Dans nos centres-villes saturés de signes, l’art public oscille souvent entre célébration patrimoniale et ornement culturel. Il signale, il commémore, il ponctue. Rarement il protège. Avec Base 1, Maria Vita Goral déplace le centre de gravité : la sculpture ne se dresse plus, elle abrite.
Artiste ukrainienne installée à Liège, connue pour ses interventions dans l’espace public et son attention aux dynamiques sociales, Maria Vita Goral poursuit ici une réflexion déjà perceptible dans ses projets antérieurs (notamment Perles Universelles sur le Pont de Fragnée) mais en l’amenant vers une dimension concrète et profondément humaine.
Base 1 n’est pas une métaphore monumentale. C’est une proposition tangible et utile. Cette reconnaissance a été officiellement confirmée lorsque l’artiste a obtenu, lors du concours de sculptures de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, le Prix de la Triennale Européenne Egide Rombaux 2026, soulignant la valeur à la fois artistique et sociale de son projet.

Une œuvre hybride : entre art, design social et architecture minimale
Base 1 consiste en une sculpture-abri autonome destinée aux personnes sans domicile fixe. L’œuvre se présente sous la forme d’un sac à dos transformable qui se déploie en capsule horizontale individuelle. L’objet se tient dans la mobilité mais il se déploie dans la nécessité.
À la frontière de l’art contemporain, du design social et de l’architecture minimale, la pièce assume son double statut : elle peut être exposée comme sculpture, mais elle est conçue pour un usage réel. Elle ne représente pas la précarité, elle s’inscrit dans la matière.
La structure tubulaire auto-bloquante, ultra-légère et résistante, est recouverte d’une double couche isolante en tissu imperméable, ignifuge et extensible. L’étude des matériaux, du poids, des conditions climatiques et de la longévité témoigne d’une approche rigoureuse. Une recherche de terrain auprès de personnes sans-abri a nourri le développement du projet, intégrant les contraintes concrètes de l’errance urbaine.
L’art comme initiative humaine
Depuis plusieurs années, Maria Vita Goral interroge la place de l’art dans l’espace public. Avec Base 1, la question devient concrète : l’art peut-il se mettre au service de la vie ?
La sculpture-abri devient ici une initiative humaine et responsable. En transformant un sac à dos en refuge, Goral transforme aussi le statut de la sculpture : elle n’est plus contemplation verticale mais protection horizontale.
Ainsi, les caractéristiques internes de l’abri (pochettes pour documents et photographies, réserve de nourriture, boisson et médicaments, système d’éclairage par bandes velcro, batterie, fiche d’urgence localisée, trappes d’aération, poches de lestage…) traduisent une attention portée autant à la survie qu’à la dignité. Dans Base 1, l’intimité, même minimale, devient un droit spatial.
Visibilité et intégration urbaine
La forme parallélépipédique, issue d’une observation attentive des lignes architecturales urbaines, permet à l’abri de dialoguer avec son environnement bâti. Mais la pièce ne cherche pas l’effacement.
Sa couleur caméléon reflète la lumière ; des bandes latérales orange en forme d’ailerons abstraits lui donnent une certaine dynamique. Un logo représentant une chrysalide stylisée, symbole de renaissance et de métamorphose, marque l’intérieur et l’extérieur. L’artiste signe sans imposer, suggère sans dramatiser.
Dès lors, la visibilité devient ici un enjeu central : rendre perceptible sans stigmatiser. Refuser l’invisibilité sociale des sans-abri tout en préservant leur personne.
Une installation disséminée : manifeste discret
Pensé comme projet durable, réutilisable et abordable, Base 1 intègre un mode d’entretien et la possibilité d’un service de réparation. Maria Vita Goral envisage une dissémination de ces unités dans différentes villes belges. Ensemble, elles constitueraient une installation vivante, à la fois collective et individuelle.
Chaque capsule serait un point de présence. Leur multiplication formerait un réseau discret, une sorte de manifeste spatial, un geste humanitaire autant qu’artistique.
L’artiste ne prétend pas résoudre la question structurelle du sans-abrisme. Base 1 n’est pas une politique publique. Il se situe dans un entre-deux : médium de transition vers un logement pérenne pour certains, solution durable pour d’autres, selon des trajectoires de vie multiples et complexes.
Le projet est actuellement à la recherche de partenaires et de mécènes afin de financer la phase de prototypage.
Une sculpture au sol
Ce qui frappe dans ce projet, c’est son déplacement symbolique. La sculpture ne domine plus ; elle se pose. Elle n’élève pas un récit ; elle crée un abri. Elle n’inscrit pas un nom dans la pierre ; elle propose une possibilité.
Ainsi, avec Base 1, Maria Vita Goral transforme l’idée d’art en intervention attentive et altruiste, démontrant que la sculpture peut s’inscrire dans la vie quotidienne et contribuer concrètement au bien-être des autres.
Jean-Marc Reichart
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