Conversation avec le chorégraphe et danseur Jefta van Dinther.
Propos recueillis et traduits depuis l’anglais par Marion Tampon-Lajarriette depuis Genève pour Flux News.
Originaire de Suède et actif à Amsterdam et Berlin, l’auteur de la création danse et voix envoûtante intitulée Unearth a été invité à la présenter à Genève dans le cadre du toujours réjouissant festival pluridisciplinaire ANTIGEL. Une expérience unique en son genre qui a pris place dans le centre historique de la ville, à la salle communale du Faubourg, où un groupe de dix artistes nous ont embarqué durant quatre heures suspendues entre terre et ciel. Une proposition performative hors norme, entre communion des corps, rituels de soin symboliques et douce transe musicale a capella.
Flux News: Pourrais-tu nous raconter un peu la trajectoire de cette création si particulière qui a déjà eu lieu dans des types d’espaces très divers à travers le monde? Comment se fait le choix des lieux de représentations et qu’est-ce que cela produit sur la performance? Peux-tu notamment nous dire comment cela s’est passé pour la représentation qui vient d’avoir lieu à Genève dans cette grande salle néo-classique du début du XXème siècle : cette proposition de Gabor Varga, programmateur des arts vivants du festival ANTIGEL, t’a tout de suite parlé pour la pièce Unearth?
Jefta van Dinther: Je vais commencer par raconter un peu de l’histoire originelle du projet car, initialement, la pièce Unearth était pensée pour ( avoir lieu dans) un espace d’exposition neutre : un « white cube ». Mais, dès la Première, on a eu des difficultés à trouver un espace galerie disponible. Finalement, la Première a eu lieu dans une église à Berlin. C’était une église désacralisée et relativement vidée de ses attributs religieux, mais tout de même caractérisée par cette vibration particulière propre aux espaces sacrés et à leur histoire… Et cela a été une combinaison parfaite.
Flux News: Ce n’était donc pas du tout ce que tu envisageais au départ pour la pièce? Cela s’est donc d’abord fait comme… par hasard?
Jefta van Dinther: Exact, c’était un peu par chance, du fait de la difficulté à trouver un espace d’art à Berlin pour accueillir la Première. Mais, dès que la possibilité s’est présentée de la jouer dans une église, j’ai tout de suite réalisé que cela pouvait être une connexion vraiment intéressante, par rapport au lien avec les différentes formes de rituels, et aussi par rapport à leur rôle, à l’origine, d’abris pour les personnes dans le besoin… C’était passionnant car, par la suite, la pièce a été invitée dans de nombreux lieux très différents; plusieurs églises, mais aussi des maisons communales et de très beaux anciens espaces industriels. On l’a même jouée dans une galerie white cube une fois, mais cela était clair pour moi que la contextualiser dans un lieu autre permettait véritablement d’en révéler la profondeur. Les images et les histoires propres à certains espaces architecturaux où les personnes se rassemblent ; cela enrichit beaucoup l’oeuvre. Et aussi, les espaces qui ont des recoins plus obscurs. Je veux dire, littéralement, qui ont des coins de pièce plus ou moins éclairés par la lumière naturelle, où le gens peuvent se cacher ou bien ressortir pour s’approcher des rayons de lumière d’une fenêtre…
Flux News: La performance a-t-elle toujours lieu en lumière naturelle ou cela dépend du lieu et de ses fenêtres?
Jefta van Dinther: Oui, on choisit les espaces en fonction de leur lumière naturelle et de leur acoustique.
