Une pâle lueur

Jeff Wall, Man in Street.

C’est une photographie faite d’indices. Peu importe que ces indices mènent ou non à une conclusion : l’important est le type d’attention pour les détails qu’elle suscite. Elle est réalisée au moyen d’objectifs autorisant une vision pleine d’acuité. On jurerait presque distinguer les brins d’herbe du pré. Cette acuité nourrit une forme d’intrigue policière. Soit l’évènement a eu lieu en un passé récent ou reculé, comme s’il s’agissait de l’un de ces cold cases. Soit quelque chose semble nous dire qu’il va avoir lieu, que l’évènement est plus ou moins imminent. Le calme de l’image n’est qu’apparence, bientôt aura lieu la déflagration. A moins qu’elle n’ait déjà eu lieu et que le réel n’en conserve des traces logées au coeur d’un monde visible redevenu en apparence normal. Comme c’est une photographie qui se tient ainsi au bord de l’évènement et qu’elle fait planer une sourde menace, on a un peu l’impression qu’elle est une métaphore de la séquence terroriste et de sa conséquence : la suspicion généralisée. Les années qui la voit naître (Jeff Wall est actif à partir des années 1970 avec un pic d’activité dans les années 1980 et 1990), sont évidemment des temps où le terrorisme n’a rien d’abstrait. Sa photographie est aussi fixe que ne le serait une caméra de surveillance, prête à capter presque malgré elle l’instant décisif. Nombre de personnages vus de dos, errant dans des contextes urbains émaillent les images de Jeff Wall. On songe aux filatures policières ou au regard porté sur une cible par le sniper embusqué, quelque part en Bosnie ou en Palestine.

C’est une photographie qui pose comme cadre un dialogue voire une allégeance à l’iconographie italienne d’une part, flamande de l’autre : soit les deux piliers renaissants de l’image, pour ce qui est de notre Occident. La relation à l’Italie s’établit dans la dépendance qu’instaure Jeff Wall avec le type de composition établi par des peintres comme Piero della Francesca ou Fra Angelico. Où plane le modèle de la cella renaissante : soit un espace apparenté à une boîte ouverte négociant conjointement et non sans étrangeté une dimension publique et privée : on est à la fois dans la cellule monacale, lieu intime s’il en est, et hors d’elle, là où elle est visible de tous et toutes, sans doute à des fins d’omniscience comme d’édification morale. Cette « boîte » conjugue austérité monacale moyenâgeuse et élégance renaissante. Temps où on fait primer le dessin de l’espace, son délinéament. Toutes choses qui sont intimement inscrites dans l’œuvre de Jeff Wall.

La marque de fabrique de l’artiste est sa fameuse lightbox. C’est en elle qu’on lit la cella. C’est aussi dans les images qu’il nous montre: nombreuses sont les images qui avancent sur une ligne de crête entre espace public (le billboard à l’américaine) et privé (le huis clos, souvent déployé dans un cadre domestique, voire populaire, sensé condenser ce qui fait le foyer, avec sa composante rassurante que Wall s’emploie presque systématiquement à miner, chargeant ses images tantôt d’humour caustique, tantôt d’existentialisme à l’ère de la mondialisation).

La relation à la Flandre se joue en parallèle. Le modèle latent de la cella est remplacé par le polyptique à la flamande, qui résonne semblablement dans la lightbox de Jeff Wall.Jan Van Eyck et Rogier van der Weyden remplacent Piero et il Beato. Jeff Wall aime à parler de sa relation au cinéma. Certaines de ses œuvres combinent une séquence d’images au lieu d’une image unique et la lightbox est aussi pendant du processus de projection cinématographique. Du reste il y a cinéma dans le fait que Wall nous livre des images qui semblent inscrites dans l’interstice d’un avant et d’un après. Ce, même lorsqu’il n’y a qu’une image. Les scènes sont si « construites », même lorsqu’elles font mine d’avoir été saisies au hasard d’une situation présentée comme fortuite, qu’on songe au plateau de cinéma, au décor, à ces scènes préconçues au niveau des lumières et des accessoires où rien n’est laissé au hasard. Chez Wall, le cinéma va de pair avec la télévision : la lightbox est télévision au niveau de l’objet. Elle l’est aussi en un sens sociologique, pour ce qu’elle soulève de social.

