Elle est tombée, Babylone la grande ! L’exposition de Juliette Vanwaterloo à OYOU, jusqu’au 1er novembre
Après avoir investi les serres du Botanique à l’invitation de Grégory Thirion, responsable des expositions du Centre culturel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Juliette Vanwaterloo installe son Apocalypse à Marchin, au cœur du Condroz. Chez OYOU, l’ensemble se déploie en un parcours de trois salles qui culmine avec une grande tapisserie inédite, conçue pour l’occasion.
Le lieu vaut à lui seul le détour. OYOU, le centre culturel de Marchin, occupe depuis 1995 l’ancienne école communale de Grand-Marchin, bâtie en 1846 au bord d’une place carrée et verdoyante où se dresse un kiosque à musique du début du XXe siècle [1]. Tout autour s’étendent les collines, les champs et les fermes de pierre grise de la vallée du Hoyoux. Après le Botanique, les salles sobres et lumineuses de l’ancienne école offrent un véritable dépaysement, et un face-à-face plus intime avec les œuvres.
Originaire d’Angers, Juliette Vanwaterloo n’est pas restée indifférente aux liens qu’entretient sa ville natale avec la tapisserie. Elle se forme ainsi à l’art textile en France et puis en Belgique. Dès son enfance, elle découvre la fameuse tapisserie de l’Apocalypse, la plus grande tapisserie qui ait été conservée du Moyen-Âge [2]. Elle avait été commandée en 1375 par le duc Louis Ier d’Anjou et réalisée par les meilleurs artisans de l’époque. L’artiste en livre une réinterprétation contemporaine qui agit comme un slogan. Louis Ier, en pleine guerre de Cent Ans, avait également tiré parti de la tapisserie afin de prodiguer un message politique.
Artiste militante et engagée, Juliette Vanwaterloo utilise ses productions pour poser dans le champ de l’art contemporain les maux des sociétés actuelles. Elle jette sous nos yeux les méfaits de l’aliénation du système capitaliste en injectant dans ses images les emblèmes du chaos en cours (pollution, épuisement des ressources, génocide à Gaza, esclavage moderne, bavures policières, etc.). L’artiste cherche surtout à exploiter la signification d’origine de l’Apocalypse, au-delà des récits catastrophiques auxquels on a tendance à le rattacher. En effet, l’apocalypse, du grec « apokalypsis », signifie étymologiquement un « lever de voile», une révélation sur ce qui est caché, et, in fine, un moment où la vérité émerge : la lumière est venue dans le monde, et les Hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière [3]. Dans cette même idée, l’Apocalypse n’est pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, ou d’un cycle [4].
Juliette Vanwaterloo s’est inspirée de pièces précises de la tapisserie de l’Apocalypse, de scènes et motifs qui ont fait résonner en elle l’actualité. Elle reprend, par exemple, le motif de l’olivier qui devient dans sa production le symbole de la lutte pour la libération de la Palestine. L’artiste apprécie l’absence de perspective géométrique de la tapisserie médiévale : elle utilise la perspective morale, elle use volontairement – à la manière du Moyen-Âge – d’une hiérarchie subjective entre les différents éléments qui composent ses pièces. En acceptant ce « joyeux bordel », elle s’est libérée de la contrainte du médium.
À cela vient s’ajouter la technique utilisée pour ses nouvelles productions, celle du tufting. Contrairement à la tapisserie de lisse traditionnelle, le tufting permet d’entamer la pièce par n’importe quel bout. Il fonctionne donc plus comme une toile, ce qui permet d’insérer en temps réel de nouveaux éléments en lien avec l’actualité. Soyeuse du recyclage, l’artiste utilise seulement des fibres récupérées mais de toute sorte : laine, mérinos, lurex, jute, coton, et également certaines plus insolites comme le sisal ou le raphia, auxquelles elle ajoute des perles. Elle détourne un savoir-faire pour créer son propre vocabulaire. Par extension, elle déjoue l’histoire de la broderie rattachée à l’éducation des femmes, dont le dos courbé à l’ouvrage asservissait autant le corps que l’esprit.
Une Apocalypse en trois salles
La première salle reprend l’ensemble présenté au Botanique. L’installation de Juliette Vanwaterloo est introduite par l’aigle sur un élément de tapisserie détouré. L’artiste utilise ce symbole pour annoncer la scène qui vient, en remplaçant, sur le phylactère qu’il tient dans son bec, le terme de malheur par celui de misère [5].
Les cinq propositions de Juliette Vanwaterloo sont réalisées en réinterprétant cinq tapisseries qu’elle a sélectionnées dans le vaste ensemble de la tapisserie du duc Louis Ier d’Anjou, conservée à Angers. Pour l’artiste s’ensuit, à partir du sujet d’origine, un travail de réactualisation en déplaçant les motifs du Moyen-Âge dans le présent. Dans chacune d’elles, un élément de la nature tient debout et offre, dans un terrible contraste, la promesse d’un monde meilleur.
