
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Dans un ouvrage qui refaçonne l’approche de l’art contemporain à la lueur d’une poignée de portraits d’acteurs phares, Nathalie Obadia, galeriste (Paris et Bruxelles) et enseignante (Sciences Po Paris), montre l’émergence et les arcanes d’un monde de l’art qui régit à l’échelon mondial les rouages, de la création à sa diffusion.
Au moment où l’histoire de l’art contemporain telle qu’elle nous a été présentée majoritairement est remise en cause d’une part par la mondialisation à l’œuvre depuis la fin des années cinquante, d’autre part et plus récemment via des critères politiques, sociaux, économiques, Nathalie Obadia, jette un regard rétrospectif sur quelques personnalités qui ont engagé l’art et son marché sur de nouvelles voies majoritairement empruntées aujourd’hui. Le wokisme, le décolonialisme, la prise en compte des minorités, l’élargissement du concept d’art, l’emprise économique et commerciale, les pratiques artistiques elles-mêmes bouleversent radicalement depuis une bonne dizaine d’années et mettent profondément en cause une histoire de l’art jugée jusqu’ici trop linéaire chronologiquement, trop occidentale et trop segmentée selon le critère esthétique prépondérant. Les changements intervenus dans le contexte actuel troublé tant par la révolution technologique permanente que par une refondation en marche des équilibres mondiaux politiques et économiques, ainsi que par des facteurs éthiques, ne sont pas apparus du jour au lendemain et ex abrupto dans la sphère artistique. Nathalie Obadia a retenu vingt-quatre fortes personnalités, nées entre 1909 et 1980, qui peu ou prou, ont provoqué de profonds changements et préparé la situation actuelle en provoquant la naissance d’un « monde de l’art » qui a dû réagir « face à un pluralisme fondamental où aucune forme artistique n’est de jure préférée à une autre ».
Le milieu de l’art
Certes, le choix est subjectif mais tout aussi incontestable en sa pertinence. On aurait pu y trouver d’autres figures marquantes, tels un Joseph Beuys, un Andy Warhol ou un Matthew Barney côté artistes, un Jean-Hubert Martin en commissaire prospectif ou un Jay Jopling en marchand inventif. Ils ne sont pas oubliés puisque tous et bien d’autres sont cités au fil des pages pour leur rôle participatif et singulier. En dressant ces portraits, Nathalie Obadia ne trace pas un parcours chronologique, elle justifie ses choix en insistant sur l’apport novateur et en montrant que la manière de s’impliquer dans les arcanes du milieu artistique a transformé durablement celui-ci au point d’influencer l’aujourd’hui d’un réseau international complexe et prescripteur. Ce faisant, elle pointe des agents déterminants d’une histoire de l’art et de son marché international révisés selon des vécus, des pratiques, des rouages, des systèmes, des plus influents. Elle dresse le constat que l’art tel qu’il se décline aujourd’hui, n’est plus et loin s’en faut, le fait uniquement d’artistes œuvrant en solo dans leur antre, mais d’un ensemble d’acteurs gravitant autour des plasticiens qui ne sont plus, en cette optique, les seuls praticiens. Cet ensemble constitue le monde de l’art tel qu’il évolue aujourd’hui en étroite interaction et totalement impliqué dans le marché international. Dans cette configuration l’artiste, figure de base puisque créateur, est pris dans un réseau complexe qui n’assure pas seulement la diffusion du travail mais participe d’une reconsidération quasi permanente de la nature et du statut de l’œuvre d’art. Un réseau devenu indispensable à la reconnaissance d’un artiste par le milieu officiel et privé, les galeristes, les collectionneurs, les curators.