La Flandre prend par ailleurs sa part dans l’œuvre de Jeff Wall au travers du soin accordé au piqué de l’image, à ses détails : les herbes du pré toutes visibles dont nous parlions… Chez Van Eyck et van der weyden, le détail est acéré, jusqu’à en être acide. C’est la Flandre qui prend à son compte la racine existentialiste, phénoménologique de l’œuvre de Jeff Wall. Car en somme, Van Eyck et van der Weyden ne sont pas guillerets, au contraire des italiens qui se font plus célestes.

Le monde germanique peut équivaloir pour nos flamands. On pourrait solliciter Dürer, un autre spécialiste des brins d’herbe. A l’instar de Van Eyck, il est aussi un porte-drapeau de l’autoportrait : la photographie de Jeff Wall est éminemment spéculaire (elle l’est d’ailleurs littéralement dans son célèbre portrait le mettant en scène en regard d’une modèle). Sa photographie montre en se sachant vue, regardée. Elle cache en ayant conscience de ses stratagèmes. Elle est en permanence double, voire elle relève du doublage, s’affiliant bien sûr en cela à toute la doxa conceptuelle et minimaliste, dont Jeff Wall, actif à partir des années septante, cueille la seconde rosée.

Bien entendu, ces dérives vers la Flandre et l’Italie ne doivent pas nous faire oublier que, sans être documentaire, la photographie de Jeff Wall n’en dépeint pas moins avec insistance la région de Vancouver au Canada, en laquelle il a vécu. Il y a même ce qu’on nomme « l’école de Vancouver », qui compte en ses rangs des artistes comme Rodney Graham ou Stan Douglas qui, pour l’essentiel, sont ces tenants d’une photographie aussi froide et ample que ne l’est cette région. Cette région, surtout lorsqu’elle est dévoilée en son aspect urbain, se fait métaphore de la ville occidentale tentaculaire. Vancouver en serait l’expression type. Et avec elle viendrait, on l’a dit, un existentialisme, une phénoménologie : Jeff Wall est un maître dans sa manière de montrer combien est béant l’écart entre le corps humain et ces environnements urbains bâtis par on ne sait qui, pour personne. De Vancouver à Bruxelles, en passant par New York, Londres, Paris ou Rome, c’est toujours la même histoire : le ciment et tout ce qui va de pair avec ce monde, comme errance, stérilité. Dans d’autres cas, Jeff Wall nous présente des personnages qui semblent vouloir avoir pied dans le réel, y tenir mordicus, mais qui n’en font pas moins la démonstration de leur inadéquation. Ou plutôt de l’inadéquation du réel à ces personnages de chair et d’os ; ce réel tel qu’il est conçu à l’occidental par cette nébuleuse architecturale et libérale ; réel sans responsables, sans noms, sans idées, sinon pauvres et lugubres. A ce titre, Jeff Wall fait le portrait d’un migrant, qui n’est pas seulement cette figure médiatiquement et concrètement lancinante de notre début de siècle, mais est aussi le corps impérieusement rendu étranger à son environnement de vie, quel qu’il soit. Il faut voir aussi comment Jeff Wall semble annoncer la nouvelle ère de l’image dans laquelle nous entrons qui semble ne faire qu’accentuer le dit processus de dichotomie entre être, matière et lieu: où l’image sait être construite de toute pièce, non sans s’affirmer vraisemblable ; où la lightbox vaut cette fois pour l’ordinateur qui opère au titre de caisse ou boîte de conception, de résonance, de propagande.

Lorsque vous sortez dans les rues de la périphérie de Bologne, là où se tient le MAST, lieu où vient de se clore une rétrospective de Jeff Wall, il ne vous faut faire que peu d’effort pour mesurer combien tout, autour, résonne avec les images que vous venez de voir, dans le sein immaculé du musée. Toutes ces banlieues sont siennes. Toutes ces banlieues sont nôtres. Et elles ont tant colonisé nos âmes : ces boîtes luisant d’une pâle lueur.

Yoann Van Parys

Jeff Wall

Living, working, surviving

07.11.2025-08.03.2026

MAST, Bologna

www.mast.org

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