MONS 2015 Années 60 : le parcours vers la liberté

Guy Debord, The naked City

Autour de l’expo littéraire consacrée à Verlaine et Rimbaud, deux révolutionnaires de l’écrit, voici quelques-uns de ceux qui, en arts plastiques, ont bousculé les codes visuels et mené vers des voies nouvelles.

La décennie 60 du siècle dernier a marqué un tournant. Elle a été celle où se sont cristallisés des bouleversements idéologiques, économiques, artistiques, sociologiques. Elle est la période qui aboutit à la fin des fameuses « 30 glorieuses » dont l’image, dans l’inconscient collectif, a remplacé celle de « la Belle époque ». Cette exposition veut en témoigner. Elle prend pour intitulé une partie d’un vers de Rimbaud que Fernand Léger a intégré dans une de ses œuvres « ( J’ai seul la clef de cette) parade sauvage ». Suivons-la avec , en guise d’étapes, des intertitres inspirés par les propos de Denis Gielen.

Libération de l’exigence de perfection

Maintenant que l’art brut a été vraiment incorporé à l’histoire de l’art, il était logique de rencontrer des travaux de Gaston Chaissac qui ne tient guère compte des codes traditionnels en peignant, par exemple, des sujets réalistes sur des bouts de bois aux formes curieuses. Carlo Zinelli, lui, n’hésite pas à écrire des sons ou des mots sur ses compositions en strates superposées.

Ceux-là sont rejoints par un artiste reconnu comme tel, l’Asger Jorn du tumultueux et éphémère mouvement CoBrA, héritier du surréalisme. Lui, ne s’embarrasse guère non plus de conventions traditionnelles. Il manie ses pinceaux à l’énergie. Son trait, écrit Yoann van Parys, « est animé d’une vibration ». Enrico Baj rappelle combien l’adjonction à une toile d’éléments collés mêle la troisième dimension à un tableau. Il atteste aussi d’un humour corrosif qui ne craint nullement de s’attaquer à des symboles aussi sacrés, à l’époque, que l’armée.

Dado travaille un monde fantasmatique peuplé de créatures biscornues, de monstres effrayants mais décrits comme s’ils possédaient quelque chose de gentil, comme s’ils se laissaient apprivoiser au sortir des cauchemars qui les ont engendrés. Cette œuvre-là, a aussi à voir avec le surréalisme, sa face la plus connue, celle des surgissements du subconscient. Hantai avait quitté ce mouvement depuis un moment lorsqu’il se mit à pratiquer les empreintes sur toile pliée, chiffonnée. Les traces obtenues offrent des motifs aléatoires indépendants de la volonté du créateur. Quant à Viallat, il s’efforce de prendre des motifs cheminant sur le support pour s’inscrire dans l’espace sans qu’il soit nécessaire de leur trouver une quelconque symbolique en dehors du simple fait d’exister pour un regard.

Avec Raoul Hausmann, on pénètre dans un autre univers. Celui du trait, celui de signes pouvant être des vocables mais parcourant l’espace sans avoir de signifié précis. Chez Cy Twombly, il devient signature, geste affirmé d’un langage aisément reconnaissable tant l’énergie qui l’engendre est toujours la même. Ce qui se corrobore dans l’abstraction lyrique d’un Tobey.

Retour à la nature

Les débordements de l’économique à haut rendement ont rendu plus précaire l’environnement. Des artistes s’investissent afin de renouer des liens entre homme et nature. Le collage proposé par Herman de Vries est de ceux qui prennent sens par l’intermédiaire des mots. Sans un titre jouant ici le rôle d’un haïku, ce travail passerait pour un exercice ludique de classe maternelle où un bambin fixe des feuilles mortes sur une feuille de papier. La simple indication « Deux heures sous mon pommier » recontextualise la démarche et clarifie ce réel extrait au temps.

Le duo Leisgen photographie des paysages. L’une se place dans le lieu ; l’autre prend les clichés. Ici, le travail porte sur l’intersection. Il montre la place d’un humain au centre de deux champs semés de plantes non pareilles ; il souligne le rapport de son corps avec la géométrie de l’horizon et des terrains. Il s’agit d’expérimenter visuellement une adéquation possible entre les êtres et leur milieu terrestre.

Il y a une part d’idéalisme, d’utopie dans la manière dont Hutchinson traite la nature. Ses photos sont des agencements quasi scientifiques se greffant sur une vision optimiste d’avenir problématique. La succession de prises de vue d’Oppenheim met en scène ce qui semble être une mère et une enfant, nues, cadrées en plongée. Ainsi, observées de haut, elles semblent effectuer une ronde, un tourbillon qui, s’accélérant, finit par les intégrer au sol, disparues, retournées à la matière originelle. Probablement y a-t-il aussi de cela dans ces images qui traitent de l’analogie entre la terre observée du ciel et les empreintes digitales d’une personne.

Penone se penche sur le végétal. Associé à l’arte povera, il explore les enveloppes : écorce, peau… qui sont l’aspect visible des choses et des créatures mais il s’attarde aussi sur l’intérieur : aubier, duramen, vaisseaux… qui véhiculent la sève. De la sorte il interroge la durée, celle de la vie des plantes et la nôtre. Il confronte le vrai et l’inventé, ainsi avec ses pommes de terre métalliques perdues sur un tas de patates récoltées, rapprochant l’éphémère du vital et la pérennité de l’objet façonné.

Piero Gilardi organise des sortes de champs potagers. Il mise sur un apparent réalisme et sur l’inattendu de la matière employée. S’échafaude dès lors un va-et-vient intellectuel entre le vrai et le faux, la nature brute et sa manipulation par les artifices des humains. De l’immense œuvre de Joseph Beuys, il faut bien extraire quelques exemples réducteurs. Ici, le transfert muséal de matières organiques, de produits de consommation, en une sorte de lignage avec les ready made de Duchamp.

