Arié Mandelbaum Atelier Ouvert

L’Écharde dans la chair (d’après le titre d’un roman inédit de Jean-Pierre Orban), 2025 200 . 350 cm

Du 27 septembre au 5 décembre 2026, avec Atelier ouvert. Around Arié Mandelbaum, le Musée juif de Belgique fait du quartier qui l’entoure un espace d’exposition : une dizaine de peintures de la collection du musée sont réparties entre huit lieux voisins, dont la Cinematek, Cinéma Galeries, les Grands Carmes, le Théâtre Les Tanneurs et le CPAS de Bruxelles. Le parcours est ponctué de projections et de rencontres. Le 27 septembre, la soirée d’ouverture à la Cinematek réunit le film Portrait du peintre dans son atelier et une discussion entre son réalisateur, Boris Lehman, et le peintre. Ce moyen métrage est une introduction idéale au travail d’Arié Mandelbaum.

Né en 1939 dans une famille juive originaire de Pologne installée près de la gare du Midi, Arié Mandelbaum a construit l’essentiel de son œuvre à Bruxelles. Depuis la fin des années 1950, sa peinture tisse des liens entre histoire collective, engagement politique et expérience intime. Son langage pictural s’est resserré avec le temps : la trace, l’effacement et la mémoire y occupent une place centrale, et le blanc y agit comme une force active.

Lorsqu’un peintre qui ne s’exprime qu’à travers ses toiles rencontre un cinéaste qui ne s’exprime qu’à travers ses films, l’objet filmique qu’ils produisent ensemble est singulier. Portrait du peintre dans son atelierest leur première rencontre.Des années plus tard, lorsque le Musée juif de Belgique les invite à rejouer cet échange, l’un comme l’autre sont tout aussi réticents. Peu de mots ressortent de la rencontre à la Cinematek. Le public s’esclaffe, peu habitué à voir des artistes refuser de jouer le jeu de la communication ou de la promotion.

Autoportrait jaune, 2005 140 x 115 cm

Pourtant, ici ou là, des bribes de phrases nous éclairent. Ainsi, Arié Mandelbaum rappelle que Boris Lehman lui avait confié, en entrant dans son atelier, qu’il ne savait pas à l’avance ce qu’il allait faire. L’absence de plan défini et le travail matériel du médium unissent les deux hommes. Chacun croit en son médium, croit qu’il peut tendre vers un dévoilement de vérité, par-delà le langage. L’un comme l’autre semblent avoir horreur du faux. Arié Mandelbaum a refusé d’être filmé en train de peindre, car « il y aurait quelque chose de faux ». L’idée qu’il aurait pu jouer par inadvertance, faire semblant, lui est inacceptable. Cette exigence traverse son travail : l’autoportrait, qu’il pratique depuis ses débuts, lui sert moins à fixer une identité qu’à en éprouver l’instabilité, jusqu’à l’effacement dans Autoportrait jaune (2005, visible à la Cinematek).

L’Assassinat de Patrice Lumumba (triptyque) — La Descente de l’avion, 2011 180 x 210 cm

On ne voit pas Arié peindre. Jamais on ne voit de pièces en entier et jamais l’architecture de l’atelier ne nous est réellement compréhensible. On voit cependant ses palettes, des parties d’œuvres en cours, peut-être achevées, des esquisses. Autant que dans les traces du geste, on accède au travail d’Arié au travers de signes qui jonchent son atelier : des posters, des livres, où l’on retrouve des artistes bruxellois tels Gérard Meurant, Samy Szlingerbaum, de nombreux livres d’art ou de littérature, des essais sur l’histoire du peuple juif…
Pour ce peintre-lecteur, le goût des livres n’a rien d’accessoire : Mandelbaum voit les mots et les citations se coucher sur nombre de ses toiles, de Die Umwelt (2007), où les mots « blanc », « cadmium » et « pigment » sont laissés visibles comme des notations d’atelier, à L’Écharde dans la chair (2025), dont le titre reprend celui d’un manuscrit inédit de l’écrivain Jean-Pierre Orban. Le cinéma, lui, nourrit le triptyque sur l’assassinat de Patrice Lumumba (2011), qui puise dans le film de Raoul Peck, Lumumba, la mort du prophète (1992). Avant les Beaux-Arts, Mandelbaum a aussi songé au théâtre, où il est revenu bien plus tard comme comédien, sous l’impulsion du metteur en scène Claude Schmitz. Les mots certes, mais jamais à la légère.

La caméra de Boris Lehman, installée sur une grue, scanne l’espace et l’on mène l’enquête avec lui. Chaque mur, chaque fissure, chaque mégot participent à ce microcosme où l’art est geste quotidien. L’atelier est lieu de vie. Dans un autre atelier, rue des Grands Carmes, Mandelbaum vit, cuisine et dort, et peindre cesse d’être une activité séparée de la vie. Dans le film,Arié dort et son doux ronflement est tout ce qu’on entend de lui avant un certain temps. On surprend aussi une conversation téléphonique, mais aucun mot qui s’adresse directement à la caméra. On entend des enfants à l’extérieur. Et le chant ladino d’Esther Lamandier résonne au long du film comme une bande-son. Mais Boris Lehman veut à un moment nous donner la preuve visuelle que l’enregistrement a été pris en son direct dans l’atelier d’Arié Mandelbaum.

La Machine à écrire, 2014 150 x 150 cm

Les images et les mots se mélangent difficilement. Devant une mystérieuse photo d’enfance, Arié n’a presque rien à dire. Les surfaces picturales et photographiques ne laissent pas passer le langage. Il y a là peut-être l’écho d’une œuvre où les mots se dérobent : dans La Machine à écrire (2014), exposée au Théâtre Les Tanneurs, la feuille est engagée dans le mécanisme mais aucune écriture n’apparaît.

Polittico dell’esclusione amorosa Volet III — Le Couple uni, 2003 215 x148 cm


Cependant, l’une des pièces maîtresse de cette rétrospective, présenté au Musée Juif de Belgique, Le Polittico dell’esclusione amorosa (2003), un retable en sept volets de 215 × 148 cm chacun est un véritable récit : aux deux extrémités, l’Amoureux est le peintre lui-même et l’Amoureuse figure une histoire d’amour inaccomplie. Au centre, le récit amoureux croise les références bibliques et picturales. Au sixième volet, le Nu emprunté à Masaccio tremble désormais devant des corps de Juifs exécutés par balles, et le deuxième volet se relit autrement : des portraits de victimes d’Auschwitz apparaissent à côté d’Adam et Ève. (le retable n’est visible que sur rendez-vous (expos@mjb-jmb.org), du 27 septembre au 5 décembre 2026).

Florent Delval

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