À rebours de la logique d’ingénierie, fondée sur l’abondance supposée des ressources, la pratique de Set&Chloé s’inscrit dans une économie du bricolage, soit une manière de faire avec l’existant, dans un environnement limité et chargé de contraintes autant que de potentialités. Toutes deux se reconnaissent dans le cadre établi par l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss, pour qui « [le] bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. »(1) Le bricolage chez Set&Chloé ne relève pas uniquement d’un modus operandi mais affirme une démarche qui consiste à composer avec les restes d’un monde abîmé plutôt qu’à y projeter des solutions exogènes. Ce faisant, leurs projets se déploient à partir de matériaux trouvés et de procédés empiriques, où l’expérimentation devient un socle de connaissances à la fois éthique et critique.
Leur collaboration débute en 2019, à l’occasion d’une exposition au Cinéma Palace à Bruxelles. Si chacune y présentait son propre travail, la scénographie pensée collectivement révèle rapidement des affinités dans leur manière de penser les espaces et de construire des récits. De cette rencontre naît HORMONOL (2021), première pièce commune, bientôt suivie de QUAZAR(2022-23), dont plusieurs témoignages et artefacts présentés à la Médiatine en mars dernier leur ont valu d’être distinguées par le prix POELP 2026. Toutes deux revendiquent une pratique d’expérimentation directe basée sur le démontage, la récupération et le réagencement. Leur démarche se rapproche de celle du « trickster », cette figure nord-amérindienne du coyote rusé qui détourne les codes pour déstabiliser avec humour. Avec AQUAQUAZ, initié il y a deux ans à l’occasion d’une résidence au Centre d’art contemporain de Neuchâtel, en Suisse, le duo prolonge son univers science-frictionnel en le déplaçant vers un territoire aquatique. Ce premier développement a donné lieu à une performance publique accompagnée d’un live, le 7 juin 2024, réalisés en étroite collaboration avec les artistes musiciens Ugnė Vyliaudaitė et Arthur Chambry, du duo Sans Âge. (2)

Cet été, cap sur Java ! Un tournage de quatre mois en Indonésie permettra aux deux artistes de poursuivre leur exploration des QUAZARS dans un contexte où le plastique est à la fois matière première et enjeu écologique. Cette deuxième immersion en zone humide prendra la forme d’un documentaire fictionnel qui explorera les formes de réappropriation des déchets, entre pratiques artisanales, détournements et récits spéculatifs, en mettant en lumière les pratiques d’individus et de collectifs qui, en première ligne, en réinventent l’usage et témoignent d’une capacité à transformer le déchet en ressource.
Rencontre avec les artistes, quelques semaines avant leur départ, dans l’optique d’en apprendre davantage :
SET : Le projet QUAZAR est né d’un désir de déplacement, celui de sortir de l’atelier et des espaces de travail confinés pour expérimenter en extérieur. Nous avions repéré un paysage karstique, sec et rocheux dans le sud-est de la France qui nous semblait propice à l’écriture d’une fiction. À partir de là, nous avons imaginé une narration centrée sur deux figures d’amateures qui mettent tout en oeuvre pour développer leurs propres outils de mesure dans le but d’étudier un phénomène lumineux appelé QUAZAR.
CHLOÉ : Cette figure de l’amateur passionné par son sujet d’étude trouve un écho dans certaines formes de savoir non institutionnelles. Nous avons notamment été marquées par la série Entre Terre et Ciel, diffusée sur Arte, qui articulait observations empiriques, conceptions ancestrales, pratiques amateures et discours scientifiques. Ce qui nous intéressait était moins la justesse scientifique que la circulation entre ces différentes approches de la connaissance. Pour le projet HORMONOL par exemple, nous nous sommes mises en scène comme des hormonologues adoptant les codes d’un discours dit « scientifique », une posture d’autorité qui nous a finalement déplu car ne permettant pas de cultiver l’ambiguïté comme espéré, aussi, pour QUAZAR, nous avons adopté la figure plus appropriée de l’amateur. Dans ce contexte, il nous est arrivé d’échanger avec des personnes dont le point de vue était bien plus expert que le nôtre, et qui, à leur tour, proposaient des interprétations qui pouvaient venir prolonger ou enrichir le récit. Notre parole se trouvait alors reprise, réinterprétée à l’aune de leur propre logique. Et, d’une certaine manière, nous nous retrouvions nous-mêmes prises au piège car il est parfois impossible de savoir si la personne en face joue le jeu ou adhère réellement à ce qu’on lui dit. Ce flottement entretient une forme équivoque qui fait que nous restons dans l’incertitude, jusqu’au bout.