Flux News: En effet, dans cette salle ici à Genève, c’était tellement beau de n’avoir aucune lampe allumée, juste la lumière émanant des grandes arches des fenêtres. Il n’y avait que cette lumière du jour, qui baissait peu à peu naturellement alors que les quatre heures de la performance avançaient et que dehors, les courtes journées d’hiver étaient encore un peu grises. Cela immergeait tout le monde dans une échelle temporelle commune, alors même que la qualité hypnotique des mouvements et des chants du groupe qui performait avaient plutôt tendance à nous faire perdre la notion du temps en nous amenant dans une forme de douce transe. Dans cet espace où le bois est omniprésent aux murs, au plafond et parquet le public s’est senti à l’aise pour s’installer un peu partout au sol sur les coussins comme cela nous était proposé, sans avoir à se réfugier sur les bords de la salle comme le veut le réflexe habituel. Et cela n’est pas forcément facile avec la timidité du public suisse! Mais là, ça a pris forme très spontanément, et cela a permis à la pièce de s’activer avec cette très touchante absence de séparation entre la performance et son audience.
Quand tu as évoqué l’autre rôle historique d’abris des espaces sacrés, cela m’a ouvert encore un autre regard sur ce qui s’est passé lors de cette expérience unique. Comme le public peut entrer librement à tout moment de la représentation, on ne peut pas savoir tout de suite où sont les artistes, qui performe ou pas dans la salle. On découvre plutôt un groupe, une communauté rassemblée ici et maintenant. A ton avis, qu’est-ce qui distingue ou non un rituel d’une performance artistique ? Selon toi, quelle est, si elle existe, la différence entre une performance rituelle et une performance non rituelle?
Jefta van Dinther: C’est une question intéressante, je ne sais pas si j’y ai vraiment déjà pensé ainsi. Ça me fait d’abord penser à la musique. C’est cela qui a construit le projet dès son début _ comme une image, mais aussi comme un matériel autobiographique. Cette façon de se connecter à la musique, quand on ré-écoute en boucles le même morceau ou le même album, surtout pendant l’adolescence, c’est très fort je pense. On revit ce lien musical et l’émotion qui s’y associe, encore et encore. Pour moi, c’est le lieu de l’appartenance, de la répétition, mais c’est aussi une sorte de rituel quotidien. C’est pour cela qu’est apparue cette structure répétitive dans les chants de Unearth. Et puis, avec les harmoniques que cela crée, et les divers registres_ parfois proches de lamentations_ on fait aussi exister une sorte d’espace rituel de l’appartenance et de l’attachement.
Pour moi, c’est à travers le fait de laisser la temporalité se dérouler qu’une œuvre peut activer un espace rituel. Il y a, bien entendu, des créations qui vont plutôt mettre en scène une construction de rituel, presque comme un objet. Mais Unearth propose plutôt un véritable espace-temps de l’ordre du rituel auquel tout le monde fait entièrement partie en y étant immergé. A chaque fois que la performance a eu lieu, il y a toujours des personnes qui finissent par s’allonger, et fermer les yeux par moments _ qui plongent en elles-mêmes. C’est vraiment cette temporalité et la répétition qui permettent aux gens de finalement lâcher prise et s’ouvrir à un voyage intérieur. C’est assez rare de trouver un espace qui permette encore de vivre cela collectivement en fait, n’est-ce pas?
Flux News: C’est clairement une expérience d’un type assez unique qui nous est proposée avec cette pièce_ une expérience qui demande du temps et aussi une sorte d’intimité; se sentir en confiance, et dans la détente. Bien que cela soit pourtant assez impressionnant aussi quand les artistes qui performent se rapprochent soudain, parfois tout prêts, et interagissent avec nous de façon imprévisible! Le public ne se trouve pas toujours dans un état de détente complète, mais il y a cette sorte de douce transe qui finit par nous prendre avec le rythme particulier de l’ensemble des mouvements et des voix, et qui rend ce moment très précieux; à la fois intime et collectif.
Jefta van Dinther: Oui, et c’est vraiment ce qui continue à m’intéresser dans mon travail et qui est central dans Unearth : explorer une forme entre le rituel et la transe, ce terme même que tu viens d’énoncer. Je ne pense pas qu’on peut faire une expérience transcendantale par hasard, mais plutôt parce qu’on s’abandonne consciemment et profondément à une forme proposée, finement structurée, par la répétition notamment, avec une certaine cadence générale, et avec certaines harmonies, dans les sons et dans les gestes. Je pense que, dans Unearth, c’est l’expérience partagée à la fois par les artistes et par le public.
