenter sa sensibilité, sa faculté de s’étonner ou de se hérisser autour des migrations qui ne cessent de nourrir une actualité avec un malaise sociétal devenu universel. Une réalité irrigue chaque création car finalement tout imaginaire est d’abord une façon autre d’aborder ce qui nous entoure, ce dont nous sommes issus, ce qui nous interroge à propos de notre humanité.
L’errance calamiteuse des exils
En guise d’accueil, un très réaliste migrant en fer sablé surgit du sol comme il surgirait des flots, tenant à bout de bras le maigre balluchon que constitue son avoir, tel que l’a conçu Pietro Ruffo. À l’intérieur, au plafond, des ballons de Nermin Durakovic. Noirs comme porteurs d’orage. Mais flanqués de commentaires qui redéfinissent les migrants comme des humains et non des envahisseurs. La métaphore indique bien ce problème majeur de nos nations. Cet art s’engage, nous engage à réfléchir.
Pascale Marthine Tayou prend comme métaphore celle de la croisée, ouverture vers l’extérieur, pour évoquer le voyage des clandestins. En guise de territoire à traverser, il remplit chacune des fenêtres d’une accumulation de billes en verre (de celles qui, si vous marchez dessus, vous font immanquablement chuter). Au centre tente de circuler un taxi bondé de silhouettes colorées. L’ironie avec laquelle cette œuvre est baptisée « Lampedusa » ramène à la réalité de la noyade de plus de 360 migrants en 2013 au large de cette île.
La vidéo de Goran Skofic avec sa séquence hypnotique en boucle filme des anonymes, en habits ordinaires, qui marchent dans la mer jusqu’à disparaitre sous l’eau, resurgissent à nouveau au même endroit dans une marche perpétuelle de disparition-réapparition, de vie-mort inéluctable, infinie situation d’un dilemme qui ne trouve pas sa solution. Jannis Kounellis renchérit sur la notion de départ, de disparition, de mer qui engloutit ne laissant que quelques vestiges de ce qui a pu appartenir à un navigateur jamais revenu. L’alliance incertaine qui rassemble pour Sarkis une tenue militaire et une robe résume la proximité imminente nente entre paix et conflit, entre humanité et agressivité.

© Sarkis, ADAGP, Paris – 2026
C’est la valise qui sert à Dezeuze pour montrer la précarité des départs et des itinéraires à affronter. Celles ici rassemblées témoignent des tohu-bohus subis tandis que des rebuts maritimes réunis par Viallat accentuent la désespérance et le filet à provisions de Mona Hatoum ramène à la fragilité du journalier. Quant aux cartes géo incluses dans du plastique par Elisabetta Benassi, elles viennent de plans d’évasion de 40-45 et rappellent que les conflits quittent rarement la ligne du temps. Les fragments de tissus agencés par Grau-Garriga disent aussi l’usure temporelle, la violence des naufrages. Ceux-ci seront à nouveau évoqués au sous-sol à travers les créations de Cozannet et Toguo.
L’absurdité concentrationnaire des camps se dresse sur un morceau de tronc d’arbre dont branches et feuillage sont barbelés agencés par Katanani. C’est pour une autre analogie qu’a opté Laure Tixier. Au départ de la géométrie d’une photo aérienne d’un camp de regroupement, elle a fait réaliser une tapisserie par des femmes issues d’une communauté algérienne de 3.000.000 de personnes durant les années 1950-60.
De son côté, Mounir Fatmi se sert de câbles coaxiaux pour transcrire en arabe une phrase sacrée qui prend du coup un sens narquois face aux évolutions technologiques envahissantes, voire asservissantes. Sur une surface spectaculaire simulant la forme géographique de la Méditerranée, Simohammed Fettaka a répandu des centaines figurines militaires bleues en un grouillement qui rappelle celui des champs de bataille au moment des assauts. Carlos Aires enchaîneavec un magma photographique guerrier lié aux régions de conflits quasi permanents. Associons le feu, combustion écarlate prise au filet par Samuel Nnorom et la vidéo en tonalité de cendre de Mimiko Türkkam. Les deux s’appliquant aussi bien aux catastrophes climatiques qu’aux affrontements idéologiques armés.
