Nicolas Fayol « Faire Fleurir »
Jeudi 12 février à L’Usine à Gaz, Nyon
Entretien mené par Marion Tampon-Lajarriette pour FluxNews:
FluxNews: Nicolas, comment est-ce que tu aimerais te présenter, t’introduire?
Nicolas Fayol : Je m’appelle Nicolas Fayol, je suis danseur et chorégraphe. J’habite en France, dans un petit village. Et… Je danse beaucoup! Après toutes ces années, je suis encore tellement curieux d’apprendre des nouvelles danses, de m’entraîner sur différents répertoires. Il y a des mouvements dans cette performance que je fais depuis vingt ans par exemple, et ils me passionnent toujours autant. Et parfois, je prends des stages de clown, ou des stages avec d’autres chorégraphes. Je suis encore très curieux de rencontrer de nouvelles danses.
FluxNews: Et ce projet qu’on vient de vivre ce soir à l’Usine à Gaz à Nyon, « Faire Fleurir », est-ce qu’il est venu de ton impulsion personnelle ou d’une rencontre avec les autres artistes; le duo Mont Analogue à la création sonore et Jéronimo Roé à la vidéo?
Nicolas Fayol: A l’origine, il est vraiment de moi et je leur ai tout de suite proposé. En fait, ce sont des mouvements que j’explore depuis assez longtemps, mais qui ont toujours été durs à mettre sur scène parce que, comme ce sont des toutes petites danses, il y a besoin que le public soit très proche. Et, sur le plateau, c’est rare d’avoir le public si proche en fait. La plupart du temps, il est éloigné sur les gradins. Donc toutes ces amplitudes de mouvements que j’aime beaucoup, les petites amplitudes en fait, elles ne peuvent se partager que comme ça.
FluxNews: Et du coup, le choix de la scénographie minimale et contraignante avec cette toile de projection lumineuse tendue à 1m50 juste au-dessus de toi, encadrée par le public près du sol tout autour de toi ; c’est un choix qui s’est fait très tôt? On pourrait assez bien imaginer qu’elle vient dans un deuxième temps et qu’il s’agit d’abord d’années d’exploration au ras du sol et que cette construction scénographique vient après…. Est-ce que ça s’est construit comme ça?
Nicolas Fayol: Oui c’est ça, c’est des années d’exploration au ras du sol. J’avais presque envie d’obliger cette danse, qu’il n’y ait pas d’autre choix, que ce soit une performance de 50 minutes au sol. Et aussi parce que pour moi, la danse a commencé par terre. Pour moi, tout commence là, et, cette scénographie-là, elle justifie en quelque sorte de ne pas du tout se mettre debout. Cette dramaturgie l’impose, et on est alors complètement ok de voir quelqu’un sur scène qui ne se redresse jamais.
FluxNews: C’est très intriguant cette présence vidéo sur la toile tendue, comme une sorte de voûte céleste qui semble être un attracteur, mais qui semble aussi parfois prête à t’écraser. Il y a une connection très touchante par exemple au moment où tu lèves le regard pour la première fois de la perfomance et que ton visage éclairé entre dans la dramaturgie en se reliant à ce plafond, et aussi plusieurs autres moments de flottement au repos, où tu te trouves comme immergé en lui. Donc une espèce d’attraction vers ce ciel fantastique, et en même temps un sentiment de danger, qui devient de plus en plus aigu sur la fin de la pièce. Qu’est-ce que cette voûte, à quoi connectes-tu quand tu danses en te reliant, notamment visuellement, avec ce ciel?
Nicolas Fayol: C’est une bonne question… Ça me fait d’abord penser que là, ça fait trois jours que j’entends tout le monde se plaindre que le temps est merdique, juste parce qu’il pleut. Je ne sais plus si je l’ai lu ou si je l’ai rêvé, mais le fait est qu’on est complètement déshabitués de la pluie. Maintenant, il n’y a plus que « beau temps » et « mauvais temps ». Je suppose que pendant des millénaires et des millénaires, c’est pour ça qu’on avait de la fourrure, c’est pour ça qu’on avait des poils; c’est aussi qu’on était habitués à recevoir l’extérieur. Et en fait, on ne reçoit plus l’extérieur. C’est ce que je me disais ces derniers jours. Et je me disais que j’aimerais bien retrouver ce lien à l’extérieur, comme les bêtes, qui restent dehors, c’est tout. C’est un peu comme une image de ça; d’être exposé aux éléments.
