Véronique Bergen, des arts visuels aux mots

A l’occasion de l’exposition des peintures d’Helena Belzer à La Lettre volée, la philosophe belge publie un troisième ouvrage sur l’œuvre de l’artiste d’origine allemande. Et un essai sur « L’axiome d’éros » de Guido Crepax.

Claude Lorent

Approcher la peinture – partant les arts visuels – par l’écriture – partant par la pensée -, est toujours une gageure. Un défi risqué que relève avec une sagacité toute poétique la philosophe Véronique Bergen. Elle n’en est pas à son coup d’essai et sa culture infiniment plurielle lui permet de voyager à l’aise et avec érudition dans les écrits autant que dans les images, dans les fictions autant que dans les analyses, dans les mythologies autant que dans les méandres de l’introspection, dans les arcanes de l’onirisme, du fantastique, des fantasmes et des univers issus d’imaginaires sans limite. Cette polyphonie, cet assemblage de voix qu’elle fait sienne, est le secret de son écriture épicurienne et libre.

Portrait lettré

Pour l’heure, en relation avec l’exposition qui se tient à la galerie de La Lettre volée à Bruxelles, elle vient de publier un troisième opus poétique consacré à l’œuvre picturale d’Helena Belzer qui, dit-elle si justement, « déploie depuis des décennies, depuis plus de cinquante ans, une œuvre aussi méconnue qu’immense ». Avant d’aborder cet ouvrage et l’œuvre de la peintre, adapter l’adage « dis-moi qui tu lis et sur qui tu écris » permettra de circonscrire quelque peu l’environnement culturel de l’auteure que les lecteurs de Flux News connaissent par ailleurs puisqu’elle y livre régulièrement quelques textes. Sa bibliographie cite Jean Genet, Gilles Deleuze, Sartre, Kaspar Hauser, Anselm Kiefer… Dans ses écrits on croisera aussi « des figures féminines emblématiques » telles Patti Smith, Hélène Cixous, Marilyn et Barbarella, Martha Argerich ou encore Marianne Faithfull… Et dans les citations reprises d’un ouvrage précédent sur Helena Belzer, on alignera les noms d’Henri Michaux, Marguerite Duras, Agnes Martin ou Bodhidharma… Des compagnes et compagnons de lecture qui trace en filigrane un certain profil auquel se joindra de manière déterminante la publication consacrée à l’œuvre du dessinateur italien de bande dessinée Guido Crepax.

C’est dans cet environnement humain et littéraire que voyage la pensée agissante de Véronique Bergen. Osera-t-on à son encontre, le terme de philosophe libertarienne dans la mesure où l’auteure quitte volontiers les chemins balisés pour emprunter des sentiers incertains et broussailleux où se perdre est surtout se retrouver dans un autre monde, celui proposé par l’Art et l’Ecriture. « Venu d’outre-monde / y retournant / un déluge d’atomes / frappe d’apocalypse l’ikebana / le souffle / le pied du cerisier. », écrit-elle face à une série d’encres de Chine noires, intitulées « Ashes » (cendres) d’Helena Belzer.

Avant, pendant et après

Ce titre de l’ouvrage, qui sous-entend une continuité, un temps non compté, couvre, précise l’auteure, « un très petit échantillon d’œuvres (ndlr : plus de 80), de dessins, de peintures qui s’étagent de ses premières créations à la fin des années soixante à nos jours (…), rythmé par mes poèmes, par mes textes de présentation ». Il ne s’agit pas d’un livre de critique ou d’historien de l’art, mais d’une suite de textes poétiques, en vers libres ou plus rarement en prose. Il convient dès lors de se laisser emporter par les vagues de mots qui roulent sous nos yeux car surgiront alors d’indescriptibles correspondances et affinités (on dira aujourd’hui connections) avec les œuvres reproduites ainsi complices du verbal. Le préfacier, le poète Pierre-Yves Soucy, écrit : « Car ce qui est vu – ces œuvres en leur singularité – se prolonge inévitablement dans la parole, aussi intérieure soit-elle ; alors que ce qui en est dit pénètre les œuvres elles-mêmes d’une manière inédite ». Dans les poèmes, point de ponctuation à l’exception de rares points d’interrogation ou d’un point, final ou pas. C’est le rythme de l’écriture qui s’impose, seul, ce sont les mots qui scandent la pensée. Parfois des jeux de mots, parfois des jeux de sonorités, entre les références à la nature comme matière première, comme lieu d’enchantement ou de mystère.

