Honoré d’O a quelque chose d’un jongleur : dans sa façon de créer, il gère divers paramètres simultanément avec une agilité étourdissante. Il faudrait parvenir à décrire sa formule, qui synthétise, sans en donner l’air, plusieurs enjeux artistiques. L’art conceptuel irrigue sa création mais c’est un conceptualisme qui semble avoir pénétré la matière. Il ne demeure pas dans ses airs, ses démonstrations, sur le seuil de la matière, n’y touchant que du bout des doigts. Non, il l’habite, va la côtoyer sur son terrain, empiriquement. Il joue avec elle, comme l’enfant fait tout sur la plage avec du sable. Une force enfantine anime ce que crée Honoré d’O. Un être sans âge semble être venu et nous avoir laissé, dans ce qui devient une exposition, le fruit de ses pirouettes et sauts de chat, façon Legolas dans le Seigneur des anneaux de Tolkien : un elfe. L’elfe a des émotions, mais il demeure comme maître de ce qu’il éprouve. Il se laisse traverser, bondit, virevolte, a déjà disparu quand on pense le trouver. Comme la pensée se faufile dans la matière, elle contamine assez spontanément l’espace. Bientôt, c’est l’espace tout entier qui est agité de soubresauts, interrogé lui aussi, sur l’air de la critique institutionnelle, mais alors avec un positionnement moral à retardement, toujours prompt du reste à préférer l’empathie au jugement. Honoré d’O confère à l’espace un rôle : il lui fait jouer à la fois son propre rôle et un rôle d’emprunt, seyant à la réflexion spécifique qu’il mène dans tel ou tel lieu. Dans cette opération, il y a une constante empathie. Si l’espace joue, alors l’artiste joue aussi ; il mouille sa chemise. Il n’y a donc pas de « critique » institutionnelle au sens d’une position extérieure à un objet de jugement. On a plutôt affaire à une démonstration (souvent par l’absurde) des tenants et aboutissants de telle ou telle position défendue par un espace, par des personnes, une situation, dès lors qu’on se met à leur place. Et la fantaisie sera ce qu’Honoré d’O valorisera toujours.. Car dans tout projet humain, il y a des rêves, des lubies, des idées, et c’est ce que l’artiste au final relèvera, mû par une empathie humaniste, non sans avoir posé un constat lucide sur telle ou telle situation soumise à son observation et son expérimentation. En l’occurrence, dans l’exposition qui nous occupe, à savoir cet inattendu one shot au Mac’s, à cheval sur les années 2025 et 2026, dans la grande salle carrée, en bout de course d’une monographie de Cristina Garrido, la situation examinée, faisant en quelque sorte prétexte ou sujet est celle du Texas. L’artiste a effectué une résidence dans la célèbre institution MARFA, temple du minimalisme localisé dans cette région fort aride des Etats-Unis. Ce qui vient au devant de la scène, au travers du vécu de cette région tient en des thématiques telles que la conquête spatiale (le désert, mystérieux comme le serait une terre lointaine), la colonisation de terres a priori invivables (type Dubaï), ou encore une saisie délicate de l’épisode biblique des quarante jours dans le désert. Derrière ces divers thèmes plus ou moins annoncés, s’en distinguent ensuite d’autres, inscrits en transparence et résonnant cette fois fortement avec l’actualité. Comme si, dans l’agilité qui était la sienne, Honoré d’O savait aussi sauter d’un bond sur un des wagons du train en marche du temps. Ainsi, au Mac’s, on lit bientôt une méditation sur le conflit israélo-palestinien et sur la position tenue par les Etats-Unis en cette sombre affaire qui nous secoue en ce tournant de 2025 et 2026. Car bien sûr, les 40 jours dans le désert évoquent un siège, et la conquête spatiale comme la conversion de terres arides en terres habitables résonne certainement avec toutes les velléités néo-coloniales qui embrasent cette partie du monde depuis bien trop longtemps. Cette méditation sous-jacente nous est confirmée par d’autres signes qui surgissent ici et là dans l’exposition : des murs de sacs de sable, ou une intervention géniale sur l’une des façades de la salle carrée, à l’extérieur : geste qui est l’un des premiers, ce me semble, à tenter de faire quelque chose de ce long boa dessiné par Pierre Hebbelinck, mais alors avec trois fois rien : l’inscription d’une phrase naïve en lettres de bois peintes. « Supposons qu’une œuvre d’art soit un souhait », peut-on lire. Cette phrase, plus que d’être prise au pied de la lettre, doit être comprise comme étant un agent transformateur, le délégué de l’art conceptuel à l’œuvre dans la matière, nous le disions. Elle nous fait soudain voir ce gros cube noir qu’est la salle carrée de l’extérieur, sous les traits conjoints d’une Mecque, d’une Synagogue voire du tombeau du Christ à Jérusalem, ou encore d’une station de contrôle d’une fusée, type Houston ou Cap Canaveral, voire d’une unité de colonie spatiale, sur quelque Mars qu’on serait finalement parvenu à habiter. Enfin, ce cube noir peut aussi être, au final, un paquet surprise : la question, joueuse et candide, de savoir ce qui se cache finalement dans le cœur des cubes minimalistes des Donald Judd, Carl André, Sol Lewitt, Robert Smithson et autre Robert Morris. Comme un paquet cadeau qu’on voudrait ouvrir, pour assouvir une curiosité toute enfantine. Croire au père Noël, pourrait-on dire : oui, y croire mordicus pour défendre l’imagination. Ne pas douter que dans ces cubes minimaux se cache quelque surprise, et non la désolation de la cité à l’américaine, toute de cubes d’acier s’élevant. C’est là le jeu de rôle, la démonstration par l’absurde, qu’on évoquait.
