Des univers de signes et de formes d’un trio générationnel

© Gabriel Belgeonne

Deux expositions dans un même quartier pour trois artistes d’exception. Amis de longue date et de même génération, Gabriel Belgeonne (1935) et Takesada Matsutani (1937) poursuivent la transmission des mondes de signes qu’ils habitent et qui les habitent. Demeuré trop modeste, Francis Dusépulchre (1934-2013) ressuscite, le temps d’un très appréciable bilan.

La réalité que ces trois artistes nous transmettent est de celle qui ne doit rien à la vision première de ce qui nous entoure. Les deux premiers ont choisi de l’explorer en la codant sous forme de signes afin que nous fournissions l’effort de traduire à notre tour leur message en fonction de notre propre perception, loin des poncifs dont l’imagerie médiatique nous submerge. Le troisième larron fait cavalier seul pour l’invention sculpturale inlassablement parcourue à travers des matériaux nouveaux en fonction d’une géométrie confrontée au poétique.

Trois publications confirment leur parcours. Le premier Belge par un texte de Pierre-Olivier Rollin, des images, des citations, des confidences. Le Japonais par des textes, des photos, des reproductions. Se dessinent deux univers dont le travail avoue des points communs même si ce sont vraiment des pratiques très différentes. Le Carolo se voit décrypté par des textes, révélé par les images de sa rétrospective.

Gabriel et le ciel

Constante chez Belgeonne, une forme noire installée en apesanteur, une météorite graphique, une balise de référence. Souvent seule ; parfois accompagnée. Le regard est pour elle qui aimante, « immobilisée à un point d’équilibre fragile, comme l’écrit Pierre-Olivier Rollin, à la rencontre sourde entre le plein et le vide, l’espace et la matière ». Elle se comporte, apparemment, selon les aléas d’une tectonique personnelle.

Elle aura pour complément des traits crayonnés. Ni ligne, ni lettre, en tout cas pas issue d’un alphabet connu, un peu paraphe comme serait une signature au milieu d’un texte. Quelquefois, surgit en plus quelque chose d’évidence organique : une cellule sans doute dont on s’imagine qu’elle en viendra bientôt à se multiplier, à essaimer en cette contrée en gestation.

Des éléments prennent place alentour. Ils peuvent être moins opaques que la sombre matrice originelle et c’est pourquoi on perçoit une matière plus fluide. D’autres présences semblent plutôt en voie de disparition. L’aspect diaphane qu’elles ont adopté les mènent à laisser place à d’autres. Cela se passe en douceur, sans violence, dans une stabilité perceptible jamais bousculée mais jamais non plus immobile. L’artiste en a une certaine conscience lorsqu’il révèle : « La ligne que je trace va toujours de gauche à droite. Elle indique que ce qui est devant moi est plus important que ce qui est derrière moi. »

 Ainsi s’élabore une cartographie mystérieuse d’un territoire non encore baptisé par des explorateurs. De même que jadis il existait en géographie des « terra incognita » qu’on laissait en blanc sur les cartes, chez Belgeonne, la partie basse est dépourvue de présence réelle. Bien que, en de rares occasions, un peu de matière picturale y pose des reliefs, indication suggestive que, en dépit des apparences, cet univers n’est pas morne. Probable qu’il nous incite à la peupler de tout ce qui nous permettrait d’imaginer où nous sommes, ce que nous y faisons et pourquoi. Il est persuadé, avec raison, que chaque composition « concède une grande liberté au spectateur. »

Takesada et la planète

Matsutani a appartenu à l’avant-garde japonaise des années 50 avec le groupe historique Guntai. Il n’a jamais cessé de réinventer sa pratique, sa fécondité. L’élément clé d’une partie de son univers est le cercle. Yves Peyré le remarque : « Rien n’est plus  fascinant que son recours au tondo, à ce rond du monde. » Un rond qui, parfois, s’étire en une sorte d’ovale ou d’ovule, se présente amputé d’une partie de son contour.