Double découverte

Que l’on ait ou pas eu l’opportunité de visiter l’exposition actuelle, entreprendre l’ouvrage, revient à se lancer dans une double lecture. Une première purement visuelle pour découvrir au fil des pages, les reproductions des œuvres picturales et prendre le temps de s’en imprégner car la diversité en est l’apanage. Une seconde lecture pour y associer les mots dont la densité poétique renvoie non seulement aux peintures chargées de sens imprévisibles à l’œil vagabond, de saveurs et d’odeurs, mais aussi à l’humain et au monde dans lequel sa naissance l’a irrémédiablement plongé. Une synergie s’enclenche désormais indissociable, énergie questionnante liée à l’esprit, à l’être, aux œuvres, sans réponse définie, définitive, fermée. Ouverture des champs poétiques de la peinture et de l’écriture.

Helena Belzer, « Sans titre », acrylique sur papier, 57 x 38 cm, Bruxelles, 2015.

De la première lecture comme de la visite d’exposition, on aura retenu que l’univers pictural est abstrait, multiple et extrêmement varié en ses résolutions qui passent de grands signes noirs à des compositions aux figures hautement colorées, de propositions linéaires épurées à des modulations chromatiques vibrantes où jouent transparences et superpositions, à des affirmations lumineuses et surfaces aux vibrations intenses. Pas de règle définie, pas d’esthétique figée, les images se succèdent, parentes ou indépendantes, en affichant leur personnalité distinctive, jusqu’à, très rarement la tentation de la suggestion figurative comme en ce papier en noir et blanc de 1978, « Sans titre », silhouette d’une femme alanguie, ou en cette acrylique de 2013 « Robert Walser », évocatrice d’un lieu de tragédie. « Des quêtes formelles hétérogènes » nous dit la poétesse qui parle aussi d’une « ligne éthique » et ajoute que « l’œuvre d’Helena Belzer se présente comme un contre-feu, comme un espace-temps qui n’a jamais pactisé avec les concessions et l’infirmité de la gloire ». D’abstraction, il en est question dans l’un des textes de Véronique Bergen qui note, fort à propos, que « Les frontières entre abstraction lyrique et expressionnisme abstrait se brouillent, l’intuition d’une construction de l’espace laisse affleurer le continent des émotions, de l’instabilité de la matière et de l’esprit ».

De l’origine d’un langage abstrait

Parmi les textes de l’ouvrage, il en est un capital afin d’entrer en cette abstraction. Nous n’avons encore rien dit de l’artiste Helena Belzer qui, née en en Allemagne en 1941, installée en 1959 à Munich avant de migrer en 1967 à Formentera où elle réside encore actuellement, a débuté en écrivant des poèmes et s’est consacrée à la peinture à la suite d’une initiation conduite par l’artiste Eli Montlake à Eivissa (Baléares). La question que se posa très tôt l’artiste fut celle du mode d’expression. Bien que tentée par la poésie, elle élimina, tôt, le verbal. « Face à la honte d’appartenir, par les aléas de la naissance, à une nation coupable, à un régime qui fut responsable de la Shoah », écrit Véronique Bergen, « la réaction d’Helena Belzer fut de s’amputer de la langue allemande et d’inventer des écritures privées, non maculées, vierges de crimes. (…) Il s’agit pour Helena Belzer d’accomplir, par la peinture, dans la peinture, une dénazification (…) ». L’artiste voyagea abondamment, en Inde, au Japon, au Maroc, en Iran et en Chine où elle poursuivit des études de calligraphie. Le premier ouvrage que lui consacra la philosophe dès 1994, portait sur les « Encres », peintures d’une écriture purement graphique.  Dans l’un des poèmes récents, Véronique Bergen   écrit : « par la peinture / se réserver l’accueil / que la Loi et l’Histoire nous ont refusé / entrer dans l’être par la vertu des formes ». Ajoutons encore cette insertion concernant l’abstraction picturale de Belzer qui recoupe « les mouvements de l’abstraction géométrique, de l’abstraction lyrique, de l’expressionnisme abstrait ou de la géométrie sacrée de l’hindouisme, du bouddhisme ». Ou encore : « La peinture d’Helena noue un dialogue intense avec les défunts (…) ». Et l’auteure de conclure la présentation de l’exposition par ces mots en complicité avec Marguerite Duras : « Si la beauté de la peinture d’Helena Belzer n’a pas été ‘accaparée par le pouvoir’, réduite en cendres par ‘la stupidité et la cruauté du présent’, c’est parce que, de se tenir dans l’ombre, elle n’a cessé d’avancer ses formes en les soustrayant aux mâchoires du monde ».