Nous avons envisagé le conceptualisme et la critique institutionnelle. Se loge également une dose de minimalisme dans la formule magique d’Honoré d’O, mais là aussi, on note en quoi s’est opérée une métamorphose des paramètres du courant historique. Le minimalisme chez Honoré d’O est appréhendé au niveau de la standardisation des objets, menée par le néolibéralisme au fil des dernières décennies. Avec d’ultimes rebondissements numériques en nos jours, à l’image des systèmes de grande distribution d’objets sériels que sont AliBaba, Amazon et consorts. Honoré d’O embrasse ce minimalisme-là, qui est devenu un maximalisme de par son ampleur. C’est un minimalisme qui est considéré à l’aune de l’ère digitale. Les matières fétiches de l’artiste sont le polystyrène et le tube de plastique ou encore le bois raboté, découpé au laser, peint. C’est là que commence son minimalisme à l’ère digitale ; c’est par ce bout-là aussi que débute son jeu de rôle, car il va faire jouer à ces objets/matières, d’exposition en exposition, les rôles les plus surprenants.

D’une exposition à l’autre, d’autres objets s’ajouteront occasionnellement au répertoire. Dans l’exposition du Mac’s, Honoré d’O effectue son petit devoir de mémoire, comme il est de coutume en notre cher musée, en évoquant le passé minier du site. Il le fait en usant des sacs de sable précédemment évoqués qui souscrivent non seulement à leur fonction guerrière, avec tout le sinistre écho contemporain que cela recouvre, mais parlent aussi des sacs de charbon qu’on remontait des fonds. Charbon qui sera aussi remémoré par l’usage du noir qui enveloppe la plupart des éléments en bois de l’exposition, à commencer par toutes ces lettres formées de segments de bois assemblés, dressées sur leur frêles pattes, qui gambadent ici et là dans l’exposition (et sur la façade du bâtiment même nous le disions). On imaginerait à travers ces lettres voir des mineurs ou des wagons, allant au puits. Ce qui nous emmènerait aussitôt dans une méditation sur l’échelle : l’exposition devenant soudain une vaste maquette de site historique, comme on en visite ici et là. Une reconstitution comme ils disent. Et le Mac’s n’est-il pas précisément inscrit à la croisée du minimalisme (Hebbelinck) et d’une reconstitution historique (le site « patrimonial » du Grand-Hornu) ? Ce zoom arrière va bien sûr de pair avec le thème de la conquête spatiale, évoqué plus haut. Et si l’on écoute bien ce que nous glisse d’Honoré d’O, on verra bientôt surgir sur la crête du terril notre Clint Eastwood national, à savoir Marcel Broodthaers, auteur du fameux « La conquête de l’espace. Atlas à l’usage des artistes et des militaires ». Ce minuscule atlas datant de 1971 enfilant les profils de pays comme sur un collier de perles (noires). Avec, en filigrane, toute la question de l’indépendance du Congo et de la fin des charbonnages dont Broodthaers aura été le témoin. Broodthaers, en maître du charbon, en pape d’un conceptualisme qui s’apprêtait à gagner la matière, en provenance du texte: opération que la génération d’Honoré d’O (ou de Joëlle Tuerlinckx) se sera employée à affiner.
