L’Orangerie, depuis peu installée au Pôle culture de Bastogne nous a toujours étonnés par la qualité de ses expositions. C’est encore le cas aujourd’hui avec la présentation des oeuvres de Thé van Bergen. D’origine néerlandaise Thé van Bergen a pris ses marques en Belgique partageant son temps de vie entre le nord du pays (Anvers) et le sud (Wittimont). L’artiste développe depuis les années 70 une oeuvre picturale d’une grande sensibilité. Si la couche de fond traduit un penchant matiériste de type minimaliste, la surface de ses toiles dévoile une affiliation stylistique qui nous renvoie à un vocabulaire typiquement flamand. Parfois des accents colorés à la Raoul De Keyser ou à Walter Swennen peuvent surgir de ses compositions; au final, une oeuvre originale parfois hermétique qui provoque un sentiment de plaisir à la contemplation. Un déplacement au Pôle culture de Bastogne vaut assurément le détour. A ne pas rater dans le même bâtiment rénové dans un esprit d’harmonie vis a vis du passé par Pierre Hebbelinck la très belle exposition sur le thème de l’animalité: « Animal. Bêtes de Musées », conçue et scénographiée par le Musée de la Grande Ardenne à partir des collections de onze musées partenaires. Coup de coeur pour une très belle Sainte Marguerite en prière en bois polychrome du Maître de Waha. Ce sculpteur flamand anonyme actif dans la première moitié du XVIᵉ siècle dans les environs de Marche-en-Famenne, renvoie en miroir une certaine pureté stylistique présente dans certaines oeuvres de Thé van Bergen.
L.P.
Thé van Bergen Du 12 septembre au 15 novembre 2026.
L’Orangerie – Espace d’Art Contemporain, Pôle Culture, Place en Piconrue 2, 6600 Bastogne. Horaires : Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Du 3 juillet 2026 au 9 mai 2027, le Musée de la Grande Ardenne de Bastogne présente « Animal. Bêtes de Musées ».

Peindre, effacer, recommencer
Entretien entre Thé van Bergen et Lino Polegato
Lino Polegato : Vous parlez souvent d’expérimentation et de processus. Qu’entendez-vous exactement par expérimentation dans votre travail ?
Thé van Bergen : Pour moi, peindre reste une aventure, une découverte toujours renouvelée. Je veux constamment découvrir quelque chose de nouveau. C’est par ma manière de travailler que je rencontre des choses que je ne connaissais pas encore. Lorsque je découvre une possibilité qui m’intéresse davantage qu’une autre, je prends cette direction. Le hasard intervient également, tout comme une forme de radicalité.
LP : Lorsque vous travaillez la matière, quelque chose semble pourtant diriger vos gestes. Mais quoi, exactement ?
TvB : Cela reste une grande question. Il y a deux aspects distincts : d’abord, le travail de la matière et la place du hasard ; ensuite, ce que j’accepte ou refuse au cours du processus. Ce deuxième aspect est tout aussi important.
LP : Est-ce la matière qui vous guide, qui vous indique le chemin ? Ou bien est-ce le hasard qui intervient dans la construction du tableau ? On voit, dans certaines de vos peintures, un travail assez poussé de la matière, notamment dans les couches épaisses de peinture à l’huile.
TvB : L’épaisseur n’est pas recherchée pour elle-même. Si la peinture devient épaisse, c’est parce que cela est nécessaire. Par exemple, lorsque je dois liquider quelque chose, le faire disparaître.
LP : Je pense à cette grande toile de deux mètres sur deux, avec quatre tables noires, des nuages gris et un ciel bleu. Tout y paraît relativement léger, à l’exception du noir des tables, dont la matière est beaucoup plus épaisse.
TvB : Oui. Mais cette épaisseur doit fonctionner. Dans ce tableau, elle répond à une nécessité. Il y a un contraste entre le noir des tables et la clarté du reste de la composition. La différence est à la fois chromatique et matérielle. La matière ne peut pas être traitée partout de la même manière.

