A deux pas de chez moi, il y a une ribambelle d’ateliers dont le sien, ancienne classe d’une école désaffectée. Ce jour-là, elle m’attend dans la cour de récréation. Elle est assise sur un banc baigné des premiers rayons du soleil de printemps naissant. Elle est là, abandonnée dans une position nonchalante, contrastant avec son ardeur créatrice car elle fait partie de ces artistes qui bossent sans relâche. Elle, c’est Tatiana Bohm. Dans ce doux air de mars, je vais enfin vers elle et son antre de travail.
Auparavant, il y eut la première rencontre datant de 2022. Tatiana Bohm exposait alors Impossibles réparations à la galerie des Drapiers. Je me souviens du choc vécu face à ses installations. Je me souviens de l’urgent besoin d’écrire et de décrire cet Œuvre au Noir où la quête n’était pas la transformation en or mais le dévoilement de l’ébène maltraité et de l’acajou torturé pour dérober le métal précieux. Je me souviens de ce secrétaire devenu reliquaire, meuble fabuleux aux plaques miroitantes, au bois rougeoyant qu’elle avait griffé pour raconter les tortures infligées aux peuples envahis par les conquistadors débarquant sur le Nouveau monde. Je me souviens du duvet de mohair couvrant les régions envahies par les oppresseurs. Doux noir couvrant le dominé, le bafoué et le spolié par l’occident impérialiste. Doux noir comme une écume de moisissure. Je me souviens de la beauté mélangée à l’horreur.
Ce mélange d’attractif et de répulsif semble se décliner comme une sorte de marque de fabrique dans les diverses productions de Tatiana Bohm. Si l’artiste me dit qu’elle ne recherche pas consciemment ce résultat, elle se demande cependant « Comment parler de l’horreur ? ». Ce double mouvement d’aller vers et de reculer d’effroi serait une manière d’approcher ces sujets empreints d’innommable cruauté ? Une manière de les aborder, d’oser s’en emparer et d’en faire une œuvre réflexive qui donne enfin le droit à la pensée là où tout était tu, caché, nié ? Une manière de rendre compte d’une histoire que l’on ne voulait pas voir ?
Dans Haute Nuit, l’actuelle exposition où participe Tatiana Bohm à l’ISELP (1), ce même mélange assaille les sens. Il y a le bruit et l’odeur des grains de café que chaque visiteur, visiteuse broie par le simple fait de marcher et d’évoluer dans la pièce où elle présente ses photos. Si étrangement les autres artistes ont inclus le public dans cette prise de conscience sensorielle, comme avec le bruit des carreaux disposés au sol par Hanane El Farisi se fracassant sous les semelles, et avec le passage dans l’obscurité de la pièce, mine de charbon installée par Mouhcine Rahaoui, elle est la seule qui mêle plaisir et dérangement. Car lorsque les pieds foulent le sol et écrasent les grains, le café dégage un parfum profondément agréable, quasi anesthésiant. Tel est le paradoxe de notre monde occidental profitant à s’en droguer des richesses de pays exploités, refusant de voir leur parcours sanglant avant d’être consommées. Le sucre, le café, et le coltan sont ainsi récoltés et extraits par des peuples réduits à l’esclavage, rompus à des heures de travail pénible dans des conditions désastreuses. Pour Haute Nuit, Tatiana Bohm a en quelque sorte poursuivi le sillon commencé à la galerie des Drapiers. Durant deux ans, elle a consulté des milliers de photos d’archives du Musée de Tervueren pour ensuite, à la manière muséale, disposer celles qu’elle avait choisies dans des vitrines, les regroupant par thématiques qu’elle a créées. Elle les as épinglées de telle sorte que les ombres produites par les éclairages agissent comme des images fantômes du passé. Et les bustes penchés, et les yeux du public découvrent les portraits de groupes de travailleurs africains posant à côté de leurs abominables patrons venus les civiliser. Idem pour les groupes d’enfants « enfin » éduqués et endoctrinés posant dans les classes construites par les occupants. Idem pour la religion forcée à intégrer. Idem pour les hôpitaux. Idem pour les punitions infligées à des prisonniers quasi nus enchaînés et travaillant à ras le sol comme des animaux. Idem pour les punitions extrêmes que le bon Léopold 2 a permises où une jeune femme « pose », corps nu, les mains mutilées, tel un horrible exemple prônant obéissance totale au régime. Parfum de nausée lorsque je songe que toute cela appartient à notre histoire.