SET : Cela est d’autant plus important pour nous que, bien souvent, lorsqu’on évoque la science-fiction dans le domaine des arts plastiques et visuels, on attend une forme de véracité dans ce qui est montré ou énoncé. Comme si cela devait nécessairement s’inscrire dans une démarche scientifique ou, au minimum, relever d’une collaboration avec un scientifique, et donc s’apparenter à quelque chose de sérieux. Or, nous avons justement eu envie de nous éloigner de cette attente, tout autant que de celle, plus diffuse, qui entoure souvent le travail de femmes artistes s’intéressant à la science sans en être spécialistes, qui est celle de la poésie. Si certains perçoivent dans notre travail une forme de poésie, tant mieux, mais cela ne nous appartient pas et ce n’est pas un terrain que nous cherchons à investir. En revanche, ce qui nous intéresse davantage c’est de développer et de mettre en œuvre une pratique plastique basée sur une véritable philosophie du bricolage et du réemploi, inscrite dans une logique d’apprentissage profondément empirique.
CHLOÉ : Le phénomène QUAZAR étudié reste volontairement indéfini. Il est suggéré à travers les formes des outils produits, laissant place à des projections multiples. Pour ce nouvel opus AQUAQUAZ, nous allons davantage orienter notre recherche vers le processus de bricolage et de fabrication, en documentant, par la vidéo, chaque apparition de forme ou de matière, dès lors qu’elle est susceptible d’être retravaillée pour participer à la fabrication d’un outil quelconque. Nous avons amorcé cette approche sur notre site web en publiant de faux live-stream de travail en atelier, et c’est dans cette direction que nous souhaitons développer notre immersion à Java. Il s’agira d’un dispositif de réalisation hybride car, d’un côté, nous produirons des objets de manière concrète — les pièces qui composeront notre scénographie — et, de l’autre, nous mettrons en place un protocole d’enregistrement permettant de garder instable cette frontière entre fiction et réalité. Les prises de vue se feront à l’aide de nos téléphones portables et de bodycams, accentuant encore cette documentation de notre quotidien qui emprunte, en partie, aux codes de la télé-réalité.
SET : Si QUAZAR relevait sensiblement de la fiction, le second volet s’oriente plus clairement vers une exploration des pratiques artisanales de réemploi et introduit, pour la première fois, la notion de communauté. Car être amateur, c’est aussi appartenir à un réseau, une somme d’expériences partagées. C’est cette dimension que nous souhaitons mettre en avant, à travers des rencontres et interviews de personnes et d’associations locales qui travaillent pour la préservation de l’écosystème, comme Ecoton fondation à Surabaya.
CHLOÉ : AQUAQUAZ est né en 2024 d’une double envie, celle de travailler davantage en prise avec un territoire et ses spécificités, et en lien avec le milieu aquatique. Il y avait toute une esthétique propre à ces espaces qui nous fascinait, mais nous ne trouvions pas vraiment de terrains d’application à ce moment-là. Cette même année, nous avons été invitées par le CAN / Centre d’Art de Neuchâtel pour y effectuer une résidence. Sa localisation à proximité d’un lac nous a offert l’opportunité d’initier notre projet, développé en collaboration avec le groupe Sans Âge dont la pratique musicale performative nous parlait beaucoup et allait d’office enrichir et amplifier la performance. Arthur fabrique ses instruments acoustiques lui-même, à partir des matériaux qu’il trouve, ce qui est idéal pour jouer dans l’eau, et avec Ugnė, ils ont travaillé à l’intégration de bruitages adaptés aux outils de mesure que nous avions préconçus ; il ne nous restait plus qu’à les activer.
SET : L’envie de poursuivre l’aventure à Java a été provoquée par un état de fait que j’ai pu observer dans cette région insulaire particulièrement touchée par la pollution plastique mondiale, où de nombreuses associations œuvrent à la recherche de solutions pour tenter d’endiguer le problème et réduire son impact environnemental. Comme dans beaucoup d’autres pays du monde, en l’absence de système de gestion efficace de traitement des déchets, le réemploi s’effectue principalement à partir de matières brutes. C’est ainsi que nous avons élaboré tout un parcours pour aller à la rencontre de ces acteurs, dont le point de départ sera la Jatiwangi Art Factory, qui nous accueille en résidence deux semaines durant. Il s’agit là d’un espace hybride et communautaire, initialement géré par les familles voisines du lieu où il est situé, très engagé dans la préservation des milieux naturels et la transmission de pratiques artisanales locales et écologiques. Ces éléments ont permis d’asseoir et de développer notre projet dans une cohérence à la fois territoriale et artistique.