La mer territoire flou
Pour Charles Le Hyaric, la mer se suggère grâce à une complexité de matières mêlées comme pigments, rouille, fragments géologiques. Pour Francesca Pasquali, ce sont des pailles agglutinées en archipel, allusion aux pipelines aussi bien qu’au fait de sucer son pétrole à la planète; pour Ange Leccia, magma filmé en boucle; pour Cathryn Boch, des fonds marins photographiés apposés sur rideau de porte à lanières transparentes. La houle façonne une poterie blanche/bleue de Barcelo. L’installation « Le Passage » de Grigoriou inventorie des étapes d’un périple maritime.
Doulain Zouari étale son évocation cartographique sur un sol minéral. Elle y inscrit une circulation graphique en verre qui renvoie vers une écriture imaginaire proche du flux autant des mouvements tectoniques que de celui des populations migratoires ou que de courants maritimes. Ces derniers sont hantés par des animaux chargés de légendes comme l’hippocampe de Creten, le dauphin d’Appriou, le poulpe en faïence émaillée de Sébastien Gouju ou les gorgones réalisées avec matériaux polluants qu’a recyclés Ugo Schiavi.
Ben Hamuda prend l’écriture arabe modifiée pour n’être qu’une élégance graphique plutôt qu’un signifié décodable et sans doute, par le fait même, dépourvue de toute idéologie. En quelque sorte un dialogue d’un mot ou d’une phrase avec sa propre ombre projetée. Rafram Chaddad emprunte une voie similaire : de la suie de bougies utilisée jadis pour colorer en noir l’encre destinée à des textes sacrés; la vapeur qui sort de son œuvre ne sera pas suie mais seulement nuage ! Du vent, en quelque sorte…
La musique ne pouvait être absente d’un panorama culturel. La voilà évoquée par le joueur de flûte de sculpté par Simone Fattal. La Perséphone en perles céramiques de Zoé Paul renoue avec les mythologies. Le bronze cassé installé dans une caisse par Thomas Lerooy remémore la richesse des fouilles archéologiques. L’anecdotique « Café du matin » servi par le Marseillais Richard Baquié insère un moment de quotidien. Un quotidien dont Shourouk Rhaiem va s’emparer en étalant des produits vendus en grandes surfaces, banalement ordinaires mais rehaussés de paillettes les rendant faussement merveilleux comme le mirage de la consommation. La lettre métonymique des restos Mac Donald, Nasr la plagie pour ironiser cette colonisation économique à moins qu’elle ne se la réapproprie comme première lettre de Méditerranée.
Reprenant des techniques à l’ancienne, Dani Karavan conçoit des objets à présence silencieuse tandis que Kosmatopoulos propose des masques avec des composants du pain. Mimiko Turkkan montre en vidéo de quelle façon elle traite la terre. Alice Guittard se préoccupe de ce que l’on voit par une fenêtre, à Nice, de manière presque naïve. L’humour des membres de La Fratrie reste noir pour le goudron envahisseur; celui d’Adjété Wilson sera sarcastique dans sa tapisserie « Le Voyageur ». La diversité des hommes d’ici ou d’ailleurs mise en valeur par l’apparence vestimentaire est concrétisée par seize chapeaux brodés de signes ou de mots sous la signature d’Anila Rubiku.
Laurent Perbos semble quelque peu goguenard en reconstituant un palmier avec des éléments industriels de chantiers. Yazid Oulab revient au silex préhistorique en le transformant en inox. Et Rachel Labastie métamorphose les clous mésopotamiens d’argile en sculptures alors qu’Anne Claverie transmute le végétal en parcelles d’azur.
Michel Voiturier
« Méditerranée. Odyssées contemporaines », Fondation Villa Datris,7 avenue des Quatre Otages, L’Isle-sur-la-Sorgue (Fr). Entrée libre. Jusqu’au 01.11.2026.
Complément : Léa Carton de Grammont, « Une brève histoire de la Méditerranée », Carnières, Lansman, 2016, 44 p. (10€). Curieux petit livre théâtral dans lequel l’autrice « construit des points de vue, des manières de voir et d’entendre les dynamiques et les rêves qui traversent et fondent le lieu. »
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