LP : Les différentes façons de manipuler la matière constituent donc une sorte de langage. Elles contribuent elles aussi à produire du sens. Même en l’absence de motif reconnaissable, une peinture abstraite peut signifier quelque chose.
TvB : Absolument. Il existe souvent, après coup, une solution à laquelle je n’avais pas pensé au départ. Mais cela ne signifie pas que tout arrive au hasard.
LP : Il y a dans vos tableaux une sorte de combat entre la matière qui poursuit son propre chemin et le signe qui apparaît progressivement. Prenons ces tables qui semblent tomber, ces personnages debout ou couchés : leur présence ne relève manifestement pas du seul hasard. Elle correspond aussi à une construction mentale.
TvB : Absolument. Mais cette construction intervient souvent après une première phase de travail. Il arrive qu’une image soit déjà apparue, sans que sa formulation soit encore juste. Il faut alors intervenir, supprimer, transformer, parfois faire disparaître une partie de ce qui a été réalisé.
LP : Lorsque vous employez le mot « liquider », vous voulez dire effacer ?
TvB : Oui, faire disparaître. Cela peut concerner la forme, mais aussi la couleur. On peut le faire à la main, avec un pinceau ou autrement. Et pourtant, ce qui a été effacé peut revenir plus tard. Une chose que j’avais éliminée peut retrouver sa place si elle devient finalement juste.
Le motif ne surgit donc jamais tout à fait sans réflexion. Il peut apparaître progressivement, mais il doit trouver sa nécessité dans le tableau.
LP : Cela signifie que vous ne cherchez pas à répéter une formule qui aurait déjà fonctionné. Vous recherchez toujours de nouvelles solutions.
TvB : Oui. Je suis très sévère avec mon travail. Si une peinture ne correspond pas à ce que je veux, si elle n’est pas suffisamment juste à mes yeux, je ne peux pas la laisser telle quelle.

LP : Quelle est alors votre démarche au commencement d’un tableau ? Partez-vous d’une idée, d’une image, d’un programme ?
TvB : Au fond, je pars de zéro. Je veux commencer avec une toile nue, blanche, sans programme.
Le doute est important pour moi. Mais il est impossible d’ignorer complètement ce que l’on a déjà fait. Tout ce que j’ai peint auparavant reste présent dans mon esprit, même lorsque je cherche à recommencer à zéro.
LP : Vous avez pourtant traversé une période où votre peinture semblait se rapprocher de l’abstraction pure.
TvB : Oui. À un moment, j’ai cherché à éliminer progressivement les différents éléments de l’image. J’enlevais, j’effaçais, je supprimais encore, jusqu’à obtenir une peinture blanche.
Il m’arrivait de travailler pendant un mois entier sur un tableau blanc. Ces peintures étaient structurées, rythmées, et chacune était différente des autres. Pourtant, lorsqu’on les regardait superficiellement, elles semblaient toutes identiques : blanches.Un ami qui voyageait davantage que moi m’a un jour parlé d’une grande exposition de Robert Ryman à Amsterdam. Ryman travaillait lui aussi sur le blanc. J’ai trouvé ses œuvres magnifiques, mais cette découverte m’a également bouleversé. Je me suis demandé ce qu’il me restait à faire. Mon ami m’a alors fait remarquer que j’avais vingt-cinq ans, tandis que Ryman en avait quarante-cinq. Il voulait dire que nous n’étions pas au même moment de notre parcours artistique. Cela m’a obligé à réagir.
Jusque-là, j’avais beaucoup éliminé. J’ai alors commencé à ajouter.
LP : Vous êtes donc passé d’une logique de soustraction à une logique de construction ?
TvB : Oui. Après le blanc, j’ai introduit le rouge, le bleu, le jaune, le noir et le blanc. J’ai travaillé de manière presque maniaque, en développant des séries et des variations répétitives.Puis, à un certain moment, j’ai senti que cette démarche était arrivée à son terme. J’ai repris la peinture à l’huile, les couleurs et les pinceaux. J’ai commencé à travailler sans décider trop précisément à l’avance de ce que j’allais faire. J’utilisais les outils et les matériaux qui se présentaient à moi, en laissant une place au hasard.