CHLOÉ : Notre programme sur place est dense : nous disposons de quatre mois pour récolter nos matériaux, construire et documenter la construction de nos pièces, et mener toute une série d’interviews. À notre arrivée à Jatiwangi, notre lieu de résidence, nous rejoindrons la montagne Ciremai, pour une première semaine d’immersion dans un projet porté par des membres de la Jatiwangi Art Factory (Bee Boarding School, ROEM Institute) autour de la préservation des abeilles et de l’écosystème local. Ensuite, nous poursuivrons vers Surabaya, où sont implantées plusieurs associations de tri et de réemploi des déchets, dans une région dominée par de grandes industries productrices de plastique et de latex. Nous passerons aussi par Yoygakarta pour rencontrer la scène artistique et musicale. Notre espace-atelier sera situé à l’est de l’île, une région plutôt volcanique, l’eau de la mer y est trouble, donc nous avons programmé deux semaines à Bali pour réaliser les prises de vue aquatiques avant de revenir, pour notre dernière semaine de résidence, à Jatiwangi. Nous souhaitons profiter de l’occasion pour présenter une partie des rushs et montages aux membres de la Jatiwangi art Factory afin de recueillir leur avis sur notre réflexion et sur les interviews réalisées avec elles et eux.
SET : Nous effectuerons l’essentiel du trajet en train avec un équipement minimal. Pour ce faire, nous avons confectionné des tenues qui seront portées tout au long du séjour. Elles se doivent d’être à la fois solides et confortables pour résister à un usage quotidien, et adaptées pour les prises de vue subaquatiques. Par exemple, mon costume repose sur l’illusion d’une superposition de shorts et t-shirts, l’idée d’une accumulation de matières qui permet d’évoquer celle du plastique mais sans la nommer directement.
CHLOÉ : Nos tenues, comme nos personnages, jouent sur l’exagération et l’amplification de nos personnalités pour distiller une part d’humour et d’absurde, évitant ainsi toute posture surplombante ou didactique. À l’image des tenues conçues dans le but de créer des mouvements fluides à l’écran, nos outils devront également être pensés en termes de gestes et d’activation par le corps car nous voulons toucher à quelque chose de très low-tech et de mécanique. Cette dimension joue directement sur la forme que prendront ces objets, et il est fort possible qu’ils se donnent à voir différemment dans le cadre d’une exposition.
SET : Le docu-fiction que nous allons réaliser sur place se veut une ode au réemploi. Chaque épisode sera dédié à un aspect du bricolage en particulier, qu’il s’agisse de manipulations, de mécaniques ou de tensions, avec un élargissement progressif qui fait que, au fil des épisodes, on découvrira les techniques et matériaux utilisés et, dans le dernier épisode sera révélé le résultat de tout ce processus. Chaque saynète a été pensée en amont, tout en laissant une part d’incertitude à négocier en fonction des réalités qui seront rencontrées.
CHLOÉ : Les dates et le format de la restitution à POELP sont encore en discussion avec Sabine et Antoine mais il faudra nécessairement laisser le temps aux idées de décanter. Il s’agira, entre autres, de réfléchir ensemble à la meilleure manière de présenter cette matière vidéo et sonore enregistrée sur place. Ensuite, le travail sera d’intégrer physiquement cet ensemble de vidéos à l’installation pour créer un tout cohérent. Prêts ? À vos quaz ? Partez !
Set&Chloé construisent un univers où fiction et enquête se confondent, et où le geste artistique devient un vecteur d’attention, de transformation et de récit pour explorer d’autres manières de composer avec un monde irréversiblement impacté par l’action humaine. Dans ce nouvel opus, le bricolage s’érige en véritable outil du futur permettant d’échapper aux logiques de sidération ou de simple constat face à l’urgence écologique. Selon une approche aussi rigoureuse que décalée, elles développent leurs propres instruments de mesure, fonctionnels et précaires, à partir de rebuts de la société industrielle. Véritables incarnations d’une forme de savoir située, nés de la contrainte et confectionnés avec les moyens du bord, ces derniers seront mis à l’épreuve dans l’observation des écosystèmes marins javanais. De leur investigation naîtra un récit audiovisuel qui, à n’en pas douter, nous surprendra, et qui sera à découvrir chez POELP, à la rentrée prochaine. Une affaire à suivre, donc.
Clémentine Davin
1 Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Chapitre 1 – La science du concret, Édition Plon, Paris, 1962, p. 27.
2 AQUAQUAZ Sampling at the lake 07/06 24 (https://vimeo.com/1010229246)
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