Surprise et densité, plaisir et lucidité, joie et gravité sont constamment au rendez-vous dans cette exposition d’Honoré d’O, comme dans ses précédents essais. La machine à parcourir le temps et l’espace carbure à plein régime à chaque itération sculpturale de son installation. Chaque recoin mériterait son analyse, sa notice. D’O fait par exemple intervenir des tableaux de maître flamands. Il invite les enfants représentés en ces tableaux à sortir de la toile, et à venir se promener ailleurs, plus loin. La nuit, au musée, que se passe-t-il ? Un de ces enfants, semblant échappé de quelque Breughel, se transforme en un ange, un putti. Et le voilà qu’il incarne le rêve de gosse de voler. La fusée n’est-elle pas l’expression extrême de ce rêve ? Ailleurs, ce sont des cactus dressés vers le ciel qui jouent à la fusée en devisant concurremment sur l’ambition phallique qu’implique ce désir de s’envoyer en l’air.. Tandis que sur les murs, des cercles lumineux suggèrent des éclipses. C’est bien dans les déserts qu’on dresse les observatoires des cieux. Et puis surgit un sac avec des clubs de golf ! On connaît le délire des gens riches pour ce sport, qui iront jusqu’à financer des greens en plein désert : oasis forcée. Mais dans ce sport, il y a la petite balle blanche, qu’on frappe avec force : un décollage privé, tout à soi, pour rêver loin et haut. Et puis il y a les asiatiques qui disent qu’ils savent léviter, voler par la seule force de la pensée. Sur un petit bloc de glaise pétrifié, métaphore d’un rocher sculpté par le vent, voilà un bonze dodu qui est assis en tailleur, tout prêt à décoller lui aussi, fut-ce en pensée. Il est vrai qu’on va aussi dans le désert pour faire le vide, pour prendre du peyotl et planer. Un tréteau est entouré d’ouate. Il ressemble à un mouton. Dans les grandes étendues, on fait de l’élevage. Il y avait autrefois des troupeaux de bisons, dont on sait ce qu’ils sont devenus. Jim Harrison. Ont fait irruption les cow-boys, sans vergogne, et leurs élevages. Tel est le Texas. Un jour vient une grande pluie, comme on en avait plus vue depuis longtemps. Et voilà qu’une fleur blanche surgit en plein désert. Un signe prémonitoire, à n’en pas douter. Un espoir de paix. L’emblème d’une révolution. Le contraste le plus extrême que la vie sait produire. Puis là plus loin se dresse une fusée harnachée à sa rampe de lancement. Son objectif ? Représenté par une pomme, suspendue au sommet de la rampe. La planète rouge lointaine est une pomme. La Chambre d’écoute de Magritte montre une pomme occupant toute la pièce qui lui est dévolue, tandis que par la fenêtre on voit s’étirer un paysage vide de présence. Mais la pomme suspendue évoque aussi une potence. Le Texas est une terre de lynchage, aussi innocente soit la cible. A deux pas encore, des petits dispositifs vidéos : on peut s’asseoir sur deux sacs de sable, qui font siège, pour regarder un film. Puisque finalement, la conquête spatiale, c’est Hollywood. C’est cinématographique. C’est voir les choses en grand, en très grand. Théorème de la salle d’exposition en salle de jeux. Mais en même temps voilà que ce dispositif médite sur des réalités diablement moins légères : ce qu’on nomme dans la presse la gamification de la guerre, par exemple, à l’ère du drone. Des soldats, très jeunes, familiers des jeux vidéo, amenés à guider des drones tueurs, dans le monde réel, comme ils joueraient quelques parties innocentes sur un écran.

Dans le fameux couloir, mal aimé, s’évadant à la sortie de la salle carrée, toute une installation : quelque chose qui paraît représenter le salon de monsieur et madame tout le monde. Ce salon, dans lequel les couples se trouvaient lorsqu’on a marché sur la lune, en 1969. Cet évènement sidérant qu’on a vu à la télévision, par l’entremise de ce petit écran en noir et blanc. Petit écran pour prendre la mesure de l’infini, pour voir la terre d’un peu plus loin et nous, d’un peu plus près. Dans cet espace domestique ? Un discret hommage à la compagne d’Honoré d’O, écrivaine, pour qui sait le deviner. Portrait de l’artiste en couple regardant l’alunissage à la télé. Le foyer, rassurant, et le monde là dehors, si vaste, avec son infini, avec ses guerres… Ou sommes-nous plutôt dans le salon du final de 2001, l’Odyssée de l’espace ? C’est là une angoisse drolatique qui nous vient quand on passe aux toilettes, non loin de notre nouveau salon improvisé dans le couloir final du Mac’s. Toilettes qui semblent soudain appartenir, par la grâce de quelques discrètes interventions sculpturales et lumineuses à quelque station spatiale internationale. Suis-je ici ou là-bas, loin ou proche ? Et dans quelle direction allons-nous, au final ? Le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest ont-il encore le moindre sens lorsque les pôles sont là, loin sous nos pieds ?
Le poème aussi chaleureux que glaçant se poursuit longtemps dans nos têtes.
Yoann Van Parys
Honoré d’O
Quarantaine – Quarantine
14.12.2025-10.05.2026
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