Anamorphose du textile pur au TAMAT de Tournai

Chloé Houyoux Pilar aux prises avec son tissage de pattes d’araignée ©MV-FN

La promotion 2018 des boursiers fut particulièrement productive. Il semble que la collaboration active des directeurs artistiques des ateliers et la créativité induite dans les dossiers de candidatures aient produit une émulation stimulante.

Depuis 1981, la bourse du TAMAT permet chaque année à huit artistes de poursuivre des recherches au sein d’ateliers avec accompagnement par des plasticiens chevronnés. Si, à l’origine, il s’agissait de pratiques exclusivement textiles, aujourd’hui son « ancrage se niche dans la transgression du concept de textile pur » et son « attention se porte tant sur l’immatérialité du médium que sur le savoir-faire et la technicité ».

Rechercher une identité

Pour la Belgo-roumaine qu’est Adina Ionescu-Muscel se pose la question de l’identité. Qui est-on lorsqu’on est au point géométrique de deux cultures ? Elle combine donc deux éléments plastiques : la photo d’une part, le fil crocheté de l’autre. Les images sont figées dès la prise de vue ; elles appartiennent à des trouvailles en brocante autant qu’à des archives personnelles autobiographiques. L’ouvrage au crochet reste à faire.

Ce qui existe déjà, elle le déconstruit et le reconstruit. C’est le cas des passeports devenus supports d’ajouts aux antipodes du froid sérieux des administrations, en harmonie poétique avec la fantaisie, l’irrationnel. Le fil de coton ou de soie servira à inscrire sur les personnages des écritures faufilées qui soulignent ou relient, des reprisages qui remplacent en cachant. S’impose alors une sorte de va-et-vient permanent entre la réalité d’un clan familial, des fragments de territoire tels que des cailloux et l’inventivité créative qui s’est emparée d’eux avec des motifs de couturière au travail ou de dentellière héritière d’une tradition mise simultanément au défi de réaliser des napperons décoratifs que des sous-vêtements érotiques.

Mêler le fluide et le compact

Jamie-Lee Duvieusart s’est laissée fasciner par le métal. En le connectant avec le tissu, elle ouvre un champ expérimental à larges potentialités. Que ce soit le cuivre ou l’étain, elle a procédé à des transformations d’oxydation pour apporter un plus au niveau du matériau complément de son façonnage sculptural. Quant à la connivence avec le textile, elle s’élabore grâce à des tentatives d’assimilation de ses créations à celles des couturiers. Permettre aux corps de se parer de ses trouvailles relève de la gageure qu’il soit question d’habits ou de bijoux.

Elle estime que la main peut collaborer avec la machine, lui préférant cependant la première à la seconde. Ses carnets de recherche donnent une idée précise de la manière dont elle travaille à la métamorphose des apparences. Elle affectionne la translucidité qui, tout en arrêtant le regard, lui permet d’aller au-delà après s’être accroché fugitivement à des morceaux métalliques ou à leurs traces ; une façon probable de suggérer la fragilité en compagnie de ce qui est en passe de l’écorcher.

Akané Yorita explore le territoire et l’architecture à partir de la ligne. La Belgique cartographique passée au blanc ne laisse plus voir que des liaisons linéaires entre les éléments qui habitent sa surface. Une façon de visualiser le réseau des veines et des artères qui irriguent une région. Elle affiche Drawing , série de dessins aux feutres colorés qui se conjuguent en fins traits arrondis, produisant une écriture purement visuelle dont la légèreté rappelle celle des fils à tisser, dont le pouvoir évocateur rejoints celui des musiques répétitives.

Elle s’est aussi attachée à travailler des œuvres de manière à les marier aux ogives de bâtiments anciens, à simuler au mieux l’idée de colonne. Aussi présente-t-elle certaines créations sur le lieu insolite de la Fondation funéraire FaMaWiWi, installée dans d’anciens fours à chaux.

La plasticienne a encore requis un palier du musée pour y installer des tissus blancs qui reproduisent à la mine graphite les textes et ornementations de dalles tombales de l’église tournaisienne St-Nicolas, répartis en tapis sur le sol. Au milieu, un divan, habillé de blancheur, attend qui veut s’y étendre pour un moment de médiation à propos de notre éphémère condition.

