Une esthétique liégeoise
Avec une ironie qu’il n’aurait sans doute pas reniée, Jacques Lizène (1946-2021) pouvait, malgré un athéisme radical teinté de bouddhisme, rejoindre par bien des aspects une esthétique proche de la mystique chrétienne, en ce qu’il se donnait parfois comme une forme d’Incarnation : celle d’un certain esprit liégeois (que l’on gagnerait, d’ailleurs, à préserver). Un esprit fait de rondeur apparente, d’autodérision et d’ironie mordante, mais aussi d’une intelligence et d’un raffinement discrets, nés de la sacro-sainte humilité. Une humilité salvatrice, qui consiste à ne pas mettre en avant ses qualités pour mieux “briller sous cape”.

Conscient de cela et désireux d’aller au-delà du champ parfois ambigu de la modestie, Lizène, dès ses débuts à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège, se positionne un cran au-dessus : choisir la médiocrité comme geste inaugural. Radicalement plus honnête, c’est à travers cette nullité (volontaire) qu’il trouve un outil de subversion imparable, se tenant à distance de toute grandiloquence, dans une posture à la fois esthétique et éthique.
Il refusa dès lors toute séduction, combattant les formes monumentales et privilégiant l’acte dérisoire et minimaliste, qu’il éleva au rang de questionnement métaphysique, interrogeant la structure même de l’art et la fragilité de ses conventions.
C’est dans ce contexte que se noua une relation particulière avec Jean-Michel Botquin, journaliste, critique d’art, témoin attentif et futur dépositaire scrupuleux de ses gestes. Botquin n’avait bien entendu pas attendu la publication de l’ouvrage critiqué dans ces lignes pour s’intéresser à Lizène : après avoir été son galeriste et son ami, il avait déjà publié en 2009 le Tome III consacré à l’artiste, volume à la fois encyclopédique et traversé d’humour, où érudition, documentation et effets de plume s’entremêlaient déjà.
En 2018, Le Jardin du paradoxe revenait sur l’aventure du Cirque Divers, cabaret-laboratoire où Lizène et ses contemporains déployaient leurs expérimentations comme autant de graines conceptuelles.
Ces ouvrages posaient déjà des jalons, mais c’est dans ces années Yellow / 1968-1975, revisitées par ce nouveau volume, que se précise la radicalité originelle de l’œuvre : une forme d’humilité stratégique, indissociable d’un fiasco programmé érigé en méthode. Tout sauf un renoncement fatigué, mais une logique esthétique pleinement assumée.
De là, Botquin, compagnon de route, parvient ici à conjuguer archive et style, récit et digression, faits et distance ironique, pour rendre sensible l’esprit de Lizène mais aussi, à travers lui et la rétrospective de ses sérieuses facéties, celui de toute une époque.
La stratégie de l’échec
C’est désormais acté au sein d’une scrupuleuse chronologie : au cœur de l’œuvre de Lizène réside un paradoxe, à la fois évident et absolu : échouer pour créer. Plus encore : mettre en évidence que la création est elle-même un échec, et que mieux vaut, pour le créateur, de l’assumer pleinement. Car derrière chaque performance, chaque dessin, chaque vidéo, c’est un ratage qui se joue. Rejoignant ainsi le caractère obsessionnel d’Alberto Giacometti, qui continuait inlassablement à dessiner ses visages longilignes et nerveux afin de “comprendre pourquoi ça rate”, Lizène anticipe la catastrophe et la décline de façon programmatique. L’échec devient alors méthode, outil critique et parfois geste méditatif ou carrément christique : il concentre, il suspend, il révèle. Le volet clos, le châssis instable, le cadre perturbé… : tout participe d’une logique de déstabilisation. La valeur, le talent et la reconnaissance ne sont plus des conditions de la création, mais des éléments contingents.
Dès lors, la médiocrité revendiquée devient Révélation, et le ridicule se charge d’une forme de prestance. Lizène, en clochard sublime concentrant son art dans le naufrage et la glorification du rien, est parvenu à s’ancrer dans ce rôle de dandy inattaquable. Un fou du Roi qui scande des vérités à tue-tête.
