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Regard dans le rétro

Dans un monde de plus en plus chaotique, menacé par les guerres, par les montées d’extrémismes violents, par les dérèglements climatiques, dominé par une économie gloutonne source de tragiques inégalités humaines, marqué par une refondation des équilibres des pouvoirs dominants, la place de l’art contemporain et de son marché, se redéfinit au cœur des enjeux plus politiques, sociaux et sociétaux qu’esthétiques. Petit coup d’œil dans le rétroviseur.

On ne fera pas le bilan des grandes expos et on laissera aux publications habituelles les effets d’annonce des incontournables de l’année à venir, et à  ArtReview la responsabilité du classement du top 100 mondial des personnalités considérées comme les plus influentes artistiquement en 2023. On tentera plutôt d’extraire de la première année pleinement post-Covid quelques caractéristiques majeures en constatant d’emblée que les bonnes intentions promulguées sous régime épidémique n’ont guère tenu le coup bien longtemps. Les pratiques mondialisées au niveau de ce que l’on estime être le sommet de la pyramide artistique, et ses conséquences, dament encore davantage le pion aux initiatives plus locales, moins énergivores, plus responsables, mais non moins pertinentes, voire prestigieuses et novatrices. Dans la stratification des niveaux de reconnaissance des artistes, les écarts s’accentuent entre les tops consacrés à l’international et les offres qualitatives de proximité relative. Les artistes qui ne jouent pas dans la cour des galeries les plus prescriptives au niveau mondial ou qui ne font pas partie des collections parmi les plus réputées et les plus médiatisées, éprouvent des difficultés croissantes à accéder à un étage supérieur. Les critères qui entrent en jeu ne relèvent pas exclusivement d’une qualité intrinsèque de l’œuvre mais de facteurs adjacents tels les tendances et goûts du moment, les modes passagères, les prescriptions du marché, la capacité bancable et, prioritairement, la valeur financière attribuée et confirmée par les ventes publiques… Dans cette âpre compétition pour atteindre les premières places, le soutien de certains Etats joue aussi un rôle croissant et s’exprime notamment dans le cadre de l’extension de la géopolitique culturelle internationale ainsi que dans le développement de la politique muséale nationale et du soutien efficace apporté aux artistes. Dans ce domaine, la Fédération Wallonie-Bruxelles a peu de chance de participer à un championnat, même national.

Une mondialisation positive

D’un autre côté, parmi ses bienfaits qui se consolident au fil du temps et particulièrement au cours de l’année écoulée, la mondialisation accroit considérablement les horizons de la diffusion artistique, favorise souvent la prise en compte de l’importance de l’art et de la culture auprès des pouvoirs politiques, ouvre largement l’horizon à des artistes des toutes origines et à des expressions restées longtemps sous le boisseau, voire ignorées. On assiste, et c’est heureux, à la prise en compte des expressions de minorités ou de pays dont la culture a été jusqu’ici minorée. Grâce à cette diversité, la désuniformisation artistique et culturelle est en marche et favorise un antiracisme par l’acceptation de l’autre. Une accentuation du phénomène ne peut qu’engendrer du respect à l’égard d’autrui, de sa culture, de sa pensée, et favoriser une considération plus égalitaire, moins dominatrice par les seuls critères de valeur de l’économie ultralibérale. Partant et à travers nombre d’expositions, historiens et chercheurs revisitent à bon escient une histoire de l’art qui restait majoritairement sous vision et emprise occidentales. Il s’agit d’une avancée majeure, véritablement historique, qui engage un travail de fond considérable. La voie est ouverte, elle ne fera que faire progresser les connaissances et les reconnaissances. De plus, on peut aisément imaginer que les interférences et les influences réciproques vont nourrir bien des créations libérées de contingences diverses ou d’injonctions protectrices. L’histoire de l’art contemporain est désormais indubitablement plurielle. Elle s’enrichit. Elle est à réécrire.

Les voix féminines

Une des grandes avancées dont l’année fut féconde, est l’attention portée aux plasticiennes qui jusqu’ici n’avaient droit qu’au second, voire au troisième rang, quand elles n’étaient pas purement ignorées. Néanmoins cette correction indispensable et bienvenue, rectificatrice de discriminations, doit s’accompagner d’un vrai regard critique sur l’œuvre, ses qualités, son importance. La prise en compte du seul critère féminin, sans autres considérations, affaiblirait la tendance de réévaluation historique. Dans ce sillon qui offrira à n’en pas douter de nouvelles et riches découvertes, s’inscrit également l’attention portée particulièrement aux femmes artistes issues de contrées culturellement et artistiquement défavorisées.

