Interpicturalité assumée en parenté avec Matisse

Rania Werda, Sans Titre, 2016, gravure et impression sur cuir, 52x52 cm. Coll. de l'artiste © R. Werda

L’influence des grands créateurs sur ceux qui les entourent ou qui les suivent a toujours existé. Depuis longtemps la notion d’intertextualité en littérature a donné lieu à bien des analyses. Dans les arts plastiques, il en va de même. Voici rassemblés quelques contaminés au virus matissien.

Matisse en personne  a d’ailleurs déclaré : « Je n’ai jamais évité l’influence des autres.[…] Je crois que la personnalité des artistes ne se développe, ne s’affirme que par les luttes qu’elle a à subir contre d‘autres personnalités. »

Les bien connus

Ils sont présents depuis des années sur la scène artistique. Leur pratique n’est donc pas nouvelle et ne constitue ni une découverte, ni une surprise. L’intérêt réside dans les rapports instaurés entre le vénéré Matisse et leurs univers personnels.

Chez Ben (1935), la citation ou l’emprunt est le plus souvent le nom du maître qu’il place dans ses fameuses écritures diffusée à tout va. Il s’est aussi servi de la parodie en peignant des « Matisse du pauvre » plutôt proches d’une caricature. Il a écrit certaines phrases sur un fond pictural coloré évoquant des tonalités et des formes utilisées par son aîné. Ce sont alors des pastiches volontairement approximatifs accompagnés d’une phrase indiquant avec une malice ironique « Matisse est passé par là ».

L’Islandais Erró (1932) a appris l’histoire de l’art avec un prof francophone et il est installé à Paris depuis 1958. Pas étonnant que, après avoir aimé Michel-Ange, Boucher, Goya, Ingres et Milet, il se soit senti attiré par Léger, Picasso et Matisse, autant que, par la suite, au milieu des années 60, il le sera par le pop art américain. Cette double conjonction l’amènera à se servir des techniques de l’école française pour les marier avec l’imagerie contestataire d’outre-Atlantique.

C’est alors que, selon Marine Schütz, il « orchestre le télescopage des chefs-d’œuvre avec l’imagerie publicitaire ou industrielle ». En 1966, il aura recours au visage du maître nordiste dans une fresque intitulée « Les vainqueurs de Leningrad supportés par le monstre daltonien Matisse ». On retrouve dans une autre fresque, destinée à l’Hôtel de Ville de Lille, des éléments extraits des gravures de « Jazz ». Erró s’avère à la fois un adepte des collages et des citations, un virtuose de la réinterprétation des œuvres originelles.

L’expo le démontre sans modération. La toile « Les origines de Pollock » offre, par exemple, un échantillonnage foisonnant de reproductions de portraits de peintres célèbres et de leurs tableaux emblématiques. Plus spécifiquement, une huile monumentale baptisée « Matisse » entraîne en une sarabande ondulante autoportraits du maître et reproductions de ses toiles les plus connues. Idem dans un collage « Cocktail party for Matisse » ou une estampe « Hommage ».

Membre du groupe ‘Figuration narrative’, Erró use de techniques apparentées à la bande dessinée. Ses compositions prennent une apparence de récit qui, comme le souligne Nicolas-Henri Zmety « ne peut être univoque». Il agit donc avec formes et couleurs, citations et transpositions comme un poète avec les mots. Les interactions suscitées incitent à des interprétations polysémiques par rapport à l’histoire de l’art autant qu’à l’histoire mondiale, à la production des artistes auxquels il fait allusion, à un inconscient culturel universel. La réflexion porte dès lors simultanément sur la valeur esthétique et sur l’ouverture métaphorique.

Marco del Re (1950-2019) avouait clairement qu’il puisait dans l’histoire de l’art. À observer ses toiles, on retrouvera vite des éléments présents dans la production de Matisse. C’est le cas à travers l’inventaire des objets et des lieux qu’il emprunte : des vases, des poissons rouges récurrents, plusieurs intérieurs et leur mobilier dont un fauteuil vénitien, la présence décorative de tissus notamment bariolés, des guirlandes de feuillages, des nus stylisés cernés de noir… Il lui arrive de donner à la figure d’un peintre présent sur plusieurs tableaux des traits attestant une ressemblance avec l’artiste source.

Pour ôter tout doute, on retiendra des titres explicites comme « Atelier HM », « Les poissons de monsieur H » sans compter, comme le signale Maëlys Muller, des allusions à Saint-Paul de Vence et précisément à la Villa Le Rêve. Cela n’empêche pas que Mario del Re soit créateur à part entière et que ses toiles, avec ce qu’elles contiennent de composite, appartiennent bien à son univers pictural personnel que Michel Bohbot résume par le fait de « transposer la vie dans un climat d’irréalité tranquille et de fantaisie paisible à la recherche d’un classicisme nouveau, raffiné et souvent ironique. »

Les nouveaux venus

Ils nous permettent de quitter les voies déjà confirmées pour nous aventurer dans des expériences et des visions plus singulières que celles de leurs prédécesseurs et créer quelque désarroi.

KRM, Bora Tarfa, textile, 135×176 cm, coll. des azrtistes, courtesy Galerie Castang Art Project, Perpignan © KRM

Geza Jäger (1974)et Chérif Zerdoumi (1958) alias KRM  ont commencé leur carrière commune par une fresque monumentale sur ce qui subsistait du mur de Berlin. Leur démarche, Patricia Tardy la décrit comme procédant de l’affiche lacérée, du pochoir, du tag et du graffiti, du dessin, de la peinture, de la poésie, de l’écriture. C’est essentiellement une pratique éphémère, développée dans l’improvisation gestuelle interactive.

