Prison, un monde au bout du monde

À cent mètres du centre de détention de Condé-sur-Sarthe (Périphéries) © Korganow 2018

Ce n’est pas un reportage que propose Grégoire Korganow mais plutôt une approche sensible, à la fois géographique et humaine en associant trois points de vue différents et complémentaires.

La couleur rend ses photos familières et donc d’autant plus saisissantes. Le no man’s land de l’environnement des prisons semble indiquer une non-zone, celle de l’isolement. La solitude des visiteurs après un moment passé auprès de détenus proches laisse percevoir un terrible désarroi. Enfin, les mots des textes d’espérance rêvée de ces détenus remplacent leur visage en nous ramenant au cœur même de l’humain.

Hinterland désolé

La localisation des prisons est rarement un centre ville. Ces  lieux sont, par excellence dirait-on, à l’écart, au-delà d’une démarcation qui marquerait la frontière illusoire entre le monde normal des citoyens ordinaires forcément innocents et celui des coupables potentiellement contagieux. Les clichés réalisés par Koganow l’ont été  à quelques dizaines de mètres des institutions carcérales.

Parfois, la coupure est spécifique. Les techniques industrialisées tranchent avec netteté, hygiéniquement pourrait-on écrire. Les barbelés qui couronnent les clôtures métalliques en acier neuf affirment qu’on ne passe ici ni d’un côté ni de l’autre (Marseille). Là-bas, c’est une espèce de mini-canyon artificiel qui bute contre une muraille ; on devine au loin une autre muraille, celle d’un complexe HLM à appartements multiples et on se dit qu’entre les deux sont parqués des détenus.

Prés d’Arles, c’est la tristesse d’une sorte de sous-banlieue plus ou moins dépeuplée, occupée par des personnes quelque peu en marge dont on devine la précarité par leur environnement. Une presque néo ou ex-décharge, flanquée de quelques habitations, attend peut-être un promoteur comme à Rodez.

Cela peut-être aussi une nature laissée en partie à elle-même. Une vague route à une bande de circulation y serpente en sa nudité de béton (Condé-sur-Sarthe) qu’un ciel lourd rend encore plus lugubre. Désolation aussi d’un espace en friche, pas loin d’un champ verdoyant, sur quoi des tiges servent de hampes à des lambeaux flottants de plastique blanc. Près de Lille, ce sera un demi-terril installé sur un champ caillouteux, mini-désert local.

Pas loin aussi notamment d’un centre commercial deviné ou de bâtisses sans âme tels des entrepôts, du morne accentué par l’éclairage urbain vespéral. Autre part, même lumière, même topo : pylône, poteaux électriques, clôtures… Ou bien aux alentours d’une gare désaffectée, avec bitume abonné aux flaques d’eau lorsqu’il a plu et grillages défoncés qui ne délimitent plus grand-chose. Et que dire de ce panneau publicitaire, planté dans la neige, dressé pour annoncer les hypermarchés regroupés à proximité : « Ouvert tous les jours Dimanche et jours fériés » ?

Sans doute une des photos les plus symboliques est celle du Havre. La prison est hors champ, derrière le preneur d’images à en croire le panneau indicateur. Le pays est plat. S’étend au loin. Le ciel est bas. Une route asphaltée coupe l’espace en deux. C’est une aube froide. Rien ne circule sur cette voie striée de marquages blancs au sol. Et plantée là, seule, rendue fantomatique par le néon qui éclaire son affiche publicitaire, un abribus sans clientèle. En face, perpendiculaire un autre abri, en ciment celui-là, inutile, délaissé, sacrifié, abonné aux herbes.

Johnny après un parloir avec son père (L’instant d’après) © Korganow 2019

Impuissante espérance

Le portrait est un genre particulier. L’appareil capte l’image d’une personne qui pose plus ou moins consciemment. Qui finit par lâcher prise si cela dure trop longtemps et s’abandonne imperceptiblement. Outre son visage et ses bras, elle n’a à montrer que les vêtements portés. L’émotionnel qui se passe en elle reste dissimulé. La galerie des visiteurs qui ont accepté d’être photographiés par Gorkanow juste après avoir rendu visite à un proche est pleine de variété.

Savoir qu’il/elle sort d’un parloir où il/elle a retrouvé derrière les barreaux un être proche à des degrés divers, incite tout arpenteur de l’exposition (comme le photographe d’ailleurs) à imaginer les pensées qui assaillent le modèle après cette retrouvaille éphémère. Korganow les livre tels quels. Notre regard cherche le leur. Y décèle tristesse, espoir, désarroi, désespoir, chagrin.

La pâleur de la peau dira qu’on a autre chose à faire que bronzer au soleil. Les boucles d’oreilles, par contre, sont là afin de montrer qu’on est capable de rester coquette, histoire de laisser croire qu’on est courageuse dans la détresse. Un hématome à la tempe donne l’impression que, d’un frère à l’autre, la violence risque bien d’être atavique.

Celui-là, plus tout jeune, a mis sa main droite sur son cœur. Cet autre, frère dans un ordre religieux sans doute caritatif, figure burinée par ce qu’il a connu, vu et entendu auprès des rejetés, garde en l’œil une compassion intacte. Une mère de famille, main posée sur ses reins, a sans doute des maux de dos suite aux corvées ménagères.

Les vêtements portés sont indicatifs d’une condition sociale, d’un trait de caractère, d’un comportement au quotidien que les circonstances guindent. À défaut d’être voilée, une dame mariée arbore un turban plutôt élégant. Voici une femme dont la robe couleur jean unie avec décolleté laisse entrevoir quelques millimètres d’un dessous d’une couleur plus voyante. Telle jeune épouse en sobre robe noire arbore accroché à son tissu les tuyaux d’un traitement médical.

Désir d’ailleurs

Le visage des emprisonnés ne nous sera pas montré. Ils resteront anonymes comme il convient. Mais l’astuce du photographe est de leur avoir demandé un portrait indirect. Il les a invités à écrire ce à quoi ils rêvaient durant leur incarcération. Leurs lettres manuscrites s’avèrent documents sociologiques importants. Il est loisible d’en entendre en visionnant une vidéo de leur lecture à voix haute.

Elles révèlent les aspirations de leurs auteurs.  Quelquefois leur parcours biographique. Elles mettent en alternance rêves positifs et cauchemars redondants. Elles éclairent des misères morales.  Leur graphie manuscrite est révélatrice aussi de leur caractère, de leur niveau d’études. Elles expriment un mal-être expliquant, sans l’excuser, pourquoi ces personnes désormais croupissent durant un temps plus ou moins long au-delà de la vie courante. De la vie normale, pas si normale finalement.

Michel Voiturier

« Proche » dans l’église des Célestins, place des Corps Saints à Avignon jusqu’au 24 juillet 2021 de 11 à 18h. Infos : Entrée libre ; en savoir davantage : www.festival-avignon.com/fr/edition-2021/programmation/proche-59228

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