Questions sociétales

Autre constat d’importance, les mouvements sociaux et les grandes questions sociétales qui agitent tous azimuts les cerveaux des populations et des décideurs à l’échelle de la planète, interfèrent de plus en plus dans le chef et les réalisations des plasticiens. Un grand nombre d’œuvres, avec des bonheurs très variables, focalisent leur propos sur ces questions, qu’elles concernent l’économie, la préservation de la nature, le climat, l’anthropocène, les inégalités sociales, les thématiques du genre, de l’identité jusqu’à celle de l’orientation sexuelle…, soit un ensemble de domaines (non exhaustifs) qui dépendent plus ou moins du politique et de déterminations individuelles. On a pu voir que le traitement de ces sujets conduisait à des positions parfois extrêmes menant au militantisme ou à la revendication activiste. Les expressions se placent alors en amont du projet plasticien au profit d’une cause particulière, partisane, ainsi qu’à des exclusions, ce qui n’a pas manqué de soulever des polémiques parfois virulentes et d’engager à des retraits d’œuvres (censure ? prudence ? peur ?) ou des démissions. De telles interventions posent la question des limites de ce qui est ou pas considéré en tant qu’art. L’hors-norme étant une tentation inscrite dans l’ADN artistique, la frontière en art et non-art est de plus en plus fragile et transgressée. D’où le constat qu’à part dans de rares considérations de spécialistes branchés sur la question, les polémiques et controverses qui surgissent ne portent plus sur l’esthétique, sur les qualités plastiques, mais sur le contenu des images, sur le message adressé par l’artiste. L’art, en sa capacité critique, en sa spécificité intrinsèque et fondamentale, a pourtant dans son fond ses exigences esthétiques, et tout aussi capitale, celles de sa portée poétique, au risque de se perdre dans une confusion melting pot d’images et d’objets.

Peinture figurative

De là sans doute un autre constat : la domination des figurations en toutes directions et aux qualités souvent trop peu assumées, avec en contrepoint la régression de la défense des abstractions pertinentes et novatrices. Les abstractions fréquemment mises à l’honneur ces derniers temps, tant dans les musées que dans les foires ou les galeries, relèvent alors, la plupart du temps, du domaine historique avalisé. La dernière foire belge de l’année, Art Antwerpen en a fait la démonstration. Pourtant la mouvance reste bien active dans les ateliers. Par ailleurs, et même si on assiste à la plus grande variété des modes et moyens d’expressions visuelles, le marché de l’art en foires et galeries, reste dominé par la peinture marquée par le retour de trois sujets hors ceux déjà évoqués, hors une propension à des proposition plutôt design et décoratives pour intérieurs trendy et hors une appartenance à une culture du divertissement. Les trois sujets en résurgence : la nature morte, les fleurs et les animaux ! On pourrait y joindre le portrait. Des traditions revisitées et (habilement) détournées mais bien présentes. Paradoxalement face aux expansions technologiques galopantes, un regain de la pratique de la céramique s’est confirmé (Une foire spécifique ceramic brussels 2024 se tient à Tour & Taxis – Brussels du 24 au 28 janvier). Une autre tradition, celle du retour à la terre et du fait main ? L’art textile ou en affinité refait également surface avec un vrai succès. Dans un partiel éclectisme, la tendance conceptuelle et des voies apparentées associées aux idées, poursuivent un chemin plutôt vallonné.

Effet d’un anniversaire à venir, un climat quelque peu surréaliste est aussi réapparu, certes différent de l’orthodoxie souhaitée par la pape français André Breton, mais le terme lui-même et une certaine ambiance dans le pictural resurgissent. On n’en a jamais fini avec l’histoire.

Techniques d’avenir

Dans le rapport aux sciences, aux technologies et au numérique, l’interrogation qui agite le landerneau et crée quelques angoisses est celle de l’intrusion de l’IA. Comment les artistes, champions des détournements et des usages imprévus, vont-ils maîtriser ce nouvel outil ? Un défi de taille est lancé, avis aux pionniers. Autre incursion, celle des neurosciences qui contrarient les accointances psychanalytiques entre autres freudiennes, d’une branche picturale certes minoritaire mais non éteinte (voir à ce propos la riche expo Lacan et les artistes, Quand l’art rencontre la psychanalyse, Centre Pompidou-Metz, France – Jusqu’au 27 mai. https://www.centrepompidou-metz.fr/fr). Enfin, l’année fut aussi celle des valses hésitations des NFT pour qui l’engouement a nettement faibli et varie selon le cours chaotique des monnaies cryptées.

Demain

Rendez-vous dans un an, le futur de l’art appartient aux artistes et non aux prédictions. Encore qu’une exposition historique traitera du sujet en ce début d’année : Prédictions, les artistes face à l’avenir, triple exposition au monastère royal de Brou, H2M-Espace d’art contemporain (Bourg-en-Bresse) et le musée Thomas Henry (Cherbourg-en-Cotentin), à partir du 30 mars (https://www.monastere-de-brou.fr/).

Claude Lorent

Une œuvre de Céline Tuloup, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (4), 2021, participant à l’exposition Prédictions, les artistes face à l’avenir à Bourg-en-Bresse. © Céline Tuloup

1 Comment

  1. Merci Claude pour cette riche analyse rétrospective qui donne des balises pour l’avenir. Je mesure mal la portée que les NFT et le wokisme ont sur les tendances actuelles de l’art contemporain et évidemment je ne peux imaginer les conséquences pour le futur.

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