LP : Et vous avez découvert que ce travail n’était peut-être pas aussi abstrait que vous l’imaginiez ?
TvB : En effet. Quelqu’un m’a fait remarquer que certaines formes pouvaient évoquer des objets ou des figures. Par exemple, j’avais travaillé avec ma main pour produire une forme en arc. Pour moi, c’était une construction abstraite. Mais une autre personne y a vu une forme pouvant évoquer un passage ou un espace sous lequel on pourrait marcher.Cela m’a surpris, parce que je ne souhaitais pas faire de figuration. Pourtant, je devais accepter que cette lecture puisse être légitime au regard de ce que je réalisais.
Mon travail était peut-être moins abstrait que je ne le pensais. Ce que je recherchais d’abord, c’était le rythme, les possibilités de la matière et les mouvements physiques du geste. Mais ces mouvements m’ont progressivement conduit vers une forme de figuration archaïque.
LP : Une figuration archaïque ?
TvB : Oui, au début. Ensuite, le motif a pris davantage d’importance et a évolué.
LP : Votre peinture est donc née d’une recherche sur le rythme et la matière, avant de retrouver progressivement des éléments figuratifs ?
TvB : On peut le dire ainsi. C’est venu par étapes, sans que je décide de passer d’un genre à l’autre.
LP : Vous évoquez des références qui semblent appartenir à une sensibilité flamande ou hollandaise. Votre palette et vos personnages me font notamment penser à Roger Raveel et à Raoul De Keyser. Vous reconnaissez-vous dans cette tradition?
TvB : Je suis Hollandais, mais je me suis formé en Flandre. J’ai été particulièrement intéressé par ce qui s’y faisait. Ces artistes comptent dans mon horizon, même si je ne peux pas réduire mon travail à leurs influences.
LP : Vous vivez dans le sud de la Belgique, mais également à Anvers. Cette double implantation a-t-elle une incidence sur votre travail ?
TvB : Je vis effectivement à deux endroits et je suis aussi à Anvers. La ville m’est nécessaire. Mais ici, dans le sud, je trouve surtout la nature et la tranquillité. J’aime ces deux environnements.
Je suis très absorbé par mon travail, très consacré à ce que je fais. Les influences sont évidemment présentes, mais je ne les ressens pas toujours consciemment. Lorsque je m’isole davantage, je ne sais pas si le résultat serait différent. Peut-être serait-il assez proche, mais je ne peux pas l’affirmer.
LP : Au fond, comment définiriez-vous votre peinture aujourd’hui ? Est-ce de l’abstraction, de la figuration, ou une peinture qui se situe entre les deux ?
TvB : C’est difficile à définir. C’est compliqué…
La matière, le concept et l’inconnu
Lino Polegato : Il y a, dans votre travail, quelque chose qui relève de la maçonnerie. Je l’ai dit à Willy Dory : vous êtes un maçon. Le maçon travaille la matière, il dialogue avec elle…
TvB : Oui, sans matière, ce n’est pas un tableau.
LP : Exactement. Sans matière, ce n’est pas un tableau. Mais vous êtes aussi un artiste conceptuel. Au fond, cette dimension conceptuelle est essentielle dans votre démarche.
L’artiste : C’est une nécessité, pour moi. Une nécessité pour obtenir un bon résultat. Quand ce n’est pas conceptuel, c’est superficiel.
LP : Dans l’exposition, il y a une peinture qui m’intéresse particulièrement et qui, me semble-t-il, vous représente assez bien. C’est celle de cet homme qui marche, les bras tendus vers l’avant et la tête rejetée en arrière. J’y vois une sorte d’autoportrait : un homme qui ne sait pas où il va, mais dont les mains, elles, le savent.

TvB : Oui, c’est une très bonne interprétation.
LP : C’est aussi une très belle manière d’aborder l’inconnu. On avance vers ce que l’on ne connaît pas et, en même temps, on se rapproche de la sensation, de l’émotion. Les mains sont là pour nous guider.
TvB : Oui. La tête essaie d’avancer sans savoir très bien où elle va, mais elle avance quand même.
LP : L’homme marche. C’est une déambulation. Une déambulation… C’est aussi une forme de somnambulisme. C’est peut-être une manière de décrire votre façon de circuler dans l’art.
TvB : La concentration est présente, mais il y a aussi son contraire.
J’ai une petite anecdote à ce sujet. Mon père était fils d’agriculteur et, dans la ferme, ils avaient un employé. Un matin, mon père le surprit marchand sur une poutre, dans les combles.
LP : Il devait donc être très concentré.
TvB : Justement, il ne semblait pas l’être. C’est très paradoxal.
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