Mu(s)e(s)

Marie Rosen (triptyque), 2022

Observer l’œuvre de Marie Rosen nous fait découvrir ce que René Magritte ou Paul Delvaux, auraient créé s’ils avaient pu avoir le don d’immortalité. S’ils avaient vécu plus longtemps qu’une vie humaine, s’ils avaient pu continuer à faire évoluer leur travail, on les aurait peut-être vu aboutir aux délicats tableaux que propose cette peintre née en 1984 et vivant à Bruxelles. Nous en voulons pour preuve la nouvelle exposition que déploie la descendante de ces illustres aïeux à la galerie Rossicontemporary, dans la capitale belge.

Un des fondements de la peinture de Magritte et de Delvaux est assurément à localiser du côté du désir pour l’être féminin se faisant idéal, muse tout autant que corps sensuel de chair incarnée. Un autre désir que nourrit la peinture de ces deux éminentes figures a trait quant à lui à l’espace : on peut dire qu’il y a un désir d’espace chez Magritte et Delvaux, un souhait irrépressible de le posséder, de l’habiter, de l’investir, d’être en lui, multiple, démultiplié. Le désir pour le corps féminin va de pair avec le désir d’espace : les deux se confondent, s’enchâssent, sont volontiers soumis aux mêmes jeux d’illusions, d’esquives. Puisque tel est le désir : il doit s’alimenter d’une forme d’impossibilité pour continuer à exister, et même croître.

Marie Rosen fait cependant une démonstration étonnante. Elle dévoile un développement du désir que ne laissait pas présager la docte observation de l’œuvre de ses deux aïeux égarés en leurs labyrinthes créatifs. Elle nous révèle en fait une peinture où le peintre se serait finalement métamorphosé en son modèle. Ou pour le dire autrement, une peinture où le désir se serait finalement métamorphosé en son objet. Ce n’est plus une énergie masculine qui observe ici une présence féminine, mais bien une présence féminine incarnée, ne laissant paraître de son précédent état d’énergie masculine qu’une lointaine mue. La mue d’une muse, qui est désormais autre, soit elle-même, et elle seule (dès lors que le peintre masculin soudain disparaît).  

Il en résulte des tableaux surprenants, où l’on voit en quelque sorte cette muse en sa souveraineté nouvellement acquise. Marie Rosen représente beaucoup de personnages féminins (qui sont autant de portraits de cette muse nouvelle), se tenant droits et fiers. Comme par exemple dans ce triptyque Sans titre (l’artiste ne donne jamais de titres à ses tableaux) de 2022 montrant trois jeunes filles –ou trois fois la même jeune fille– vêtues de rouge, se tenant devant un fond orangé piqueté d’un motif étoilé. De tels personnages ont conservé dans leur regard une trace de mélancolie qui n’est autre que le reliquat du désir masculin inassouvi qui les a vu naître. Ils ont des longs cous, des traits épurés, comme on a pu en connaître avec Boticelli ou Ingres, d’autres peintres s’étant frottés à l’incarnation d’idéaux. Mais là où ces prédécesseurs ajoutaient cette masculine touche d’ambition (opérant souvent une contrainte à l’égard du corps féminin représenté), on vient ici vers un idéal différent, qui serait sans cesse ponctué d’une pointe de réalisme retenant l’envolée lyrique, empêchant l’être de trop se déréaliser : nous allons assurément dans les airs, dans les cieux avec cette peinture de Rosen, mais nous gardons aussi un pied sur la terre ferme. Ce pied sur la terre ferme sera toujours conféré par tel ou tel détail disons, prosaïque, dans ses tableaux: un regard soudain plus bas, un vêtement…