FluxNews: On en parlait justement avant la performance, combien ça fait mal d’entendre « quel temps de merde, quel temps de merde ». La pluie, elle vient hydrater nos sols! Donc, à part l’évocation du primate, et l’image de l’humain au début de son évolution, d’où viennent ces mouvements? C’est unique, très beau, ta façon de bouger. As-tu des sources d’inspiration particulières pour ces mouvements?
Nicolas Fayol: Plein, vraiment! Je dirais… les mangas, les monstres des mangas! Car c’est vrai qu’il y a pas mal de formes que j’explore qui ne ressemblent pas à des mouvements d’humains. Mais aussi, peut-être, des rythmes d’insectes, que j’aime bien; comme si le lent et le rapide avaient la même valeur. Les mouches, par exemple, peuvent rester très longtemps immobiles, et puis, tout d’un coup, tout va très vite! Et il y a ces corps qu’ont considère plutôt comme des choses que des êtres vivants ; un caillou qui roule, du sable qui s’effondre, une branche qui casse dans le feu, par exemple… Oui, je travaille avec un imaginaire qui se construit de tout un tas de choses, mais à vrai dire, quand je danse, je ne vise rien de tout cela. J’ai trop de choses à penser dans le moment présent; pousser le sol, être là, mettre mon pied là, mettre ma main là. Il y a des images qui me traversent parfois, mais je n’essaie pas de « faire le primate » ou l’animal. Je suis là entièrement dans ce que je fais, sans vouloir essayer de raconter quelque chose. Je mets ma main là, je mets le dos là, pour mettre mon épaule là… puis qu’est-ce que que je dois faire pour mettre mon autre main là?.. Je suis au travail.
FluxNews: Oui, on sent vraiment cette approche expérimentale tel un postulat du type « et si je viens d’arriver dans ce corps et que je n’ai aucune notion, qu’est-ce que j’en fais, comment je l’habite? » On le sent très fort dans ta pièce.
Juste un dernier mot sur la fin de la performance, dans cet espèce de moment d’élévation, en équilibre précaire sur la pointe de ce petit rocher mis à la verticale_ unique objet de la scénographie minimale_ Cette possibilité soudaine de s’affranchir du sol, seulement à quelques centimètres, mais déjà plus proche du ciel. C’est très touchant que ça se termine par cela, après cette longue exploration du lien au sol et à l’apesanteur, et puis là, cette légèreté. Je ne sais pas si tu veux nous en dire quelque chose. Ça amène une forme d’espoir peut-être, mais déjà plus vraiment humain parce que là on est plutôt dans les airs, plus proche de l’envol que du redressement de la marche d’évolution de l’Humain.
Nicolas Fayol: Pour moi c’était intéressant de pas finir debout, qu’il n’y ait pas une résolution du type « tu commences à quatre pattes et puis tu finis debout… » Comme si c’était ça le but.
FluxNews: Du progrès?…
Nicolas Fayol: Oui voilà, cette notion de progrès, au contraire en fait, c’est peut-être le progrès de revenir à quatre pattes! C’est quelque chose d’observé dans l’histoire de l’humanité; des endroits où les humains se sont mis debout et ensuite, la forêt a poussé et ils se sont remis à quatre pattes.
FluxNews: Et là, c’est presque un pas vers un possible envol… C’est ça la bonne évolution qu’on pourrait faire; s’envoler! Merci pour cette création et pour ce partage ouvert.
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Tomoko Sauvage et le Sobrelier
Mardi 17 février 2026 à Hi Flow, Plan les Ouates
FluxNews: D’où viens-tu Tomoko, artistiquement et géographiquement?