L’axiome d’éros

On ne quittera pas Véronique Bergen sans plonger dans un tout autre ouvrage récent consacré au « Grand maître du neuvième art, Guido Crepax » vu sous l’angle de « L’axiome d’éros » par lequel elle livre, à travers ce choix, semble-t-il un autre aspect d’elle-même. En effet, on ne serait pas surpris d’y voir un engagement particulier de l’auteur tant sa détermination est exemplaire à proposer une analyse extrêmement fouillée de l’œuvre du bédéiste italien (Milan, 1933 – 2003). Un ouvrage bouillonnant de culture et d’intelligence perspicace, impossible à résumer mais qu’il faut lire impérativement car il révèle non pas uniquement une œuvre, mais aussi une époque et un état d’esprit libérateur d’être et de penser. D’emblée, elle parle « d’avant-gardisme » et des « révolutions graphiques et narratives qu’il met au point dans les années 1960 et qu’il ne cesse de relancer par la suite se cristallisent en travers de son personnage mythique, Valentina ». A travers cet être tutélaire (et quelques autres) de la femme libérée des Sixties, c’est la profonde révolution mentale et comportementale de figures féminines transgressives et audacieuses jusqu’au rejet de tous tabous qui est mise en scène et en mots. Valentina, dont le portrait s’inspire de celui de l’actrice américaine Louise Brooks, est une femme totalement émancipée bravant tous les interdits, « fille du surréalisme » et « affranchie des conventions morales ». Elle est rebelle, militante politique et son univers de prédilection se mélange avidement de fantasmes oniriques ou vécus, de baroquisme quasi délirant, « d’avidité sexuelle », sans compter qu’elle s’immerge au plus fort avec jouissance jusque dans l’érotisme sadomasochiste crépaxien. Pour dresser cette fresque analytique d’incursions initiatiques, Véronique Bergen convoque la part la plus avant-gardiste et la plus libre de la culture de l’époque traversée. Artaud, Bataille, Breton et bien d’autres en sont, autant que le cinéma, la littérature, l’architecture, la peinture, même le folklore et les royaumes de divinités. Une œuvre d’héroïnes électrons libres en tous domaines qui ne cessent depuis d’influencer nos pensées et nos attitudes même si tout ce qu’elles annoncent ne peut encore être considéré comme des acquis, surtout aujourd’hui, temps de régressions. Une mise à nu décapante et salutaire. Révélatrice.

Publications

Véronique Bergen, Encres, peintures d’Helena Belzer, La Lettre volée, 1994.

Véronique Bergen, Tomber vers le haut, peintures d’Helena Belzer, illustrations couleur, 142 p., La Lettre volée, 2016.

Véronique Bergen, Avant, pendant et après, peintures d’Helena Belzer, préface de Pierre-Yves Souci, illustrations couleur, 208 p., La Lettre volée, 2023.

Véronique Bergen, Guido Crepax – L’axiome d’éros, collection Palimpsestes, 142 p., La Lettre volée, 2023.

Exposition : Peintures d’Helena Belzer, galerie des éditions La Lettre volée, 146 av. Goghen, 1180, Bruxelles. Jusqu’au 25 novembre. Srv 0474 97 43 60 – lettre.volee@skynet.be

Illustration : Helena Belzer, « Sans titre », acrylique sur papier, 57 x 38 cm, Bruxelles, 2025.

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