Ce qui se passe au niveau de l’espace est du même acabit. Ce n’est plus la représentation d’un désir d’espace mais la représentation du désir acquis de cet espace. On pourrait dire qu’on se retrouve dans la peau de l’espace dans les tableaux de Rosen qui le représente, ou plutôt qui nous le font vivre, car ce n’est plus une représentation mais une expérience. Ainsi de ce grand tableau Sans titre de 2022 toujours, de 120 par 150 cm, révélant une grande pièce tapissée de bleu, ouvrant vers deux couloirs dérobés, tels deux oreilles ou deux yeux. Ce serait presque équivalent à l’expérience récente que nous faisons de la réalité virtuelle, bien qu’en apparence le travail de Rosen dans son anachronisme semble éloigné de ces ultimes développements technologiques. Mais il n’empêche… Les tableaux d’espace de Rosen ont des yeux, un visage, un souffle, des battements de cœur (un peu comme l’annonçait en 1952 La chambre d’écoute de Magritte, du reste). Les regarder, c’est les revêtir. C’est être en eux. Et même plus encore, cela consiste à être eux. Cela signifie que les peintures de l’artiste vont souvent être des peintures de regards. Mais ce n’est plus le regard qui zyeute, louche. Nous ne sommes pas dans Suzanne et les vieillards. Ni dans l’œuvre finale de Marcel Duchamp, Etant donnés : 1° La chute d’eau 2° le gaz d’éclairage (1946-1966) dévoilée après sa mort au Philadelphia Museum of art, qui serait l’ultime représentation du regard désirant. Non, avec Rosen, vient désormais le temps du regard froid, intérieur, impassible, du désir même. Ce n’est plus un regard désirant, mais le regard du désir souverain. Désir assouvi, accompli. Et ce regard est présent autant dans les œuvres qui font littéralement voir des personnages en buste, ou dont seul est le visage, que dans celles qui montrent des espaces clos a priori dénués de présence humaine.

Puisque cette peinture est accomplissement et incarnation du désir, on pourrait aussi postuler qu’elle est enfantine. Car qu’est ce que le désir accompli sinon l’enfant ? Les personnages figurés par Rosen ont dans les yeux un regard d’enfance. Ce n’est pas un regard ingénu, mais un regard lucide et curieux. D’une lucidité qui leur vient de la connaissance encore fraîche du monde embryonnaire, absolu, dont ils proviennent. Monde totalement abstrait des pénibles aspects dont l’adulte affuble le réel. D’une lucidité, car ils entendent précisément voir les alentours : les regarder d’un œil perçant et clair.

Si ce ne sont pas des personnages qui sont représentés, mais bien des espaces seuls, alors ils sont représentations, expériences du regard en ce qu’ils montrent souvent des « boîtes » que l’on dirait presque crâniennes, ayant systématiquement ou presque, des « orbites ». Cette approche morphologique de l’espace s’exprime par l’intermédiaire d’intérieurs carrelés : salles de bain, laboratoires, ou ateliers de peintres d’une époque et d’une localisation indéfinissables. Tels sont les avatars de « boîtes crâniennes à orbites » dont use Rosen. Ces espaces carrelés ou crâniens ouvrent souvent sur l’extérieur sans toutefois que cet extérieur ne soit détaillé. Car ce qui importe, ce n’est pas cet extérieur mais bien les orbites incarnant le regard. Ces orbites prennent dans les tableaux de l’artiste la forme de fenêtres ouvertes vers un infini. Exemplaire à ce titre est le tableau Sans titre, 2022, de 120 sur 150 cm représentant une fenêtre aux bords arrondis, carrelés, plongeant vers un ciel orangé. Exactement comme Magritte le faisait, lui qui a multiplié les figurations de grandes baies de pierres ouvertes sur ce qui ressemblait à la mer, ou à un ciel.

On pourrait dire similairement que les yeux écarquillés des personnages de Rosen sont autant de baies bordées de pierres taillées ouvrant vers un infini.

Cher Magritte, cher Delvaux, vous voilà donc informés de ce que votre peinture est devenue. Vous pouvez vous réjouir de la voir dans les mains expertes de Marie Rosen. Ou plutôt, de la voir en son regard. Elle a de beaux jours devant elle. Et dans le futur, après elle, quelqu’un d’autre naîtra et proposera à son tour une autre mue.

Jena Tausen

Marie Rosen

Noemes II

02/06-27/08/2022

Rossicontemporary

Rivoli Building Ground Floor #17

690, Chaussée de Waterloo

1180, Bruxelles

www.rossicontemporary.be

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