Flux News: C’est vrai qu’on est souvent naturellement amené à fermer les yeux lors de cette expérience qui est pourtant aussi très visuelle avec ces mouvement et déplacements dans l’espace à 360 degrés autour de soi. Comment, d’après toi, une création, visuelle à la base, peut glisser vers un registre plus vibratoire et intérieur? Comment, en tant qu’artiste venant du visuel, on décide de donner toujours plus de place et de liberté à l’espace vibratoire du son et de la voix?
Jefta van Dinther: Je pense que mon travail est très visuel, souvent assez élaboré, ce qui fait qu’il fonctionne aussi bien sous la forme de vidéo. Mais je pense également que mon travail repose toujours sur une couche beaucoup plus profonde et intérieure, et que les gens le ressente dans le moment du live, dans le présent de la performance. Mon travail opère à la fois sur les plans intérieurs et extérieurs, d’une façon assez intriquée, depuis l’organisation des corps dans l’espace et dans le temps avec les objets, la lumière et les sons, jusque dans les chorégraphies internes des corps qui dansent. Donc, pour moi, se permettre de fermer les yeux à certains moments, que ce soit en performant ou en étant dans le public, c’est entrer plus consciemment dans ce voyage organique et émotionnel de sensations physiques et de souvenirs. Et puis, il y a beaucoup de types de regards différents ; des yeux entièrement clos au regard dans le vague. Je performe souvent cette pièce avec le groupe, et mes yeux sont fermés presque un tiers du temps de la pièce car cela me permet de voyager autrement.
Flux News: Je me demandais; est-ce que tous les artistes travaillaient déjà avec leur voix avant d’intégrer ce projet ou est-ce que cela était nouveau pour certaines personnes de la troupe?
Jefta van Dinther: A l’origine du projet, en 2021, le groupe ne comportait que deux personnes qui avaient déjà une pratique professionnelle du chant. C’était nouveau pour moi et je voulais vraiment creuser le matériel de la voix. J’ai auditionné beaucoup de personnes issues de la danse en cherchant qui était aussi intéressée à explorer le chant. Donc on a eu beaucoup de session de coaching voix ensemble au début, et c’est vraiment la puissance de ce projet d’avoir poussé ainsi chaque artiste à découvrir sa propre voix en explorant ces chansons encore et encore. Cela a pris du temps, on tentait différentes variations et harmoniques, et soudain arrivait ce moment très beau où une personne commence à trouver sa façon de chanter un morceau et où tout le monde salue le fait qu’il est clairement fait pour elle!
Flux News: Une dernière question, et merci infiniment pour ces partages ouverts si sensibles et personnels. La pièce donne cette impression souple propre à l’improvisation. Mais, si on reste assez longtemps, on reconnait les motifs qui se répètent; l’agencement des chants et les mouvements dans l’espace se défont et se refont. Pourtant cette impression persiste. Est-ce que vous auriez utilisé l’improvisation pour construire la pièce ensemble?
Jefta van Dinther: Je nommerais cela plutôt notre pratique, et elle est vraiment centrale dans tout mon travail, alliée à une structure très claire qui détermine les nombreux paramètres complexes définissant la nature de nos mouvements, nos regards; qu’est-ce qui occupe notre corps, dans quelle relation avec nos collègues et avec l’audience… Un cadre très structuré qui glisse ensuite et se transforme au long du processus de la performance, d’une qualité de présence à une autre. Et, à l’intérieur de ce cadre complexe composé d’un ensemble de paramètres, on peut improviser. Mais on improvise donc avec ce cadre, au sein de certaines parties de la création plus ou moins fixées dans leur construction. On l’utilise comme une structure squelette en fait, sur la base de laquelle on peut jouer.
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