ATHENES Rénover nos rapports avec le monde animalier

Elisabetta Benassi, « M’Fumu » (2015) Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de Magazzino, Rome.

Cet article a été rédigé sans recours à l’IA.

Afin de nous amener à réfléchir à propos de nos relations avec les animaux, Katerina Gregos invite à nous immerger dans une exposition qui se répand à foison à travers tous les étages du EMΣT. Tri sélectif de quelques échantillons focalisés sur une exploitation intemporelle et quasi systématique des bêtes par les humains, sur un mélange documentaire et esthétique, sociopolitique et créatif.

Sur fond colonisateur

Le Congolais Sammy Baloji architecture une installation complexe à propos de la présence belgicaine au Katanga.Elle comprend entre autres une série de photographies de scènes de chasse d’un syndicaliste belge, Henry Pauwels, prises en 1911. Elles sont présentées en photomontage avec ses propres clichés et ceux d’un journaliste indigène, Chrispen Mvano, en lien avec les remous sanglants des conflits actuels au sein du Kivu.L’ensemble s’articule autour d’éléments scientifiques comme un atlas, une liste d’ONG œuvrant maintenant sur place… Ce mélange des disciplines souligne l’interaction entre art et recherches sociologiques.

L’ Italienne Elisabetta Benassi a installé une copie d’abribus bruxellois constituée de moulages d’ossements d’animaux conservés au Musée de Tervuren. Spectaculaire, ironique, efficace, l’ensemble rappelle tout un passé colonisé et s’interroge à propos du rôle de la conservation d’éléments qui relient ce passé à l’état d’esprit actuel concernant la légitimité de l’appropriation par l’Europe de traces historiques délocalisées. À travers des fresques dessinées, Sue Coe étale une vision d’un monde animal exploité sans vergogne par les humains. Très figuratif, baigné dans une sorte de fantastique assez violent mais aussi très cruel, chaque grand format accumule une sorte de tohu-bohu d’actions dans ce qui apparaît comme un cirque permanent.

Sue Coe, « The Animal Thanksgiving », (2009) © Avec l’aimable autorisation de l’artiste

En avant-plan d’écologie

Marc Dion s’engage dans la voie d’une certaine dérision qui traverse les époques, les didactiques, les rituels guerriers. Il suspend une pyramide alimentaire marine qui démontre à quel point les rejets déversés dans les océans polluent les écosystèmes. Ailleurs, il pastiche des bannières médiévales célébrant, en style inspiré de l’héraldique, le massacre d’animaux par les chasseurs.Des dessins du genre panneaux didactiques style découpes pour apprentis bouchers combinent les morceaux animaliers à choisir avec des indications plus ou moins scientifiques voire totalement décalées. Il sature notre regard en accumulant des photos de chasseurs exhibant leurs victimes trophées. Angelos Merges peint des bêtes comme si on les photographiait en train de s’éclipser, de disparaître, de devenir invisibles. Fugaces, négligeables, accessoires.

Rossella Biscotti a réalisé une installation narrative à haute valeur symbolique ajoutée qui témoigne d’une lamentable aventure infligée à un rhinocéros transbahuté comme bête de foire au XVIIIe siècle en Europe. Les tas de briques entassées sont l’image du poids de l’animal autant qu’elles furent moyen de lester les bateaux à destination de l’Orient. Les feuilles de tabac jetées au centre sont une nourriture imposée à la bête exhibée. Synthèse parfaite d’une emprise essentiellement pécuniaire que renforce l’affichage de louis d’or du souverain français prêt à l’acquérir pour sa ménagerie versaillaise.