La série s’ouvre sur Deuxième trompette : le naufrage, où une mer déchaînée engloutit l’Icon of the Seas, l’un des plus grands paquebots de croisière jamais construits. Dans Le deuxième ange messager, Babylone, symbole de la corruption, voit ses constructions monumentales remplacées par les bâtiments de multinationales – Unilever, Temu, Tesla, Amazon, McDonald’s, Total… – qui, avides de profits, exploitent l’ensemble des ressources naturelles et humaines. La moisson déploie ensuite une fresque des ravages faits à la nature, dans un décor somptueux dominé par une allégorie absurde d’un nouveau genre : l’irrigation de pesticides par drones. Avec Les bêtes dans l’étang de feu, les bêtes de la tenture médiévale cèdent la place à un tank de l’armée et à une voiture de police que les aigles comptent bien dévorer jusqu’au dernier morceau. Enfin, dans La septième coupe, un data center et l’agence européenne de garde-frontières, Frontex, s’effondrent à leur tour ; le rideau est en train de tomber et s’ouvre vers un ciel qui symbolise un autre état de conscience, un monde où règnent la paix et l’harmonie avec la nature.
À Marchin, les oiseaux de malheur ont quitté le plafond pour se poster aux fenêtres. Tous les oiseaux ont été réalisés à partir de tissus recyclés mêlant toile de tente, de parapluie, de tissu en coton et en synthétique. Placés à la lisière du dedans et du dehors, ils jouent sur la porosité entre l’intérieur et l’extérieur, et semblent guetter, au-delà des vitres, le paisible paysage condruzien. Entre la première et la dernière salle, une pièce plongée dans le noir voit tomber les étoiles du ciel [6], tandis qu’un verset de saint Jean, discrètement détourné, change sa colère en notre colère.
Elle est tombée, Babylone la grande
La dernière salle est tout entière tenue par l’œuvre qui donne son titre à l’exposition. Plus grande que les cinq pièces de la première salle, Elle est tombée, Babylone la grande y trône seule. L’artiste ne part plus d’une scène précise de la tapisserie d’Angers : elle compose sa propre page de l’Apocalypse, dont le titre reprend le cri de l’ange annonçant la chute de la cité corrompue [7].
L’image se lit de bas en haut, comme une remontée. Au sol, un pavement gris jonché de décombres : bâtiments effondrés, carcasses, enseignes et inscriptions à demi effacées, derniers vestiges de la Babylone contemporaine que les tapisseries précédentes ont vue vaciller. Au-dessus, une ligne de flammes jaunes et orangées barre toute la largeur de l’œuvre, comme les dernières braises de La septième coupe qui achèveraient de se consumer. Puis, enchâssé dans un cadre de roches et de nuées, s’ouvre un tout autre monde : une plaine verdoyante traversée par une large rivière, plantée d’arbres fruitiers. Le rideau qui tombait dans la tapisserie précédente s’est levé ; le « lever de voile » qu’annonçait l’étymologie a eu lieu.
Ce paysage apaisé peut se lire comme un écho à la vision qui clôt le livre de saint Jean : un fleuve d’eau vive et, sur ses rives, l’arbre de vie qui porte ses fruits chaque mois [8]. Mais là où le texte biblique élève une cité d’or, Juliette Vanwaterloo plante un verger : la promesse tient tout entière dans la terre, l’eau et les arbres.
Deux phylactères, qui rappellent celui de l’aigle à l’entrée de l’exposition, encadrent la scène. À gauche, on lit « Les mauvais jours finiront » ; à droite, « Votre chute est inévitable ». La première formule n’est pas biblique : c’est le refrain d’une chanson de la Commune de Paris [9]. En mêlant le verset de l’Apocalypse et le chant révolutionnaire, l’artiste fait se rejoindre deux récits de la fin d’un monde, l’un religieux, l’autre politique. La révélation est à conquérir, comme le suggérait déjà le passage de sa colère à notre colère.
Juliette Vanwaterloo embrasse la réalité d’une société en perdition dont elle livre sans détour les images. Celles-ci naissent au travers des fils dans la continuité d’une technique ancestrale porteuse de récits et de messages. La tapisserie devient, entre ses mains, un véritable outil d’affirmation, de résistance et de puissance.
Nancy Casielles
[1] OYOU, Grand-Marchin 4, 4570 Marchin. Exposition accessible gratuitement les mercredis, samedis et dimanches de 14h à 18h, jusqu’au 1er novembre 2026. www.oyou.be
[2] Depuis 2023, elle est inscrite au registre international Mémoire du monde de l’UNESCO. Voir au sujet de la tapisserie : CAILLETEAU, Jacques, MUEL, Francis (dir.), APOCALYPSE. La tenture de Louis d’Anjou, Paris, Ed. du patrimoine, 2024.
[3] L’Évangile selon Jean, chapitre 3, verset 19.
[4] Voir à ce sujet le mémoire de TOSCANA, Vittoria, THE END OF ENDS: DON’T OPEN TILL DOOMSDAY, ENSAV- La Cambre option Sculpture (promotrice interne : DEVILLERS, Virginie – promoteur de l’Université Libre de Bruxelles : SCHROEDER, Nicolas), année académique 2024-2025, p.7-8,16-17.
[5] « Je regardai et j’entendis la voix d’un aigle qui volait au milieu de l’air, et disait à haute voix : Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre (…) ». Apocalypse de Saint Jean (trad. Jacques Bénigne Bossuet), in : Bossuet, Œuvres complètes, Paris, 1863 (vol.2), chapitre 8, verset 13.
[6] « Et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme les figues vertes d’un figuier secoué par un vent violent.» Apocalypse 6, 13.
[7] Apocalypse 14, 8 ; le même cri est repris en Apocalypse 18, 2.
[8] Apocalypse 22, 1-2.
[9] Jean-Baptiste Clément, La Semaine sanglante, chanson écrite en 1871 au lendemain de l’écrasement de la Commune de Paris. La formule est devenue un slogan des luttes sociales.
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