Tricoter nos peurs

Se servir non point du fil mais de cheveux ou de poils, tel fut le postulat de départ d’Élodie Wysocki. Ces matières sont utilisées telles quelles ; il lui arrive de les convertir en feutre à partir de procédés artisanaux. Il est assez cohérent que la manipulation de ces dérivations du vivant ait conduit l’artiste à façonner des créatures en liaison plus ou moins consciente avec le légendaire lié à la chevelure et au pelage.

On ne s’étonnera pas de voir ses masques, ses animaux surgir du sein d’un univers fantasmagorique où le mystère est générateur de peurs ancestrales. Les pratiques sorcières, les déchaînements sanglants sont monnaie courante dans les contes fabuleux qui nous ont été transmis à travers les siècles et que la littérature et la filmographie dite d’horreur perpétuent au même titre que l’actuelle prolifération des polars avec ou sans tueurs en série. Cadavres animaliers, fausse naturalisation de poissons carnivores, crânes maculés et décapités, pelisses pour défilés de loups-garous, mains crispées en gestuelle mortuaire…, tout concourt ici à donner des frissons. Que ceux qui jamais n’ont rêvé de vampires ou de goules lapident Wysocki à coups de bobines !

Peut-être les arachnophobes leur emboiteront-ils le pas devant les réalisations de Chloé Houyoux Pilar. Pour combattre sa propre répulsion, elle est partie de l’analogie à établir entre le travail habituel de l’araignée et celui d’une lissière ou d’un tisserand. L’exorcisme de ses épouvantes est passé par un travail minutieux. Elle a tricoté des pattes d’araignées, brodé des textes ou des canevas sur tissus, photographié ces bestioles maudites. Elle a même installé un ensemble d’yeux de verre pour simuler ceux de l’insecte en train d’observer les humains passant par là. Elle s’exhibe en une succession photographique dans une espèce de performance durant laquelle elle se débat dans une toile qui l’enserre, homéopathie singulière.

Colorer et inventer des signes

Cathy Weyders ne néglige pas les mystères. Les siens sont différents. D’abord, ils éclatent de couleurs, chantant dans l’espace. D’impressionnantes silhouettes nous dominent : elles sont vêtues de drapeaux de pays, se dressent masquées, ce sont les Géants de la nation . La joie sereine que leur polychromie devrait générer s’en trouve quelque peu atténuée. Ils sont un pouvoir sans visage. Du coup, les fanions patchwork de nationalismes emmêlés ne semblent pas réellement célébrer une vraie fête si ce n’est, peut-être, pour les dirigeants.

Aux alentours, des éléments indiquent que tout n’est pas si optimiste. Une pirogue sommaire en bois est submergée de migrants entassés, reliés entre eux par un fragile gilet de sauvetage collectif dérisoire. Il fait pendant à un autre, individuel cette fois, aux motifs de l’étendard européen, bouée factice pour démocraties en train de se noyer. Les techniques sont chez Weyders plus traditionnelles. Et son humour plutôt cynique traduit fort ce sentiment de mélimélos nationalistes qu’ont généré nos régimes de plus en plus enclins aux populismes.

Sara Crémer apparaît hétéroclite. Elle est comme certains dessins de ses carnets : un ensemble diversifié dessiné à l’encre de Chine, tels des rébus insolubles ou complètement polysémiques, à croire que leurs composants sont connectables dans une infinie variété de combinaisons. Son humour est autre, davantage cérébral et décalé.

De Dewi Brunet, plisseur, on retient d’abord la rigueur des formes. Il s’est construit des métiers à plisser de manière à renouveler au maximum les possibilités d’un procédé qui pourrait assez vite rencontrer ses limites. Il n’y en a plus guère dans ce cas-ci. Le créateur passe du papier au tissu. Il navigue entre la réalisation de petits objets à vocation décorative, de réalisations davantage sculpturales, d’éléments vestimentaires portables avec une élégance que souligne la géométrie et agrémenté de motifs déformés empruntés à des œuvres de la collection permanente du musée, dont Edmond Dubrunfaut. Sa démarche oscille harmonieusement entre artisanat et design, entre origami et installation plastique.

Michel Voiturier

« Recherches 2018 » au TAMAT, 9 place Reine Astrid à Tournai, jusqu’au 20 janvier 2019 et à la Fondation FaMaWiWi, Fours à chaux, Chemin du Halage (face au numéro 135) à Tournai-Chercq jusqu’au 23 janvier 2019. Infos : www.tamat.be ou +32 (0)69 23 42 85.
Catalogue : « Carnet de recherches 2018 », Tournai, TAMAT, 2018, 154p. (bilingue français-anglais) (10€).

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