Outre la proposition de regarder les photos dans les vitrines, l’artiste les présente sous une autre forme. Ayant déniché une lanterne magique, magnifique objet, ancêtre des appareils de projection conçu comme outil de propagande colonial, elle a décidé de l’utiliser pour des performances. Elle a demandé l’aide de Guillaume Bernier pour moderniser la lanterne afin de la connecter électriquement et pouvoir disposer d’un rail capable de recevoir cinq plaques photographiques. La performance durant 40 minutes consiste à plonger le public dans une autre dimension du joug colonial. Une bande sonore constituée de trois voix enveloppe l’alternance des plaques que Tatiana Bohm place sur le chariot où elle superpose progressivement des impressions de noirs et blancs. La voix triomphante de Baudouin lors de son discours sur l’indépendance du Congo est glaçante. Alors qu’il salue le génie de Léopold 2 ayant œuvré pour la civilisation et l’amélioration du peuple congolais, Tatiana Bohm fait défiler les photos de l’odieux trafic d’esclaves recouvert par de magnifiques forêts et panoramas locaux. Les deux autres voix, l’une ténébreuse (celle de l’écrivain belgo/congolais In Koli Jean Bofane) et l’autre murmurante (celle de Marianne Celis) témoignent de l’oppression vécue par la population avec une douceur quasi intenable. Poésie politique congolaise des années 50 relatant l’infâmie. Et les plaques photographiques défilent, voltigent, se superposent sous les doigts de l’artiste, favorisant un hypnotique jeu de déformation des réalités de ce qui a bel et bien existé. Soudain quand Baudouin clôt son discours, les images s’arrêtent de s’égrener et un insoutenable grand blanc, celui de l’écran apparait, applaudi par un insoutenable clappement de mains du public belge des années 1960 venu saluer une indépendance plus que tardive. En moi, cognent alors les battements de mains au service de la propagande, ce mensonge si bien organisé qui revient en force actuellement. Reprend la danse des images et je me dis qu’il est rare de sentir palpiter le passé de cette manière. L’histoire est toujours à distance et grâce à Tatiana Bohm j’en fais une expérience quasi organique. D’autres performances auront encore lieu d’ici la fin de l’exposition en juin 2026. (1)

Actuellement… C’est le printemps. Et dans ce doux début de mars 2026, Tatiana Bohm m’ouvre donc la porte de son atelier lumineux. Mois choisi pour mon confort car son antre ne dispose pas de chauffage et une visite l’hiver suppose d’y endurer la morsure du froid. Je dévore des yeux le lieu d’engendrement. L’ancienne classe m’apparaît assez grande et organisée, avec des tables porteuses de matières, d’outils, et d’objets parfois insolites longeant les murs et les baies vitrées, avec le tableau vert reprenant inscrits à la craie blanche tous les futurs projets de l’artiste. M’attire la vasque aux sombres galets posée aux côtés d’un travail en cours. Je lui dis que la technique me fait penser à une œuvre d’elle, intitulée « Ma mère aux mouches », que j’ai vue dans la salle des trésors de la cathédrale St Paul de Liège où a lieu jusque fin mars l’exposition collective « Nous tournoyons dans la nuit et nous voilà consumés par le feu ». En fait, elle n’est pas tout à fait la même. Tatiana Bohm m’explique qu’elle conçoit ses propres fusains « maison » avec des restes de charbon de bois brûlés qu’elle utilise écrasés par une pierre. Elle prépare une série de dessins pour une exposition à 251Nord qui aura lieu après l’été. Elle me raconte combien elle doit être précise dans l’élan de ses gestes car elle ne peut rien effacer avec ce matériau qui échappe. Phénomène de cendres, de suie volatile certes mais aussi phénomène d’apparition du visage qui s’extirpe progressivement des traces, des taches et du réseau de gros traits sombres et serrés. Elle me montre la galerie de portraits déjà réalisés. Impression d’étranges gueules cassées, de visages de cadavres, de suaires pompéiens. Elle me dit : « Si je sens que mon travail évolue vers une esthétique plus attirante, la dureté reste cependant toujours présente dans ce que je fais. Mais par-delà la rudesse, une finesse arrive… ». Se saisissant d’un des dessins posés sur la table, elle me dit alors « Celui-là est si doux… Je dois encore le fixer » et la voilà qui, contre un mur, dresse le portrait où je vois un peu de poudre noire glisser le long de la grande feuille, où je vois un œil me fixer tandis que l’autre plus flou s’estompe. Expression d’un monde lointain où semblent se mêler tristesse, abandon, étonnement et peut-être même un soupçon d’extase.
