Patricia Dophie : pan de vie

Patricia Dopchie, "triptyque", 1997 (c) Galerie Faider

Sans passer par la figuration en case départ, Patricia Dopchie a toujours préféré ce qu’il est convenu d’appeler l’art abstrait. C’est donc l’aspect pictural qui prime, laissant part entière à la sensibilité, au regard des spectateurs que sont les visiteurs d’expositions, les collectionneurs. Leur œil est happé par la couleur, les formes présentes sur la toile.

Solo métaphysique

Très vite le monochrome s’est imposé à elle. Il s’est épanoui à travers des tonalités diverses et aboutira dans l’aujourd’hui à un dialogue entre rouge et noir. Dopchie rejoint dès lors, au fil de cette actuelle expo, la dualité du fameux oxymore que Corneille met dans les paroles de Rodrigue : cette «obscure clarté ». Il s’agit avant tout, comme l’écrit Jack Keguenne (1957-2026), « de la raison des apparences, la tension d’une rigueur, la symbolique des couleurs. » Claude Lorent ajoute qu’il s’agit de la traduction « du rien et du tout, le possible éternel et le présent, l’invisible et le tangible ». 

À les observer en panoramique, les créations d’auparavant ont une qualité picturale singulière qui reste identique depuis les années quatre-vingts. Ce jaune métissé, ce vert illuminé, ces toiles irradiantes témoins d’un passé autant que les contemporaines en rouge et noir doivent tout à une technique tenace. Celle d’un aplat délicat, dépourvu de tout relief, vierge de toute trace du passage d’un pinceau. Tout ici est lisse, dépouillé de toute aspérité, presque sans épaisseur, une sorte de caresse déposée sur le support, le souvenir de celle-ci, un épiderme nourri par un rayonnement intérieur. Rien de commun avec un travail instantané à l’aérosol. C’est ici le résultat d’une opiniâtre persévérance. Il y a bien pinceau mais un pinceau qui efface lui-même le mouvement lui ayant permis de déposer le pigment. C’est alors que s’impose la luminosité qu’il recèle.

Sur ce socle pelliculaire, depuis quelques années maintenant, une autre couleur vient, en complément, en adjuvant, en conquérant. C’est le noir. Invasif, il se comporte en attaquant. Il vient là en duel avec la luminosité interne que génère le rouge ; il débarque du nocturne ; il a, face à l’éclat d’un brasier, d’une combustion, la détermination de l’extinction, de la suie qui enrobe ce qui n’a pas totalement été réduit à l’état de cendre. Il est l’inerte qui s’installe dans un espace devenu nocturne, destruction. Ce qui semblait n’appartenir qu’à l’uni d’un lieu aplani, se retrouve funèbre, recouvert d’un deuil de fin d’existence. Façon nouvelle de renouer avec les vanités d’autrefois, censées nous amener à percevoir la cénesthésie, cette prise de conscience de la réalité de l’éphémère inhérente à toute existence. 

Voilà bien qui atteste que ce que peint Dopchie n’appartient nullement au descriptif réaliste d’un art figuratif à vocation narrative ou anecdotique mais bien à un univers mental, à une réflexion quasi métaphysique à propos de l’existence faite d’un bouillonnement vital confrontée aux aléas qui jalonnent tout parcours temporel de ce qui est vivant, donc voué à une inéluctable fin. Comme le noir charbon susceptible de devenir braise ardente.

Michel Voiturier

« Epiphanie picturale 1982-2025 » en la galerie Faider, 12 rue faider à Bruxelles jusqu’au 30 mai 2026. Infos : 02 538 71 18 ou www.galerie-faider.be

Lire :

Kéguenne, Lorent, Voiturier, En regard, Tournai, Maison de la Culture, 2010, 48 p.     

Patricia Dopchie, Claude Lorent, Epiphanie picturale 1982-2025, Gerpinnes, Tandem, 2026, 56p.

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