David Hockney : hissons les couleurs et vibrons en musique

"En train de regarder les fleurs", Montage 2022 © Galerie Lelong & Co

Prodigieusement didactique, l’expo « Chant de la terre »permet quelques découvertes qui nourrissent nos connaissances en histoire de l’art et remettent en questions notre façon de regarder aussi bien notre environnement réel que sa transposition en œuvres d’art. La musique de Mahler, certains peintres du XIXe siècle dont les mal connus symbolistes du Nord de l’Europe, la pratique de l’iPad par Hockney, l’invitation à respirer quelques parfums naturels sont ici mêlés jusqu’à former un ensemble diversifié mais cohérent. « Chant de la terre » nous incite à la fois à réfléchir à propos de la nature, du passage du temps, de notre planète mise en danger et du traitement actuel des règles traditionnelles de la perspective.

Paysages divers

La peinture de paysages a d’abord été considérée comme un décor associé à la représentation de personnages ou d’actions. Elle devint peu à peu un genre propre après le XVIe siècle, un emprunt au monde extérieur à installer dans un intérieur. Depuis les impressionnistes, elle deviendra le plus fréquemment témoignage des relations que l’homme entretient avec la nature. Du coup, elle aidera à la perception de la force du vivant, sans cesse composé de cycles qui enchaînent indéfiniment naissance-croissance-disparition.

Le cheminement proposé par cette exposition est nourri par le postulat que le monde, la nature sont beaux. Cette beauté et cette vitalité sont essentielles. Il est question de jeter un regard renouvelé sur ce qui existe et auquel nous ne prêtons plus vraiment attention. Les exemples artistiques qui s’étalent à chaque étape focalisent notre perception.

Van Gogh sert de fil conducteur. Sa prise de conscience que sa panoplie colorée est trop sombre comme dans des toiles moins connues de ses débuts (« La barge à tourbe »,« Portrait de paysan » ou plusieurs natures mortes) va l’amener, suite à sa fréquentation avec des artistes tels que Signac, Gauguin, à enluminer sa gamme (« Promenade sur les berges de la Seine » et divers bouquets de fleurs). Des œuvres d’artistes nordiques (Munch, Mãgi, Edelfelt, Grimelund, Purvitis, Thesleff…) illustrent la tendance coloriste de pays dont la lumière influe différemment sur la perception.

Paysages de saisons chez Hockney

Hockney (1937) qui fut d’abord un peintre urbain (« Intérieur de Montcalm ») renoue avec les paysages de son enfance en 1997. Il se met à se servir de l’iPad aux alentours de 2010. Et se tourne alors vers le paysage naturel. Sa pratique se met en quête d’une façon nouvelle d’envisager la perspective telle qu’on l’a pratiquée en Occident, à l’exception des cubistes.

Sa quête d’une revitalisation de l’illusion suscitée par l’immuable point de fuite central vers lequel convergent des lignes obliques passe par un changement de perception. En effet, nous sommes tributaires de percevoir ce qui existe à partir du langage pratiqué. En français et dans pas mal de langues, le verbe « regarder » est unique ; en chinois par contre la manière d’utiliser les organes de la vue s’exprime par une variété de verbes : « regarder de près ou de loin, d’en haut ou d’en bas, en tournant la tête dans un sens ou dans l’autre, se dit différemment. ». Voilà ce que souligne Jean Frémon se référant à François Jullien.

Hockney, imprégné sans doute par les poèmes chinois mis en musique par Mahler, s’aventurera à déplacer les points de fuite vers les côtés du tableau au lieu de s’arrêter au centre,  là où bute le regard du spectateur, il le prolongera au-delà de la surface de l’image à sa gauche ou à sa droite. Dès lors, il invite l’œil à poursuivre ailleurs, au-delà.

Ajoutons qu’il lui arrive également de produire des panoramas dont l’encadrement s’éloigne résolument des formats rectangulaires ou carrés traditionnels. Il s’agit d’assemblages de panneaux à la géométrie fantaisiste, irrégulière, insolite. Une manière distanciée de contraindre notre regard à s’adapter à l’imagerie peinte.

La série de pans de nature liés à l’arrivée du printemps 2011 à Woldgate que le peintre représente se caractérise par des coloris éclatants. Il cherche, dit-il, à traduire « la vitalité de la vie ». Il y aura, par exemple, une variété de verts dans les feuillages. L’élan vital se décèle à travers la verticalité des troncs d’arbres ; parfois se conjugue avec une multiplicité de branches exécutées en courbes entrecroisées. Le tout sous une clarté solaire éclatante qui frise parfois l’éblouissement. De l’ensemble se dégage une profusion de coloris notamment en ce qui concerne la floraison.

L’hiver précédent, l’artiste, qui avait installé 36 caméras dans un endroit de sa propriété, avait filmé avec des caméras fixes les étapes de différents moments de nature. Cette observation est projetée pour les visiteurs de l’expo, leur permettant de percevoir plus complètement que lors d’une promenade éphémère une vision globale étalée dans le temps, introduction de la notion de durée qu’un tableau ne parvient pas à restituer.

Une expérience de natures mortes de bouquets de fleurs en vases, datée de 2021, condense l’attrait vers la nature. Elle se résume par une représentation synthétique du rassemblement d’une vingtaine d’entre elles rassemblées sur un même mur, tandis que David Hockney, dédoublé, assis dans deux fauteuils, les contemple comme pour s’imprégner.

L’exposition relie tout cela à la musique « Le chant de la terre » de Mahler. Hockney, en effet, même s’il est handicapé par de la surdité, est très sensible aux compositions sonores. Cette symphonie du compositeur autrichien a inspiré le plasticien anglais. L’étonnant brassage de cette manifestation muséale s’avère donc particulièrement riche en mélange des pratiques artistiques, en interaction des écoles picturales de diverses régions, en sa volonté de proposer une véritable perception synesthésique de l’art. On en ressort gorgé de couleurs, baigné de luminosité. Ragaillardi par une nature restituée telle qu’elle-même quand l’homme aimerait ne pas l’avoir polluée.

Michel Voiturier

« Cet article a été rédigé sans recours à l’IA« 

« Le chant de la terre David Hockney» au CAP, rue Neuve à Mons jusqu’au 25 janvier 2026. Infos : www.cap.mons.be .

Xavier Roland, Isabelle Cahn,  Anna Stoll Knecht, Irene Reinhardt, Ted Gott, Caroline Dumoulin, Laura Gutman, Jean Frémont, “David Hockney Le chant de la terre », Mons, CAP, 2025, 224 p. (45€).

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