La BRAFA 2026 déploie ses mondes

Chaque hiver, Bruxelles se met en ordre de foire. Sous les halls de Brussels Expo, la BRAFA rassemble collectionneurs, galeristes, amateurs et curieux dans un même mouvement de circulation. Pour sa 71ᵉ édition, organisée du 25 janvier au 1er février 2026, la doyenne des grandes foires européennes confirme sa fonction de carrefour majeur où se croisent histoire de l’art, marché et mise en scène du goût. Une expérience immersive où chaque œuvre et chaque stand sont pensés comme des points de rencontre entre époques et sensibilités; mais aussi comme vitrines.
Cent quarante-sept galeries venues d’une vingtaine de pays composent cette année encore un panorama allant des maîtres anciens à l’art contemporain. Et si la diversité est bien réelle, elle se déploie dans un contexte économique qui infléchit logiquement les choix.

Entre faste, prudence et perception

Difficile d’ignorer le climat actuel : en 2024, selon plusieurs rapports internationaux consacrés au marché de l’art, le segment contemporain a connu une baisse sensible des valeurs dans le haut de gamme, tandis que le volume des transactions progressait légèrement, porté par des œuvres plus accessibles. Les ventes aux enchères traditionnelles ont reculé en valeur, alors que les ventes privées et les foires s’affirment de plus en plus comme des circuits privilégiés.
Il en résulte une prudence accrue chez les acheteurs, qui semblent favoriser des œuvres établies ou financièrement plus abordables, tandis que de nouveaux collectionneurs apparaissent en parallèle. L’Europe demeure un marché significatif, malgré un net recul dans le luxe absolu. 

Cette évolution explique en partie la scénographie des galeries à la BRAFA 2026 : chaque œuvre présentée (qu’elle soit historique ou contemporaine) est choisie pour rassurer l’acquéreur, maximiser l’impact visuel et stimuler l’achat, tout en attestant de la solidité et du prestige de la galerie.
Mais cette prudence manifeste n’annule pas la dimension esthétique et sensorielle de la foire. Comme l’a pu le noter Nathalie Ernoult, conservatrice indépendante spécialisée en art moderne, « la disposition des œuvres et la scénographie ne sont jamais neutres : elles orientent le regard, provoquent des rapprochements inattendus et offrent au visiteur des expériences visuelles et émotionnelles qui dépassent la simple transaction ». L’acheteur peut être rassuré par une signature consacrée, mais le parcours reste construit pour stimuler l’intérêt — et, quelque part, l’engagement intellectuel.

L’exposition comme territoire disputé

À première vue, la profusion étourdit : peinture flamande ancienne, abstractions lyriques, œuvres cinétiques, art minimaliste, icônes pop, saints patrons de la modernité… tout se presse sous les projecteurs. Si l’on admire la diversité des propositions, l’orchestration des stands révèle une véritable sémiologie entre spectacle et contemplation. Les galeries les plus renommées ne se contentent pas d’exposer : elles mettent en scène des œuvres structurantes du récit de l’art moderne et contemporain, créant des rencontres (certes calibrées pour le marché) mais pensées comme un territoire narratif. 

Stand galerie Greta Meert, Robert Mangold © FluxNews

Chez Greta Meert, la présence d’Enrico Castellani avec Superficie bianca (2002), déjà vendue à l’ouverture pour environ 500 000 €, illustre cette articulation entre prestige et intensité esthétique : la surface vibratoire de ses monochromes génère une densité contemplative qui séduit autant qu’elle engage. À proximité, une sculpture cinétique comme Crow (2025) de Hans Op de Beeck joue sur l’espace et la suggestion narrative, invitant le regard à se projeter dans un récit intérieur.
La juxtaposition de ces pièces modernes avec celles de maîtres historiques (qu’il s’agisse de la poésie chromatique d’un Renoir ou de l’ironie pop d’un Wesselmann) relève souvent d’une conversation implicite entre époques plutôt que d’une simple dilution du spectre artistique. Marie-José Dumont, collectionneuse et critique d’art, évoquait à propos de cet implicite que « c’est dans ce vide apparent que le regard se déploie ». 

Chez Galerie AB, l’association de Renoir, Chagall, Picasso et Miró met en perspective les métamorphoses du modernisme : de la recherche de sensation chez Renoir aux ruptures plus radicales de l’abstraction et du surréalisme. En revanche, la multiplication d’œuvres de Christo dans plusieurs stands finit par produire un léger effet de saturation, la répétition frôlant parfois l’anecdote.

Esthétique, dramaturgie et image de marque

Les halls, baignés d’une lumière savamment dosée, facilitent une déambulation fluide, chaque espace étant conçu pour amplifier l’impact des œuvres. Placer côte à côte un Delvaux éthéré, un Warhol emblématique et une installation monumentale confère à la fois une dramaturgie esthétique et un spectacle marchand : ces pièces sont présentées comme des sommets visuels autant que comme des garanties de valeur économique.
Le contraste entre ancien et moderne, loin d’instaurer systématiquement un dialogue stylistique profond, agit souvent comme un effet visuel fastueux, renforçant l’impression d’abondance sans annuler pour autant toute interprétation critique. Une sculpture contemporaine peut dialoguer avec un tableau ancien pour des résonances formelles ou thématiques, mais aussi parce qu’elle attire l’attention et rassure l’achat. 

Masque Nimba Baga, Guinée & Gypsy Wagon 1970 Kenneth Noland. Acrylic on canvas – 109 × 244

Dans cette logique, la présence de la Fondation Roi Baudouin, invitée d’honneur pour son cinquantième anniversaire, souligne cette double fonction en mêlant trésors patrimoniaux et pièces majeures, consolidant à la fois l’aura culturelle de la foire et son statut de marché d’élite. La semaine s’est d’ailleurs ouverte sur un dîner somptueux où collectionneurs et galeristes ont tissé des liens autour de la gastronomie autant que des œuvres exposées; prélude traditionnel aux premières ventes importantes, et prolongement privé de la foire elle-même, où se négocient autant des acquisitions que des positions dans le milieu. 

Sensibilités éternellement à vendre

Ainsi, malgré la richesse des propositions du minimalisme conceptuel de Castellani aux figures modernistes en passant par les grands noms historiques, le visiteur en quête d’audace radicale ou de dialogues véritablement inattendus ne sera peut-être que partiellement comblé. Pour cette édition 2026, une orientation se dessine néanmoins clairement : les galeries mettent en avant leurs œuvres les plus spectaculaires, donnant à la foire des allures de mise en scène luxueuse où la valeur marchande et l’image de marque occupent une place visible.
Mais faut-il pour autant s’en offusquer ? La BRAFA est, depuis toujours (à l’instar de son homologue la TEFAF), un lieu où se croisent histoire, argent et goût. Et c’est sans doute dans cette tension, accentuée par les crispations économiques contemporaines, que se maintient, année après année, sa singulière vitalité. 

Jean-Marc Reichart

BRAFA Art Fair – 25.01 au 01.02.2026, Brussels Expo

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