Dans sa manière de travailler, Tatiana Bohm use de tout son corps. Quand elle œuvre, elle entre en étroitesse avec les supports et les outils qui s’imposent à elle. Qu’elle grave le bois, qu’elle gratte le cuir, qu’elle ponce le papier, qu’elle griffe des vitres ou des écrans de GSM, qu’elle pique ou sculpte la matière textile, qu’elle trace au fusain, elle s’implique charnellement avec la matière. Qui se met en mouvement en premier ? Elle ou l’œuvre en germe… Dans le bois brûlé, dans le mohair, dans la peinture sanguine ou dorée, dans le secrétaire de Théodore de Bry, celui présenté aux Drapiers et maintenant acquis par le Musée du Nouveau Monde à la Rochelle, et aussi dans un miroir, au creux de pierres semi-précieuses ou de la nacre de coquillages qui attendent l’intervention prochaine de sa main ? Cette soif de multiplicité de techniques et de substances, elle l’explique par sa formation première de design textile. Avoir été modèle vivant suppose par ailleurs une capacité à entrer en soi, en sa propre matière, en son immobilité vibrante, en son être méditatif, en son noyau source d’inspiration et de révélation.
Si impliquer son corps dans chaque œuvre lui importe, elle désire également entraîner celui des autres dans le mouvement. En 2022, Impossibles réparations invitait le public à interagir avec ses bobines de fil d’or et avec des photos de l’imagerie coloniale. En 2023, elle a conçu Je de société dans le cadre du festival de performances de Bruxelles, intitulé Trouble. Saperformance participativetraitait de la problématique du Burn out et de la charge mentale, symptômes se répandant dans les sphères professionnelles et même personnelles. Demander au public de réaliser en même temps un maximum d’actions s’accumulant au fil des cartes piochées proposant des défis simples ou complexes et ce jusqu’à épuisement de ses compétences donnait à vivre et à voir des situations cocasses pourtant guère éloignées, par certains côtés, de nos compulsions quotidiennes. Créer ce type d’installation mobilisant le collectif fait partie de ses projets futurs. Elle pourrait aller vers du plus léger après avoir tant brasser des sujets profonds et douloureux. Ou pas. Elle verra…
D’ici là, elle expose encore sur l’imprégnation de l’orgueil humain en proposant (3) dans une galerie bruxelloise des photographies de chasseurs partant au massacre d’animaux de la savane africaine. Images où elle a poncé la silhouette des conquérants posant avec leur victime ainsi que la végétation environnante, pour garder uniquement le focus sur la dépouille de l’animal. De nouveau c’est à la fois beau et repoussant. Plus je contemple ses œuvres et plus je me dis que l’approche particulière de Tatiana Bohm réside dans son art de dénoncer des atrocités avec une facture virtuose fonctionnant comme une sorte d’envoûtement, premier palier pour nous capter et progressivement initier en nous un regard qui cherche à creuser, comme elle le fait dans chacun de ses gestes d’artiste engagée.
Judith Kazmierczak
- Haute Nuit, exposition à l’ISELP (Bxl) à voir jusqu’au 27 juin 2026.
- Dates des prochaines performances gratuites : 29/04, 20/05 et 24/06. Infos et réservations sur le site de l’ISELP.
- Hot Dust, exposition chez Urochrome (Bxl) à voir jusqu’au 25 avril 2026
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