Sur un seul mur, Belgeonne – Matsutani en alternance © DR

Close, la circonférence est amenée à avoir l’aspect d’une planète sur laquelle le crayon graphite a perçu des explosions volcaniques semblables à des éruptions solaires. Il lui arrive d’être investie par des marques en aubier à la fois ouvertes vers l’extérieur et contenues vers l’intérieur. Tels ovoïdes se voient traversés par un astéroïde propulsé par leur propre énergie. Tel autre enfin hésite entre dérisoire œuf pascal et hublot intersidéral. En voici un que nourrit de la poussière stellaire en voie de féconder un embryon fantasmé.

Le grand tableau « World in black Pensil » appartient à un travail différent. Celui des monochromes et des matières soufflées. Un fond noir que le passage du crayon unifie tout en y déposant des traces de densités variées engendre un relief, une boursouflure, une excroissance. La luminosité de l’ensemble laisse palpiter une clarté venue de l’intérieur, sourde, mystérieuse, fascinatrice.

Dans une veine dérivée, un dessin s’organise à travers l’accumulation de traits nerveux, tissage graphique qui incise l’espace, fait jouer la blancheur du support pour que l’éclat y joue à cache-cache. Ailleurs se dresse une touffeur végétale qui se scinde en deux parties de vitalités comme un feu d’artifice suspendu au sein du silence du haut de la composition.

Francis et l’architecture

Avec Francis Dusépulchre, voici la subversion des apparences. Pour créer ses œuvres, il se sert de formes géométriques simples. Il leur confère une autre consistance. Il redistribue les normes. Voici une surface plane. Elle bombée ou trouée, lisse mais porteuse de reliefs. Voici un parallélépipède. Il s’acoquine  avec son jumeau, emboité grâce à d’onduleuses arêtes.

Crédit photo : Brice Vandermeeren Titre : Ondulations Spatial Année de création : 1976 Dimension HTxLxEP : 77x61x9,5cm Matière : Laque carrosserie synthétique sur masonite

 Voici un monochrome impeccable réalisé à l’aérosol avec une peinture pour carrosserie automobile, un des «objets parfaits qui portent aussi en eux un morceau d’éternité » selon Valérie Bach et Constantin Chariot. Mais il varie sa couleur parce que les modifications d’épaisseurs, les cordelettes incorporées, les encoches incisées suscitent par endroits des ombres en fonction de l’orientation des lumières du lieu ou des ampoules de fibres optiques.

Chez Dusépulchre, le petit détail, pas toujours très visible au premier regard, vient bouleverser l’harmonie tranquille d’une forme ordinaire. Tout, alors, bascule de la plate réalité vers une fiction, une transposition du connu vers un territoire insensé aussi chimérique que celui des illusions d’optique, à ceci près qu’il existe puisque déposé devant nous, bien concret en masonite, polyester, plexiglas, bronze, fibres carbone, fils nylon ou d’acier… Pas étonnant que ce qui semble être building a été rebaptisé avec humour « buildong » par le sculpteur.

Perpétuellement en train de jouer avec des tensions, il évite toute agressivité. Il préfère les incarner en sérénité. Elles sont conçues pour méditer, rêver à partir d’une courbe, s’évader au sein d’une faille, se laisser imprégner d’une couleur (blanc, bleu, rouge, jaune, gris), envisager un urbanisme de la béatitude.

Michel Voiturier

« Entre amis : Belgeonne et Matsunami » jusqu’au 1 mai 2021 en la galerie Faider, 12 rue Faider à Bruxelles-Saint-Gilles. Infos : +32 (0) 538 71 18 ou www.galeriefaider.be

Catalogues : Pierre-Olivier Rollin, Eddy Devolder, « Gabriel Belgeonne [sans titre] », Charleroi, BPS22, 2018, 94 p.

Serge Lasvignes, Bernard Blistène, Christine Macel, Valérie Douniaux, Yves Peyré, Toshio Yamanshi, « Takesada Matsutani », Paris, Centre Pompidou/Hauser&Wirth, 2019, 238 p.

« Le langage des ombres », jusqu’au 24 avril 2021 en la galerie Valérie Bach/La Patinoire royale, 15 rue Veydt  à Bruxelles-Saint-Gilles. Infos : +32 (0)2 533 03 90  ou https://www.prvbgallery.com/

Catalogue : Valérie Bach, Constantin Chariot, Claude Lorent, Laura Neve, « Francis Dusépulchre Le langage des ombres », Bruxelles, La Patinoire royale, 2021, 100 p.

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