Des photos dispersées dans le parc muséal explicitent un travail mis en corrélation avec Matisse. Ce sont celles des refuges précaires recouverts de tissus qui attestent de leur passage dans un coin relégué du Sahara, à Tarfaya, loin de tout tourisme. Ces textiles ainsi que d’autres ensevelis dans l’oubli du sable, chargés de la mémoire de leur usage, ils les ont récoltés, échantillonnés, assemblés à la façon dont le maître procédait afin de réaliser des tentures.

En résulte des œuvres fragiles, réalisées à quatre mains, dépositaires d’un vécu comme c’était le cas pour certaines œuvres du courant de l’arte povera. Patricia Tardy voit, avec raison, que s’y exprime « la fragile résistance d’une société tribale au temps, à la modernisation galopante, à la disparition et à l’oubli

Après des voyages en Algérie et au Maroc, Matisse fut lui aussi bouleversé et sa production artistique s’en trouva  influencée. La présence de Rania Werda (1984) dans ce panorama d’influences  n’est pas le fait du hasard. Celle-ci, en effet, est ancrée dans sa culture magrébine d’origine et ses œuvres se développent à partir du questionnement qu’elle entretient.

Elle a opté pour un processus complexe qui part de la peinture pour aboutir à de la gravure et de l’impression sur cuir. Cela met en jeu une série de techniques aussi bien picturales que technologiques. Dans ce choix pointe déjà l’essence de sa créativité qui prend appui sur la tradition avant d’aboutir aux innovations les plus actuelles.

Cette dualité est permanente. Le support du cuir vient du fait que les éditions du coran sont souvent reliées de cette matière. La présence de personnages féminins, alors qu’il existe un consensus d’interdiction de la représentation réaliste des êtres dans la religion islamique, s’intègre à cet antagonisme qui se heurte à des interprétations contradictoires de versets coraniques à propos de la reproduction figurative autant qu’à l’obligation du port du voile.

Ses modèles féminins ne sont pas voilées tel qu’on l’entend ordinairement ; elles sont recouvertes d’un tissu. Elles donnent plutôt l’impression provocatrice de se cacher davantage que de se protéger. C’est une façon d’ouvrir la perception à des hypothèses diverses autres que la raison d’une soumission à une règle pas franchement indubitable. L’artiste fait d’ailleurs allusion à deux toiles de Magritte intitulées  « Les Amants », où les visages d’un couple sont comme emballés dans un linge blanc, dissimulant ce qu’elle imagine être des frustrations enfouies dans l’inconscient.

Sous l’apparence classique de la forme picturale se camoufle une volonté de s’interroger au sujet de tabous liés à une conception étriquée de la religion, à un frein sociétal vers une égalité entre femmes et hommes. Quant aux motifs décoratifs et floraux répétitifs chers à Matisse, Zouari leur accorde un sens précis : « Il y a dans la répétition de ces arabesques une sorte d’insistance, de pénitence, de psalmodie ou d’appel à la prière. » Ce qui ramène à une spiritualité profonde.  

Patrick Montagnac (1964) allie le spectaculaire des toiles monumentales et un matiérisme constitué par un apport de reliefs  qu’engendre l’usage de béton. Le résultat est que, sur une base monochrome, surgissent à la fois une trace de mouvement de la main et une ampleur sculpturale ouverte vers la troisième dimension.

Écho à « Le Platane » de Matisse, s’articule, en  symbiose avec un paysage d’une totale blancheur de neige, « Le Grand Arbre », dressé dans la pliure à angle droit des deux parties assemblées de l’œuvre. Tronc et branches s’élèvent,  s’étirent, se boursoufflent, eux-mêmes immaculés, au sein de cet espace monochrome en se confondant avec l’unité colorée, résultat d’une poussée vitale victorieuse.

À partir de l’inverse, voici « Couleurs du noir », serpentinesque coulée traçant une route oblique qui, au contraire des failles de la croûte terrestre, délimite une frontière montagneuse entre bas et haut. Cette pratique d’une géographie extirpée de son lieu réel, échantillon imaginaire d’une cartographie virtuelle, se retrouve dans « Corse » et « Tahiti » avec infiniment de nuances de bleu.

Frédéric Bouffandeau (1970) conçoit ses créations à partir de papier découpé, dont on connait l’usage par Matisse. Au départ d’une forme matrice, l’artiste multiplie, fragmente, superpose, découpe au cutter. Il finalise en transposant un agrandissement de l’aboutissement  sur de l’aluminium avant de le laquer. De là naissent des sculptures aériennes, proches des papillons, des oiseaux, des feuilles… qui dans la monochromie de leur coloris vif et joyeux se posent dans l’espace pour l’égayer sans dissimuler un aspect décoratif cher à Matisse dans ses propres travaux répétitifs.

Michel Voiturier

« Tout va bien Monsieur Matisse » au Musée Matisse, place du Commandant Richez à Le Cateau-Cambrésis [F] jusqu’au 21 juin 2021. Infos : +33 (0)359 73 38 00 ou Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis (museematisse.fr)

Catalogue : Thomas Wierzbinski, Elisabeth Chevallier, Marie Julie, Maëlys Muller, Michel Bohbot, Marine Schütz, Nicolas-Henri Zmelty, Patricia Tardy, Nadia Zouari, Sarah Matia Pasqualetti, « Tout va bien Monsieur Matisse », Le Cateau, Musée Matisse, 2020, 142 p. (25€)

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