
Alors qu’il dépasse allègrement le seuil des 80 berges, le critique d’art toujours actif, bien connu chez nous et hors frontières, Roger Pierre Turine, publie ses mémoires sous un titre un tantinet provocateur : Mort aux vaches ! Tentative de portrait.
Et si nous commencions par la fin pour donner le ton qui régit l’ensemble de ce récit à l’allure bien enlevée, au rythme plutôt soutenu et haletant comme celui d’un coureur cycliste gravissant un col ou d’un footballeur filant vers le but adverse. Voici donc sa conclusion en guise d’introduction : « Fi donc des conventions, je m’insurge. Fi des salons où je me rétrécis, des dîners où je m’ennuie. Vivre à la bonne franquette, quéquette au vent s’il le faut ». Quel portrait donc tirer après la lecture d’un ouvrage où l’auteur en dresse tant, De Brassens à Soulages ? Voilà déjà une indication, notre rédacteur a fait ses gammes du côté de la chanson. Il lui suffisait donc de « passer le pont » en s’y arrêtant pour voir pédaler les maillots bigarrés et autres exploits sportifs, avant de courir les cimaises. C’est qu’en une autre vie, antérieure, il s’incrusta au service des sports de la RTBF. Inoculé par le virus, il reste aujourd’hui un sportif fidèle à son poste… de télévision. N’évoquez pas Hazard, car il monte à l’abordage aussi chauvin qu’intarissable. « Après la chanson, les beaux-arts et comment ! » Écrit-il, « De l’art du verbe et de la mélodie, de celui de la rime à celui du vers libre et, de l’image verbale à celle qui se couche sur un tableau, il n’est qu’un pas qu’il arrive à nos foulées de rapprocher ». Et s’il évoque ses amours plurielles, c’est avec épanchement fleuri mais pudique, osant quand même une photo couleur avec son épouse Adama.
Dans un autre portrait, en un temps pas si lointain (in Michael Kravagna – Polyphonie, 2018), il fut présenté de la sorte : « Né à Bruxelles en 1942. Passionné par la vie et par tout ce qui bouge, homme de rencontres et d’enthousiasmes, Roger Pierre Turine peut s’éprendre avec un égal bonheur d’une femme au regard d’ange ou de feu, d’une amitié chargée de perspectives humaines, d’une toile brossée dans la jouissance des pigments et des matières, d’exploits sportifs, aussi quand déboulés et revers conjuguent de pair valeurs et dépassements de soi. Après avoir jeté aux orties les codes civils de ses lointaines études juridiques, il s’abreuve jusqu’à plus soif, de créations plastiques. Trente années de critique -La Libre Belgique, Arts Antiques Auctions, Le Vif/L’Express jadis – pour séparer le bon grain de l’ivraie, la frontière entre le trait de génie et le coup de bluff étant avant tout une histoire de talent, de travail, d’audace, de sagesse et de lucidité ».

De l’amitié
Toujours est-il, en suivant son récit truculent, sans peur et sans reproche, parsemé d’évocations, de souvenirs, de portraits de poètes, d’artistes, d’amis, que force est de constater que sa vie fut bien remplie, bien active, bien enthousiasmante, et qu’elle le reste puisqu’il demeure constamment sur la brèche de Bruxelles à Rodez, de Paris à Bilbao. Toujours en mouvement, de galeries en musées, d’ateliers d’artistes en Centres d’art. Impossible d’évoquer un tel itinéraire de baroudeur ne serait-ce qu’en citant les noms de ses multiples rencontres dès la jeunesse. Ça fourmille. On se satisfera donc de quelques exemples parmi les plus significatifs. Ainsi notamment, il entra en poésie via Pierre Seghers, et en chansons par le romancier jamais dénué d’humour René Fallet, l’ami de Brassens qui deviendra le sien, à qui il emprunte volontiers une déclaration qu’il adopte : « Je suis néanmoins un anar qui traverse dans les passages cloutés ». De cette longue période, de ses nombreux périples au sein de l’Hexagone, on retiendra l’une ou l’autre constante essentielle et indélébile : en toute circonstance privilégier l’humain et marquer du sceau de la fidélité l’amitié qui le tenaille au corps. « Je voue à liberté obédience absolue », écrit-il, ajoutant derechef : « Elle est ma seule règle. Mon seul devoir, ou presque… Liberté, fidélité, fraternité ». Outre ceux cités, Guy Béart, Hardelet, Michel Audiard et Jean Carmet deux fameux gais lurons, ou encore Antoine Blondin, furent de ses compagnons de route, de ripailles, de rires sans vergogne.
Passage à l’art
Invité à participer à Sport Magazine, il y tint une chronique intitulée Art et sport qui l’engagea sur la découverte des artistes. Et il s’y accrocha en devenant collaborateur au Vif, à Arts Antiques Auctions, avant de rejoindre La Libre Belgique où il sévit depuis plus de quarante ans, particulièrement dans le magazine Arts Libre où nous fûmes collègues durant de longues années, sans nuage. Il y cella quelques relations de choix avec des artistes, dans une ligne personnelle distante du vedettariat et des starifications dans le domaine. On lui doit de très nombreuses chroniques, critiques parfois piquantes, de multiples commentaires, des portraits à l’image de ceux qu’il livre en ces pages, ciblant tant la personnalité non sans humour, voire petite vacherie, que la démarche artistique. Et l’on compte de surcroit quelques commissariats d’expos dont celui (au Botanique) d’un ami de longue date aujourd’hui célébré à l’international, un rien anar lui aussi, Ernest Pignon-Ernest. Ses voyages à répétition, en France, en Italie, en ex-Yougoslavie, en Estonie, en Russie, en Afrique, furent des sources dont il abreuve ses lecteurs, sans jamais négliger nos petits belges. Les Belgeonne, Fourez, Boyadjian, Crèvecoeur, Vinche, Brandy, Alechinsky…, sont quelques-unes des têtes d’affiche au même titre que les Venet, Truphémus, Plensa, Marie-Jo Lafontaine, Toguo… et bien sûr Pierre Soulages. « L’essentiel, c’est d’aimer la vie », lui a dit récemment le peintre Vincent Bioulès, pour l’auteur ce fut une sorte de devise dès sa prime jeunesse, partageant ses passions ardentes, confirmant, « une façon de sourire face au néant » son cri de ralliement « Mort aux vaches, mort aux lois, vive l’anarchie ! ». Plus qu’un récit, l’ouvrage est une saga personnelle, pleine de réjouissances, de bonne humeur, d’enthousiasmes artistiques.
C. Lorent
Mort aux vaches ! Récit et portraits De Brassens à Soulages par Roger Pierre Turine. 225 p., ill. coul et n/bl, coll. Alentours, éditions Tandem, 2025.
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