TOMOKO SAUVAGE: Je vis à Paris, depuis 23 ans. Je viens du Japon, j’ai grandi à Yokohama, mais j’ai été aussi à New York pour étudier la musique Jazz. Je suis pianiste jazz de formation.
FluxNews: Et comment a commencé ton travail sonore avec l’eau?
TS: J’ai été influencée par des musiciens américains qui étaient influencés par la musique indienne à l’époque, comme Alice Coltrane ou Terry Riley. Quand je cherchais ma voie, je suis venue en France et j’ai commencé à étudier la musique indienne. Je prenais des cours d’introduction à l’improvisation de la musique indienne.
FluxNews: Avec des instruments indiens?
TS: Non. En fait, justement, c’était un petit peu spécial, c’était sur des instruments occidentaux. Avec un musicien qui s’appelle Andy Turnier qui joue une flûte indienne et enseignait cette introduction à la musique indienne avec des instruments occidentaux. Moi, je jouais donc du piano. Et un jour je suis tombée sur un instrument qui s’appelle le Jalatharangam. C’est un ensemble de bols qu’on remplit d’eau et qui sont accordés selon la quantité d’eau. On les active avec la percussion de baguettes. Ça m’a complètement fascinée. C’était un son très simple, mais avec beaucoup de variations. Et j’ai commencé à taper sur des bols d’eau dans ma cuisine dès le lendemain! C’est comme ça que j’ai commencé, en 2006, et un jour, j’ai acheté des hydrophones, des microphones sous-marins parce que j’étais intéressée. C’est normalement plutôt pour écouter des baleines, mais je les ai plongé dans les bols par curiosité. C’est comme ça que j’ai commencé expérimenter.
FluxNews: Et, depuis ces premières expérimentations, comment cela évolue?
TS: Donc oui, pendant au moins cinq ou sept ans, c’était vraiment en pleine évolution. Et même après, ça a continué à évoluer. Surtout la partie « feedback » ; c’est ce que j’ai fait en première partie de performance ce soir. C’est un phénomène acoustique, tel un larsen, qui est une interaction en loop entre les haut-parleurs et mes microphones.
FluxNews: Tes sons de larsen ressemblent à ceux des bols de cristal, mais tu n’en utilises pourtant aucun ici!
TS: En fait, ce sont bien des larsens, mais je peux les moduler avec la main, avec des vaguelettes, parce que, quand l’eau bouge, le son bouge aussi, la fréquence bouge aussi. C’est un peu ma spécialité, cette technique. J’ai mis beaucoup de temps à la développer dans différents lieux, parce que l’acoustique de la pièce a toujours une très grande influence. C’est une grande partie de ma recherche avec cet instrument, en lien avec l’architecture, le positionnement des haut-parleurs…
FluxNews: Est-ce que c’est la première fois que tu t’associes avec le Sobrelier pour une performance rythmée à deux? Ce soir dans l’espace hybride de Hi Flow, ses présentations et dégustations de breuvage fermentés naturellement ont créé des coupures dans ton set sonore, comme des sortes de chapitres.
TS: C’était la proposition du festival Antigel oui, et c’était très spécial comme format. Habituellement, cela demande du temps pour rentrer dans mon travail et dans mon set. Là, j’ai fait quelque chose d’un peu différent du coup, en allant vers des sons un peu plus drôles, un peu plus léger peut-être aussi par certains côtés.
FluxNews: Un dernier mot sur ton rapport à l’eau? Est-ce que tu peux nous dire quelque chose sur ce qui te lie à cet élément, après toutes ces années à travailler intimement avec lui?
TS: Ce qui m’impressionne le plus c’est le mouvement de l’eau qui est très vivant et crée des sons incroyables, qui bougent d’une manière très spéciale, unique. C’est toujours quelque chose qui me touche et qui me pousse à continuer. C’est cette matière vivante qui est vraiment au cœur de la recherche avec mon instrument.
Le festival Antigel se poursuit jusqu’au 28 février 2026 dans Genève et les 26 communes voisines.
Prochaines représentations de ces artistes à suivre sur :
Marion Tampon-Lajarriette pour Flux News
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