Vingt-quatre élus
A travers la présentation très vivante de ces personnalités, l’auteure pose quelques repères fondateurs dont les écrits (1944, puis 1964) de Max Horkheimer et de Theodor Adorno qui « critiquent la dérive consumériste de l’industrie culturelle » à laquelle participe désormais l’art imbriqué au sein de la société américaine dans une « économie de marché ». Elle rappelle l’assertion « il n’y a pas d’art sans monde de l’art » et, citant la sociologue française Nathalie Heinich, elle montre la formation et la mise en place du désormais circuit du « monde de l’art efficace » dans lequel les vingt-quatre figures « ont apporté une pierre essentielle à ce monde puissant et influent car il est plus vaste que le seul champ de la création artistique ».
Trois catégories sont pointées, les artistes, les créateurs d’événements ; les marchands, collectionneurs et architectes. Chacun est désigné par un maître-mot. Boltanski est « le bricoleur universel » et Invader « le trouble-fête », Harald Szeemann est « The Curator » tandis que Suzanne Pagé est « La sage activiste », enfin Marian Goodman est « La dernière des Justes » alors que François Pinault est « L’œil stratège ». Pour ne citer que quelques exemples. Chacun des portraits est un éclairage très révélateur de la façon dont fonctionne ce monde de l’art, en fin de compte assez fermé dans un entre-soi, même si les manifestations les plus médiatiques drainent un public consommateur de plus en plus large. Il y a une marge énorme entre les prescripteurs et la masse des consommateurs de la manne des arts plastiques.
Exemples révélateurs
Parmi ces figures, « esprits conquérants » on en retiendra trois à titre d’exemples. Bacon (1909-1992), qualifié de « Le grand peintre », est un bad boy qui « a permis à la peinture expressionniste de résister et d’être exposée dans le monde entier ». Après avoir détruit les tableaux de son atelier, il se remet à peindre en 1944 et « exprime le ressenti de ses propres souffrances ». Au début des années cinquante, il expose à New York et sa rencontre avec David Sylvester sera capitale, suivie d’une participation à la Biennale de Venise, bientôt d’une première expo à Paris où il « bénéficie d’un puissant réseau de personnalités » dont Georges Bataille et Michel Leiris, plus tard le critique Michel Ragon et le Président Georges Pompidou, ainsi que Marguerite Duras et le critique Jean Clair. Fort de cette reconnaissance, il apporte un nouveau « souffle à la scène française et soutient des artistes marginalisés » dont le Belge Roger-Edgar Gillet. Les expos et les soutiens majeurs vont se succéder jusqu’à le porter au statut de star et de mythe innervé par son état « dépressif, alcoolique, homosexuel aux tendances sadomasochiste (…) et son histoire amoureuse ». Il devint un artiste particulièrement bankable, et aura « permis à de jeunes artistes anglais de résister et de s’imposer (…) ainsi que de laisser libre les voies liées à la peinture et à l’expressionnisme ».
Une autre figure emblématique est sans conteste Harald Szeemann (1933-2005) qui a « bouleversé le statut d’artiste et d’œuvre d’art » et imposé « la figure tutélaire du curateur ». Ce pataphysicien, directeur de musée, « met en œuvre rapidement ses idées originales qui se situent en marge de l’art plus conventionnel ». Il impose l’avant-garde, fait tomber les frontières, « bouscule les codes des pratiques artistiques et les hiérarchies du monde de l’art en général » notamment par son coup de maître, l’exposition When Attitudes Become Form. Néanmoins, s’il impose l’art conceptuel, il continuera à montrer des peintres, refusant par là toute radicalité. Buren l’accusera « d’être le curateur tout puissant prenant la place de l’artiste ». Il n’en aura cure, se positionnant tel « l’auteur-curateur flirtant avec le statut d’artiste ». Il jouera un rôle déterminant en œuvrant avec une autre figure de proue, l’italien Achille Bonito Oliva, et comprendra rapidement que « l’Occident perd son monopole et qu’il faut prospecter dans d’autres régions ». Ainsi, « après avoir reculé les frontières formelles de l’art, il repousse les frontières géographiques ». Sa dernière exposition sera bruxelloise, au palais des Beaux-Arts, en 2005, où il célèbre une « Belgique visionnaire ».