En conséquence, sa stérilisation volontaire et ses performances internes ne relèvent pas de la provocation gratuite : elles engagent une attention extrême à l’acte, une lucidité sur le vide et le non-sens, une pensée de l’impermanence et de la non-transmission.
Ce geste de retrait, ce refus, cette discipline dans la défaite font de la médiocrité déployée une force de l’absence. Un lieu de densité.
Et c’est bien ce lieu, indissociablement lié à une temporalité très précise, que Jean-Michel Botquin s’échine, dans cet ouvrage (et certainement dans les suivants), à décrire avec une plume solide, raffinée, mais surtout très bien renseignée.
Entre l’inventaire et le littéraire
C’est avec une belle aisance que Botquin, dans ce volume, réussit à faire parler les archives. En retraçant de manière détaillée les années 1968 à 1975, l’entreprise se distingue par sa rigueur : anecdotes et documents abondent, mais toujours à travers une expérience sensible.
On découvre par exemple qu’en 1969, c’est Frédéric Nyst, frère de Jacques Louis Nyst, qui fait découvrir Emil Cioran à Lizène. Et c’est à travers l’état de son exemplaire du Précis de décomposition, retrouvé dans la bibliothèque de l’artiste, que l’on mesure l’importance du philosophe dans sa formation intellectuelle et éthique : l’ouvrage était en morceaux, tant il a été consulté.
Listes de performances, croquis, expositions, dates… : toutes ces données, qui pourraient paraître froides sous une lecture strictement documentaire, deviennent sous la plume de Botquin des morceaux d’existence. L’écriture respire, digresse, et se joue des tensions entre rigueur et fantaisie. Une formule, une inflexion, une pointe d’ironie, et l’archive acquiert son propre caractère : la lecture est un plaisir.
L’humour et l’ironie n’y sont jamais gratuits ; ils ouvrent des perspectives sur l’intention de Lizène et sur sa profondeur parfois enfouie sous les gimmicks d’une époque. Aussi, le livre fait sentir le paradoxe de l’artiste en jouant avec lui-même. Comment un enchaînement de faits chronologiques, sourcés et documentés, peut-il produire un récit à ce point caustique, mordant et vivant ? C’est là que s’affirme toute la maîtrise du style.
Botquin réconcilie ici le fond et la forme, car dans Les années Yellow, le fond est la forme. À l’image de la couverture jaune citron (réminiscence efficace), en écho au titre de l’ouvrage, au surnom donné à Guy Jungblut (le lettrage du « Tilt! » d’un flipper) et à sa galerie éponyme.
Se rédige alors, tout du long, la trajectoire d’un homme qui échoue, se retire, se masque, mais dont chaque œuvre révèle une cohérence implacable. Ce sont les tournures, la musique des phrases, les respirations de la langue qui font sentir la vie de l’artiste, dans sa tension entre présence et retrait, médiocrité affichée et puissance conceptuelle.
Ainsi, Jacques Lizène : Les années Yellow / 1968-1975 n’est ni un simple catalogue ni une chronologie figée. C’est un récit qui donne à entendre une voix et à percevoir une intelligence à l’œuvre : un art qui refuse la grandeur pour mieux s’en revendiquer, et une pensée critique où l’insuffisance devient un opérateur esthétique.
Finalement, Jean-Michel Botquin nous invite à comprendre et à ressentir une œuvre où la lucidité transforme le pas de côté en force, et l’insignifiance apparente en intensité. À apprécier, en prenant du recul, une fécondité hors du corps et un grand esprit hors du temps.
Jean-Marc Reichart
Jean-Michel Botquin
JACQUES LIZÈNE
LES ANNÉES YELLOW / 1968 – 1975
Une chronologie en tentative d’achèvement
Volume II
Éditions L’Usine à Stars – Yellow Now / Côté Arts
2026
184 pages / couleur / 20€

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