Flower Power

Chaumont, période bleue

 

« Le parfum
Imagine le parfum
L’Eden, le jardin
C’était pour demain

Mais demain c’est pareil
Le même désir veille »

Laurent Voulzy, Le Pouvoir des Fleurs

 

Elle a cinquante ans déjà, cette photographie inoubliable de Marc Riboud : une lycéenne tient une fleur face aux bayonnettes ; c’était un chrysantème ; c’était à Washington, lors des grandes manifestations des Américains contre la guerre du Viêt-Nam. « Aucun d’entre eux n’a croisé mon regard. J’étais comme face à un mur » se rappellera, bien plus tard, Jan Rose Kazmir.

« We vroegen ons inderdaad een beetje af wie er van Flux-news zal rapporteren over documenta 14 » répond l’attachée de presse en nous fermant les portes de son édition 2017, pourtant destinée à surmonter les frontières. Alors, no Fulda no cry, les doux méandres de la Loire nous tendent les bras. Flower Power ! Et nous avions le souvenir, en 2011, du merveilleux marronnier de Bob Verschueren, « Réflexion », dressant ses racines vers le ciel dans le pédiluve de la cour de la ferme, des cloches silencieuses de Jannis Kounellis dans les profondeurs du Château de la belle Diane de Poitiers, des échelles poétiques de François Méchain, élevant le regard jusqu’aux frondaisons bleues d’un platane centenaire…

Horizon bleu, carré parfait et bourdonnant d’iris, de sauge et d’allium. Les Prés du Gualoup nous attirent en premier, appel d’air offert par une prairie fleurie d’une dizaine d’hectares, aménagée par le paysagiste Louis Benech de telle sorte qu’on peut en découvrir les multiples surprises sans jamais perdre de vue son immense perspective. La parcourir lentement, c’est oublier le temps en se perdant dans ses alcôves secrètes. Rêver au pied de la colline dans le jardin chinois de Che Bing Chiu ; se nicher dans les enchevêtrements de pin sur la mare de Wang Shu, le « Jardin des nuées qui s’attardent » au parfum grisant de chèvrefeuille ; méditer au bord de l’étang carré du jardin coréen aux surprenants poissons bleus… Bleus comme l’étrange colorant déversé dans les étangs de Chaumont et supposé favoriser la méditation : face à « L’Archipel » conçu par le grand paysagiste japonais Shodo Suzuki, celle-ci prend une allure résolument post-apocalyptique. L’enfer n’est jamais très loin du paradis, et les heures creuses favorisent une sieste tranquille dans les hautes herbes ou sur les bancs délirants de Pablo Reinoso… L’après-midi privilégie les visiteurs pressés qui entrent et sortent, aucun regard échangé, « veni, vidi, on a fait les Prés ».

Le même risque guette dans les dans les jardins où vingt-sept espaces éphémères sont offerts aux artistes paysagistes déclinant « le pouvoir des fleurs », toujours à plusieurs, tant cet art sollicite un travail collectif. Une pluie légère et opportune nous a laissée seule sur un lit à opium bordé de tentures frissonnantes marquées de « La Fleur du Mal », face à un magnifique bouleau à l’écorce blanche bordé de chardons noirs ; datura, pavots, belladone, angélique et artémise, cinq états à éprouver dans tout leur attrait : l’apaisement, la culture, la chimère, le délire et l’abandon. Flower Power ! Courage, fuyons sous les parapluies rouges de « L’Agora » conçu par trois jeunes Françaises ; l’amphithéâtre de bois, blotti à l’ombre d’immenses bambous et planté d’achillées du plus beau rouge qu’on puisse rêver, attend la foule qui viendra refaire le monde. Mais quel monde ? Fuir « La Planète en Ébullition » et retrouver « Le Pouvoir des Sorcières », Coréennes cette fois, danser avec les grenouilles parmi les fleurs qui soignent… Papillonner ensuite dans jardin calme, parmi les scabieuses, les buddleias, les marguerites et les centaurées, toute une déclinaison de blancs invitant à lire longuement sur les chaises blanches le beau conte d’Andersen sur le papillon cherchant sa dulcinée ; mais si « la fleur des pois lui plut entre toutes », il finit par se demander si toutes ces fleurs en pot étaient bien humaines… Humain, très, et profondément émouvant, ce petit jardin où « Les Fleurs Prennent le Pouvoir » après le chaos, au portail gravé des mots inoubliables de Pablo Neruda : « Ils pourront couper toutes les fleurs. Ils n’empêcheront pas la venue du printemps ». Et c’est bien en quittant les jardins qu’il faut s’arrêter là où l’on vous propose de commencer : « De l’Autre côté du Miroir », là où se trouve la surprise.

Dans la cour de la ferme, « Réflexion » a disparu, mais sont apparues les cabanes légères d’une toute jeune artiste, Sara Favriau, dont on ne s’étonne pas de la savoir lauréate du Prix Découverte 2014 des Amis du Palais de Tokyo. Dans la Galerie basse, c’est l’artiste italien Davide Quayola qui a filmé en résidence dahlias, sauges et delphiniums du parc, les recomposant dans un travail video, « Jardins d’été », emmenant le corps du spectateur dans un flux hynotique, en lisière de ciel et d’eau, convoquant nos émerveillements les plus archaïques. Les cuisines du Château abritent toujours leurs cloches silencieuses. Le peintre discret Sam Szafran, 82 ans, amis d’Yves Klein et d’Alberto Giacometti, a colonisé les galeries hautes de ses milliers de philodendrons. Plus haut encore, Sarkis habite chacune des chambres de bonnes de ses vitraux dépouillés. Mais c’est la chapelle qui nous offre une véritable révélation : les artistes suisses Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger (déjà repérés par leur œuvre « Giardino Calante » dans l’Eglise de San Stae à la Biennale de Venise en 2003) s’y sont littéralement déchaînés, dans une débauche de fleurs, de rocs et d’objets qui l’envahissent jusqu’à en percer les murs : « Les Pierres et le Printemps » est une œuvre lumineuse, magnifiée par les vitraux.

Le parc s’est encore embelli d’un « Passage », arche de brindilles délicatement tressées par Cornelia Konrads. Giuseppe Penone, lui aussi, est passé par ici. Nikolay Polissky, icone russe du Land Art, le hante d’une forme fantastique composée de milliers de ceps de vigne. Et le « Toit à terre » de Rainer Gross, tourelle échouée en bord de Loire, sublime ses méandres bleus.

Nous repensons à ces mots lus il y a peu : “Cette omniprésence des fleurs, leurs offres quotidiennes, leur participation foncière au progrès de l’humanité, se sont effacées dans leur banalité même. Interlocuteurs primordiaux, nourriciers du corps et de l’intelligence, les végétaux se sont fait oublier aussi bien que l’eau dans les pays de sources[1]. Aux Jardins de Chaumont, nous ne sommes pas en terre révolutionnaire, mais pour un temps, des artistes y enracinent leurs rêves et font tomber les murs.

Fédérique van Leuven

Flower Power – Le pouvoir des fleurs, 26ème édition du Festival International des Jardins, 20 avril / 05 novembre 2017

 

[1] Pierre Lieutaghi, “La Plante compagne – Pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe Occidentale”, Actes Sud, 1998.

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