Moins connu que les Gagosian, Peter Ludwig ou François Pinault, Uli Sigg (1946), dénommé L’Ambassadeur, homme d’affaire suisse, n’en est pas moins une figure majeure dans ce monde de l’art contemporain pour avoir fait découvrir et promu l’art chinois contemporain qui a connu un pic d’intérêt à la fin des années nonante. Aujourd’hui, plus de 1500 œuvres de sa fabuleuse collection sont déposées au musée d’art contemporain de Hong Kong inauguré en 2021*. Depuis 1979, parcourant le pays alors que Deng Xiaoping a ouvert la Chine à l’économie de marché étrangère, Uli Stigg, s’intéresse à la culture locale et bientôt acquière ses premières œuvres comprenant que la Chine a désormais une place à prendre entre les deux grands blocs que sont l’Occident et l’URSS. Son but sera de constituer une « collection encyclopédique » en vue de l’ouverture d’un musée ; Il s’y emploiera avec habilité aidé par Ai Weiwei et soutenu en Europe par les Achille Bonito Olive et Harald Szeemann qui montre dix-neuf artistes chinois à la Biennale de Venise, institution qui, du coup, sacre Lion d’Or l’artiste Cai Guo-Qiang. « Au début des années 2000, il se donne pour mission de ramener l’art chinois en Chine ». La foire Art Basel attirée par ce dynamisme s’implantera à Hong Kong en 2013, bien avant l’ouverture du musée, « premier fond d’art contemporain chinois, sans équivalent en Chine continentale ». Critiqué par des politiciens conservateurs de Hong Kong, le mécène poursuit son action et « fait preuve d’une détermination hors-pair qui permet à la Chine de montrer la diversité de sa scène artistique ».
En conclusion de cet ouvrage, Nathalie Obadia écrit que grâce à ces « esprits conquérants » et aux très nombreuses personnes*² citées dans un riche index, « on voit que les énergies et les ambitions sont liées, un artiste sans un marchand déterminé, sans un curateur engagé et sans les collectionneurs prescripteurs ne serait pas aussi reconnu et libre de continuer son parcours créatif ». Tous ces acteurs participent activement du monde de l’art indissociable aujourd’hui de son marché international et des institutions, foires et galeries les plus en vue. Bien que le sujet ne soit pas abordé comme tel, les imbrications multiples et variées du marché et les implications du secteur économique montrent, en filigrane, qu’au cours de cette période, et aujourd’hui plus que jamais, la diffusion et la reconnaissance artistiques au niveau international, sont liées pour une grande partie au pouvoir financier des intervenants parmi lesquels les privés occupent les premières places
C. Lorent
Figure[s] de l’art contemporain. Des esprits conquérants, par Nathalie Obadia, 286 p., éd. Le Cavalier Bleu.
*On notera qu’en 2007, le couple belge Guy et Myriam Ullens, collectionneurs d’art chinois contemporain ont ouvert l’UCCA à Beijing pour y montrer leur collection. Un lieu considéré comme le premier musée d’art contemporain en Chine et y ont présenté leur collection. Après 2017, la gestion du lieu a été reprise par le gouvernement de Beijing qui y poursuit des activités artistiques et culturelles diverses
*²Quatre artiste belges sont cités dans cet ouvrage, Marcel Broodthaers, Wim Delvoye, Panamarenko et Pierre Paul Rubens.
Les vingt-quatre figures
Elles sont citées dans l’ordre d’apparition dans l’ouvrage.
Les artistes : Francis Bacon, Jean-Michel Basquiat, Christian Boltanski, Louise Bourgeois, Andreas Gursky, Jeff Koons, Damien Hirst, Invader, Yayoi Kusama, Bruce Nauman, Gerhard Richter.
Les créateurs d’événements : Harald Szeemann, Germano Celant, Suzanne Pagé, Okwui Enwezor, Cheika Hoor Al Qasimi, Marc Spiegler.
Les marchands, collectionneur et l’architecte : Larry Gagosian, marian Goodman, Peter Ludwig, Eli Broad, François Pinault, Uli Sigg, Renzo Piano.
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