Côté photo, Paris Petridis choisit de montrer des animaux dans un environnement voulu par les humains et qui contraste violemment à ce qu’il aurait dû être normalement : tortue traversant sur le marquage au sol d’un macadam routier, âne attaché à un tronc rabougri sur fond de terre aride, crocodile esseulé sur sol en terre battue…Une vidéo de Janis Rafa, en un montage nerveux, impressionnant, montre des chevaux de course lors de différents soins et entraînement, entremêlant avec virtuosité des fragments temporels d’entrainement en confinement, des interventions chirurgicales de vétérinaires, sorte de contrepoints entre domination et soumission, acceptation et réticence des lads et des coursiers. Le même plasticien développe une implantation monumentale dont l’organisation nous intègre dans un univers à la fois d’un réalisme sidérant et imprégné d’une atmosphère qui rend l’ensemble proche d’un imaginaire à la fois onirique et troublé.

L’Anversois Wesley Meuris nouspose des questions qui attendent nos réponses. En alignant des dessins d’enclos destinés à différentes espèces vivantes conservées en zoo, en montrant certaines architectures, en s’immisçant dans des pratiques administratives, il attend que nous réfléchissions si cela correspond vraiment à un quelconque bien être animal.

Sur fond d’avenir d’incertitudes

Art orienté Objet (Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin) se sert d’un mécanisme particulier pour « L’Alalie », œuvre en perpétuelle transformation. Sur un mur blanc sont évoqués les cinq continents dont la forme est visible parce que remplie de noms d’animaux en voie de disparition écrits avec du fusain. Une sorte de brosse de la largeur du mur balaie lentement la surface murale, effaçant peu à peu les graffitis dont il ne subsistera que vestiges graphiques le jour de la fermeture de l’expo. Sa « Pierre de Diamant » pastiche celle de Rosette. Sur elle, sont gravées en écritures différentes trois étapes de l’évolution de la terre et leurs conséquences.

Art orienté « La pierre de diamant », (2023) © Avec l’aimable autorisation des artistes.


Tiziana Pers, autrice de l’enseigne néon sur la façade du musée (« N’oubliez pas le monde à venir »), développe dans d’autres salles de multiples projets à réaliser dans la réalité du quotidien avec des volontaires ; elle est autant artiste que militante. Certains de ses travaux en découlent. Ainsi, quelques aquarelles à propos des « Singes insomniaques », expérimentation chinoise contestable. Vanden Eynde étale sur un mur, à la façon des traditionnels trophées de chasse, des branches d’arbres du monde entier considérant qu’elles représentent des espèces végétales en voie de disparition. C’est un défilé ou plutôt un déferlement de 400 figurines se précipitant vers quelque combat meurtrier imaginé par Nikos Tranos.

David Brooks a configurer d’étranges sculptures générées par imprimante 3D à partir de photos de coraux immergés à 80 mètres de profondeur. Xavi Bou a obtenu des œuvres à partir de photographies de vols d’oiseaux pour aboutir à d’élégantes formes courbes. Mêlant observations scientifiques et créations artistiques sur un toit bruxellois, Anne-Marie Maes se penche sur des abeilles. Le Courtraisien David Claerbout a retravaillé la version de Disney du « Livre de la jungle » afin de susciter un point de vue critique au sujet de l’anthropomorphisme récurrent de nombreuses œuvres.    

Outre des films et des vidéos, un espace sonique permet d’entendre des séquences de communications entre des animaux. Des manipulations à partir du ralenti ou de l’accélération de certaines sonorités aboutissent à des perceptions insolites. On sera surpris du concert d’un pianiste filmé par Annika Kahrs, dont le public est composé d’oiseaux.  On retiendra aussi les interventions de Joanna Zielinska conservatrice en chef du musée d’art contemporain d’Anvers. La variété des démarches, la multiplicité des points de vue, la complémentarité des créations font de cette manifestation un outil essentiel de réflexion écologique, de méditation à propos d’une éthique réelle à mettre en pratique dans nos rapports avec le monde animal que nos comportements confinent souvent à demeurer dans les mentalités des époques colonisatrices.

Michel Voiturier

 « Why look at Animals ? » au EMΣT, Avenue Kallirrois & rue Ambrosios Frantzis à Athènes jusqu’au 16 février 2026. Infos : +30 211 1019055 & +30 211 1019073 ou www.emst.gr

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