Contestations sociétales

Pour précéder ou accompagner les remous politiques et sociétaux d’une civilisation qui se nourrit de consommation à outrance et de spectaculaire sensationnaliste. Cela passe, comme le constate Denis Gielen, par la pratique qui mène au fait que les artistes « vandalisent l’iconographie du système capitaliste ».

Guy Debord, plus connu à travers ses écrits, cartographie une ville en sa « psychogéographie ». Par ailleurs la floraison des affiches contestataires liées aux soubresauts de mai 68, est présentée au moyen de réalisations anonymes mais aussi signées Alechinski, Cremonini, Degottex… S’adjoint à cette production l’usage nouveau des affiches appropriées telles quelles ou lacérées par Villeglé et Rotella. Les programmations cinématographiques, les placards politiques des périodes électorales y sont privilégiés en réaction contre la culture et la démocratie marketing. De son côté, Raymond Hains affectionne la déchirure, la déconstruction et ne craint d’exposer des éléments rudimentaires (lettres – palissades – photos) sur lesquels il intervient de manière parfois minimaliste.

Les collages de Martha Rosier ont quelque chose de saisissant. Au cœur de photos représentant des salons cossus et donc bourgeois, elle insère des fragments de rappel de la réalité des guerres et des drames y afférant à la place des tableaux traditionnels qui meublent la pièce. Tandis que Wolman se contente d’agencer des découpes extraites de magazines dont la fragilité a souffert depuis leur réalisation dans les années 50. Les rencontres insolites entre mots et photos appartiennent à la tradition du surréalisme débutant.

Erró pratique le dessin, la peinture, l’aérographe. Ses amalgames impertinents s’en prennent à la guerre du Vietnam ou au danger nucléaire, mêlant entre autres le dessin animé à des faits bien réels. Avec Roehr, c’est la répétitivité qui insiste sur un sujet démultiplié jusqu’au vertige visuel. Quant à notre compatriote Marcel Broodthaers, il se contente ici d’un transfert de terme très magrittien en accolant des marques de voitures aux bovidés d’une planche didactique scolaire. Effet comique réussi et subversif qui réunit l’animal brut et le véhicule urbain.

Éloge de la marginalité

La provocation semble avoir été le moteur principal des photos qu’a conçues Pierre Molinier. Elles touchaient évidemment le sexe dont les tabous commençaient à peine à être malmenés, notamment celui de l’androgynisme. À sa manière, il anticipe sur le body art. Il joue sur des effets miroir, dédoublement de personnages, multiplication d’éléments corporels. Si les sujets sont similaires chez Luciano Castelli, il y a là moins de défi.

Jack Smith place les corps dans des environnements complexes. Il saisit ses modèles comme dans un théâtre, comme lors de rituels païens. Nan Goldin plonge dans ceux de la ville avec les ‘drag queens’ et autres citoyens nocturnes. La vidéo de Warhol participe à ces ambiguïtés que soulignent les gestes mis en scène. Le film de Tony Morgan le prend pour sujet dans une démarche pourtant peu encline à la personnalisation. Les images d’Urs Lüthi, ses portraits sondent la personne, donnent l’impression d’aller au-delà des apparences.

Recours aux corps

Avec Pierre Bettencourt, c’est un retour vers l’art brut. Son relief-collage « La mort et l’amour » annonce à sa façon les assemblages d’insectes de Jan Fabre. Les matériaux insolites créent des personnages étranges, intemporels. Leur anatomie fragmentée, référence à des éléments naturels, s’ancre dans un réel décalé.

Schwarzkogler s’empare du mystère et amène au sein de ce panorama la performance qui doit pas mal à Antonin Artaud. Elle va ici jusqu’ à l’expression même de se sentir impuissant face à la création et à la vie, jusqu’à côtoyer volontairement la mort. Il en va un peu de même avec les mises en scène saignantes d’Hermann Nitsch. Tout y est frénésie collective ; acteurs comme musiciens poussent jusqu’au bout les périls qu’ils se donnent. Dieter Appelt travaille la genèse des vivants, leur extirpation d’un cocon argileux. La chair est confrontée à son origine mythique et à son destin de retourner à la terre matrice. Ces actions, relatées par la photographie témoin, ont l’aspect de rituels, sorte de ricochet vers le sacré le plus primitif.

Les œuvres d’Arnulf Rainer sont féroces. Ses autoportraits photographiques, violemment agressés par de la peinture et des traits de fusain jusqu’à la transe, procèdent de la défiguration, presque de l’automutilation. Celles de Nancy Spero regagnent une contrée artistique plus calme où règne le spontané tant dans le dessin que dans les phrases qui l’accompagnent. En résultent des images élémentaires couplées avec des écrits proches de la concision des aphorismes, loin de tout bavardage superflu. Les nus féminins ciblés par Larry Bell se lisent à la croisée du réalisme érotique et de l’abstraction poétique, du voyeurisme et de la danse.

La parade se termine. Elle a exhibé ses phénomènes. Elle a retracé des phases de quelques mutations esthétiques qui sont à l’origine de l’art contemporain tel qu’il se pratique aujourd’hui. De même que les écritures de Verlaine et de Rimbaud trouvent encore un écho dans la littérature le plus récente.

Michel Voiturier

« Parade sauvage » au BAM, 8 rue Neuve Mons jusqu’au 24 janvier 2016. Infos : 065/40.53.25 ou http://www.bam.mons.be/

Catalogue : Xavier Roland, Laurent Busine, Denis Gielen, Yoann Van Parys, « Parade sauvage », Mons, BAM, 248 p.

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